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Comte Ory Libretto

Le Comte Ory

di Gioacchino Rossini

Prima Assoluta il 20.8.1828 Théâtre de l'Académie Royale de Musique, Paris

 

 


Opéra en deux actes de Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson

PERSONNAGES

Le comte Ory, seigneur châtelain, Ténor
Le gouverneur du comte Ory, Basse
Isolier, page du comte Ory, Mezzo-Soprano
Raimbaud, chevalier, compagnon de folies du comte Ory, Basse
Chevaliers, amis du comte Ory
La comtesse de Formoutiers, Soprano
Ragonde, tourière du château de Formoutiers, Mezzo-Soprano
Alice, jeune paysanne, Soprano
Chevaliers croisés
Chevaliers, de la suite du comte Ory
Écuyers
Paysans, paysannes
Dames d'honneur, de la comtesse

La scène se passe à Formoutiers, en Touraine.





 

 

ACTE PREMIER






Un paysage. Dans le fond, à gauche du spectateur,
le château de Formoutiers, dont le pontlevis est
praticable. À droite, bosquets à travers lesquels
on aperçoit l'entrée d'un ermitage.


SCÈNE PREMIÈRE
Raimbaud, Alice, Paysans et paysannes, occupés à
dresser un berceau de feuillage et de fleurs.


RAIMBAUD
Allons, allons, allons, vite!
Songez que le bon ermite
Va paraître dans ces lieux.
Qu'en rentrant à l'ermitage,
Il reçoive à son passage
Nos offrandes et nos voeux.

PAYSANS
Aurai-je par sa science
Le savoir et l'opulence?

JEUNES FILLES
Aurons-nous par sa science
Les maris
Qu'il nous a promis?

RAIMBAUD
(cachant sous son manteau
son habit de chevalier)

Vous aurez tout, croyez en ma prudence;
Car j'ai l'honneur de le servir.
Vous riez... Lorsqu'ici l'on rit de ma puissance,
C'est le ciel que l'on offense.
Hàtez-vous de m'obéir.
(D'un air d'impatience).
Placez aussi sur cette table
Quelques flacons de vin vieux.
Il aime assez le vin vieux,
Car c'est un présent des cieux.

SCÈNE DEUXIÈME
Les précédents, Dame Ragonde.

DAME RAGONDE
(sortant du château, à gauche)
Quand vôtre dame et maîtresse,
Quand madame la comtesse
Est, hélas! dans la tristesse,
Pourquoi ces chants d'allégresse?...
Pleins d'amour pour leur maîtresse,
De bons et fidèles vassaux
Doivent souffrir de tous ses maux.
Elle veut au bon ermite
Dans ce jour rendre visite,
Pour que du mal qui l'agite
Il puisse la délivrer.

ALICE
Le ciel vient de l'inspirer.

DAME RAGONDE
Vous croyez que sa science
Peut nous rendre l'espérance?

RAIMBAUD
Rien n'égale sa puissance:
Mainte veuve, grâce à lui,
A retrouvé son mari.

DAME RAGONDE
Oh! je veux aussi l'entendre.
Près de lui je veux me rendre,
S'il est vrai qu'un coeur trop tendre
Par lui
Puisse être guéri.

RAIMBAUD
Silence... Le voici!

SCÈNE TROISIÈME
Les précédents, le comte Ory, déguisé en ermite avec
une longue barbe.


Air

Que les destins prospères
Accueillent vos prières!
La paix du ciel, mes frères,
Soit toujours avec vous!
Veuves ou demoiselles,
Dans vos peines cruelles,
Venez à moi, mes belles,
Obliger est si doux!
Je raccommode les familles,
Et même aux jeunes filles
Je donne des époux.
Que les destins prospères
Accueillent vos prières!
La paix du ciel, mes frères,
Soit toujours avec vous!

DAME RAGONDE
Je viens vers vous!

LE COMTE ORY
(la regardant)
Parlez, dame... trop respectable.

DAME RAGONDE
Tandis que nos maris, dont l'absence m'accable,
Dans les champs musulmans moissonnent des lauriers,
Leurs fidèles moitiès, quoiqu'à la fleur de l'âge,
Ont juré comme moi de passer leur veuvage
Dans le château de Formoutiers.

LE COMTE ORY
(à part)
Où tant d'attrais sont prisonniers.
(Haut)
C'est le château de la belle comtesse.

DAME RAGONDE
Dont le frère aux combats a suivi nos guerriers.
Et cette noble châtelaine,
Sur un mal inconnu, qui cause notre peine,
Veut aujourd'hui vous consulter.

LE COMTE
(à part)
Ah! quel bonheur! Près de moi qu'elle vienne,
(Haut).
Mon devoir est de l'assister.
(Se retournant vers les paysans).
Vous aussi, mes enfants... De moi pour qu'on obtienne,
On n'a qu'à demander... Parlez;
Tous vos souhaits seront comblés.

CHOEUR
(se pressant autour du comte)
Ah! quel saint personnage!
C'est le bienfaiteur du village.

DAME RAGONDE
De grâce, parlons tous
L'un après l'autre.

LE COMTE
Quel désir est le vôtre?
Que me demandez- vous?

LE CHOEUR
Parlons l'un après l'autre.
Silence! taisez-vous.

UN PAYSAN
Moi je réclame
Pour que ma femme
Dans mon ménage
Soit toujours sage.

LE COMTE
C'est bien, c'est bien.

ALICE
J'ai tant d'envie
Qu'on me marie
Au beau Julien!

LE COMTE
C'est bien, c'est bien.

DAME RAGONDE
Moi je demande
Faveur bien grande,
Qu'aujourd'hui même
L'époux que j'aime
Ici revienne
Finir ma peine;
Que je l'obtienne,
C'est mon seul bien.

LE COMTE
(à part)
Qu'un bon ermite
Qu'on sollicite,
Qu'un bon ermite
A de mérite!
(Se retournant vers les jeunes filles).
Jeune fillette,
Et bachelette,
Dans ma retraite,
Venez me voir.

RAIMBAUD
Vous l'entendez, il faut le suivre à l'ermitage.
Rendez hommage
À son pouvoir.

TOUS
(entourant le comte)
Moi, moi, moi, bon ermite,
Je sollicite
Favour bien grande,
Et je demande
De la tendresse,
De la jeunesse,
De la richesse:
Exauces-nous.
Tout le village
Vous rende hommage...
À l'ermitage
Nous irons tous.
(Le comte remonte à son ermitage, suivi de
toutes les filles. Dame Ragonde rentre au
château. Les paysans sortent par le fond).


SCÈNE QUATRIÈME
Isolier, Le gouverneur.

LE GOUVERNEUR
Je ne puis plus longtemps voyager de la sorte.

ISOLIER
Eh bien! reposons-nous sous ces ombrages frais.

LE GOUVERNEUR
Pourquoi m'avoir forcé de quitter notre escorte
Et m'amener ici?

ISOLIER
(à part, regardant à gauche)
J'avais bien mes projets...
Voilà donc le château de ma belle cousine!
Si je pouvais l'entrevoir...
Quel bonheur!
Mais, loin de partager l'ardeur qui me domine,
Elle ferme à l'amour son castel et son coeur.
(Au gouverneur qui s'est assis).
Eh! monsieur le gouverneur,
Reprenez-vous un peu courage?

LE GOUVERNEUR
Maudit emploi! Maudit message!
Monseigneur notre prince, auquel je suis soumis,
M'ordonne de chercher le comte Ory, son fils,
Ce démon incarné, mon élève et mon maître,
Qui, sans mon ordre, de la cour
S'est avisé de disparaître.

ISOLIER
(à part)
Pour jouer quelque nouveau tour.

LE GOUVERNEUR
On le disait caché dans ce séjour.
Comment l'y découvrir?...
Comment le reconnaître?

ISOLIER
Vous devez tout savoir...
D'être son gouverneur
N'avez-vous pas l'honneur?

LE GOUVERNEUR
Oui! quel honneur!
Air
Veiller sans cesse,
Trembler toujours
Pour son altesse
Et pour ses jours...
Du gouverneur
D'un grand seigneur,
Tel est le profit et l'honneur.
Quel honneur d'être gouverneur!
À la guerre comme à la chasse,
Si quelque péril le menace,
Il faut partout suivre ses pas.
Dût-il me mener au trépas!
Veiller sans cesse,
Trembler toujours, etc., etc., etc.
Et s'il est épris d'une belle,
Il me faut courir après elle;
Tout en lui faisant des sermons
Sur le danger des passions.
Veiller sans cesse,
Courir toujours,
Pour son altesse
Ou ses amours:
Du gouverneur,
D'un grand seigneur.
Tel est le profit et l'honneur.
Quel honneur d'être gouverneur!

SCÈNE CINQUIÈME
Les précédents; Paysans, Paysannes, sortant
de l’ermitage.


CHOEUR
Ô bon ermite!
Vous, notre appui,
Vous, notre ami,
Merci vous dì.
Ô bon ermite!
Je veux partout faire savoir
Son grand mérite
Et son pouvoir.
Jeune fillette
A, grâce à lui,
Fortune faite,
Et bon mari.
Ô saint prophète,
Soyez béni!
Oui,
Puissant prophète,
Soyez béni!

LE GOUVERNEUR
(à part, regardant les jeunes filles)
Je vois paraître
Minois joli;
Ah! mon cher maître
Doit être
Près d'ici.

CHOEUR
(des jeunes filles, l'apercevant)
Un étranger!
Qui peut-il être?
Un beau seigneur.
Pour le village, ah! quel honneur!

LE GOUVERNEUR
(à part)
Ce respectable et bon ermite,
Dont chacun vante le mérite,
Malgré moi dans mon âme excite
Un soupçon. qui m'effraie ici.
Lui qu'on adore,
Lui qu'on implore,
Serait-ce encore
Le comte Ory?
Depuis quand cet ermite est-il dans le village?

ALICE
Depuis huit jours, pas davantage.

LE GOUVERNEUR
Ô ciel! en voilà tout autant
Qu'il est parti.
(Retenant Alice, qui reste la dernière).
Ma belle enfant,
Où pourrais-je le voir?

ALICE
Ici même... à l'instant
Il va venir... madame la comtesse
A désiré le consulter.

ISOLIER
Vraiment.

ALICE
Sur un mal inconnu qui l'accable et l'oppresse.

LE GOUVERNEUR et ISOLIER
Merci, merci, ma belle enfant.

LE GOUVERNEUR
Il doit donc venir dans l'instant!

ISOLIER
Elle va venir dans l'instant!

LE GOUVERNEUR
(à part)
Cette belle comtesse au regard seduisant!
Ceci me semble encore une preuve plus forte.
(À Isolier)
Attendez-moi... je vais retrouver notre escorte.
(À part).
Puis ensemble nous reviendrons,
Pour confirmer, ou bien dissiper mes soupçons.

SCÈNE SIXIÈME
Isolier, seul, regardant du côté du château.

ISOLIER
Je vais revoir la beauté qui m'est chère...
Mais comment désarmer cette vertu si fière?
Comment, en ma faveur, la toucher aujourd'hui?
Si cet ermite, ce bon père,
Voulait m'aider... Oh! non... ce serait trop hardi...
Allons, ne suis-je pas page du comte Ory!

SCÈNE SEPTIÈME
Isolier, Le comte Ory, en ermite.

ISOLIER
Salut, ô vénérable ermite!

LE COMTE
(à part, avec un geste de surprise)
C'est mon page! sachons le dessein qu'il médite.
(Haut)
Qui vers moi vous amène, ô charmant Isolier?

ISOLIER
(à part)
Il me connaît!

LE COMTE
Tel est l'effet de ma science.

ISOLIER
Un aussi grand savoir ne peut trop se payer,
(lui donnant une bourse)
Et cette offrande est bien faible, je pense.

LE COMTE
(prenant la bourse).
N'importe... à moi vous pouvez vous fier:
Parlez, parlez, beau page.

Duo

ISOLIER
Une dame du haut parage
Tient mon coeur en un doux servage,
Et je brûle pour ses attraits.

LE COMTE
Je n'y vois point de mal... après?

ISOLIER
Je croyais avoir su lui plaire;
Et pourtant son coeur trop sévère
S'oppose à mes tendres souhaits.

LE COMTE
Je n'y vois pas de mal... après?

ISOLIER
Et jusqu'au retour de son frère,
Qui des croisés suit la bannière,
Aucun amant, aucun mortel
Ne peut entrer dans ce castel.

LE COMTE
(à part)
Celui de la comtesse... ô ciel!

ISOLIER
Pour y pénétrer, comment faire?
J'avais bien un moyen fort beau;
Mais je le crois trop téméraire.

LE COMTE
Parlez... parlez... beau jouvenceau.

ISOLIER
Je voulais, d'une pèlerine
Prenant la cape et le manteau,
M'introduire dans ce château.

LE COMTE
Bien! bien... le moyen est nouveau.
(À part)
On peut s'en servir, j'imagine.
(Au page)
Noble page du comte Ory,
Serez un jour digne de lui!

Ensemble

LE COMTE
(à part)
Voyez donc, voyez donc le traître?
Oser jouter contre son maître!
Mais je le tiens, et l'on verra
Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER
(à part)
A l'espoir je me sens renaître:
Ce moyen est un coup de maître...
Oui, je le tiens, et vois déjà
Que son pouvoir me servira.

ISOLIER
Mais d'abord ce projet réclame
Vos soins pour être exécuté.

LE COMTE
Comment?

ISOLIER
Par cette noble dame
Vous allez être consulté.

LE COMTE
(à part)
C'est qu'il sait tout, en vérité.

ISOLIER
Dites-lui que l'indifférence
Cause, hélas! son tourment fatal.

LE COMTE
J'entends! j'entends... ce n'est pas mal.

ISOLIER
Et pour guérir à l'instant même,
Dites-lui... qu'il faut qu'elle m'aime.

LE COMTE
J'entends! j'entends... ce n'est pas mal.
Je lui dirai qu'il faut qu'elle aime...
(À part)
Mais un autre que mon rival...

ISOLIER
Dites-lui bien qu'il faut qu'elle aime.

LE COMTE
Noble page du comte Ory,
Serez un jour digne de lui!

Ensemble

LE COMTE
Voyez donc, voyez donc le traître?
Oser jouter contre son maître!
Mais je le tiens, et l'on verra
Qui de nous deux l'emportera.

ISOLIER
A l'espoir je me sens renaître:
Ce moyen est un coup de maître...
Oui, je le tiens, et vois déjà
Que son pouvoir me servira.

SCÈNE HUITIÈME
Les précédents; la comtesse, Dame Ragonde,
toutes les femmes, sortant du château; dans le
fond, Paysans et Paysannes, Vassaux de la

comtesse, marche, etc.

LA COMTESSE
(apercevant Isolier)
Isolier dans ces lieux!

ISOLIER
Sur le mal qui m'agite
Je venais consulter aussi le bon ermite.

LE COMTE
Je dois à tous les malheureux
Mes conseils et mes voeux.

LA COMTESSE
(s’approchant du comte Ory)
Une lente souffrance
Me consume en silence;
Et ma seule espérance
Est la tombe où j'avance
Sans peine et sans plaisir;
Et de mon âme émue
Je voudrais et ne puis bannir
Cette langueur qui me tue.
Ô peine horrible!
Vous que l'on dit sensible,
Daignez, s'il est possible,
Guérir le mal terrible
Dont je me sens mourir!

ISOLIER et LE CHOEUR
Ah! par vôtre science
Dissipez sa douleur.

LA COMTESSE
Faut-il mourir de ma souffrance?

LE CHOEUR
Ah! que vôtre puissance
Lui rende le bonheur.

ISOLIER
(à part, au comte)
Vous avez entendu sa touchante prière!
Voici le vrai moment, parlez pour moi, bon père!

LE COMTE
(à la comtesse)
Je puis guérir vos maux,
Si vous croyez à ma science:
Ils viennent de l'indifférence
Qui laisse vôtre coeur dans un fatal repos.
Et pour renaître à l'existance,
Il faut aimer, former de nouveaux noeuds.

LA COMTESSE
Hélas! je ne le peux.
Naguère encor d'un éternel veuvage
Mon coeur fit le serment.

LE COMTE
Le ciel vous en dégage.
Il ordonne que de vos jours
La flamme se ranime au flambeau des amours.

LA COMTESSE
Surprise extrême!
Le ciel lui-même
Vient par sa voix me ranimer!
(À part)
Toi, pour qui je soupire,
Toi, cause d'un martyre
Que je n'osais exprimer,
Isolier, je puis donc t'aimer!
Je puis t'aimer et te le dire!
Ah! bon ermite, que mon coeur
Vous doit de reconnaissance!
Par vos talents, vôtre science
Vous m'avez rendu le bonheur.

ISOLIER et LE CHOEUR
(à part)
Oui, sa douce parole
Semble la ranimer;
Le mal qui la désole
Commence à se calmer.

LE CHOEUR
Les belles affligées
Par lui sont protégées...
Par lui, par ses discours,
Les belles affligées
Se consolent toujours.

ISOLIER
(bas, au comte)
C'est bien... je suis content.

LE COMTE
Encore un mot, de grâce.
(À demi voix)
D'un grand péril qui vous menace
Je dois vous avertir!... il faut vous défier...

LA COMTESSE
De qui?

LE COMTE
(à voix basse)
De ce jeune Isolier.

LA COMTESSE
Ô ciel!

LE COMTE
(de même)
Songez qu'il est le page
De ce terrible comte Ory.
Dont les galants exploits...
Mais ici... devant lui,
Je n'oserais en dire davantage.
Entrons dans ce castel.

LA COMTESSE
Mon coeur en a frémi!
(Au comte)
Venez, ô mon sauveur!... ô mon unique appui!
(Elle prend le comte par la main, et va l'entraîner
dans le château.
Toutes les dames les suivent. Le
comte Ory a déjà mis le pied sur le pont-levis, et, en
raillant Isolier, fait un geste de joie. En ce moment
entre le gouverneur, suivi de tous les chevaliers
de son escorte).


SCÈNE NEUVIÈME
Les précedénts, le gouverneur, chevaliers, etc.

LES CHEVALIERS et LE GOUVERNEUR
Nous saurons bien le reconnaître.
Avançons...
(Apercevant Raimbaud qui est en paysan).
Qu'ai-je vu!... c'est Raimbaud,
Le confident, l'ami de notre maître!

RAIMBAUD
Taisez-vous donc, ne dites mot.

LE GOUVERNEUR
Plus de doute, plus de mystère,
(Montrant l'ermite)
C'est Monseigneur! c'est lui!

LE COMTE
(à voix basse)
Misérable! crains ma colère.

TOUS LES CHEVALIERS
(s'inclinant)
C'est le comte Ory!

TOUTES LES FEMMES
(s'éloignant avec effroi,
et se réfugiant dans un coin)

Le comte Ory!

LES PAYSANS
(s'avançant avec indignation)
Le comte Ory!

LE COMTE
Eh bien! oui... le voici.

QUATUOR DICESIMO
Ciel! ô terreur! ô trouble extrême!
Quel indigne stratagème!
Mon coeur
En frémit d'horreur.

LE COMTE
(bas, à Raimbaud)
Ô dépit extrême!
Lorsque j'étais sûr du succès,
C'est notre gouverneur lui-même
Qui vient déjouer mes projets.

LE GOUVERNEUR
Pour vous, et de la part d'un père qui vous aime,
J'apporte cet écrit qu'il remit à ma foi.
Lisez.

LE COMTE
Eh! lis toi-même;
D'un chevalier est-ce l'emploi?

LE GOUVERNEUR
(lisant)
"La croisade est finie,
Et dans notre patrie
Tous nos preux chevaliers vont bientôt revenir".

TOUTES LES FEMMES
(avec joie)
La croisade est finie,
Et dans notre patrie
Tous nos maris vont enfin revenir.

LE GOUVERNEUR
(lisant)
"Mon fils, pour mieux fêter des guerriers que j'honore,
Je veux qu'auprès de moi vous brilliez à ma cour...
Mais venez... hàtez-vous; car la deuxième aurore
Peut-être dans ces lieux les verra de retour".

Ensemble

CHOEUR DE FEMMES
Quoi! demain?... ô bonheur extrême!
Nos maris vont revenir!

LE COMTE
Quoi! demain?... ô dépit extrême!
Leurs maris vont revenir!

RAIMBAUD
(bas)
Oui, Monseigneur, il faut partir;
À vôtre père il faut obéir.

LE COMTE
Il n'est pas temps... un dernier stratagème
Peut encor nous servir.

DAME RAGONDE et LES FEMMES
(au comte Ory)
Adieu vous dis, ô noble comte,
Soyez plus heureux désormais.

LE COMTE
(à part)
Sachons venger ma honte
Par de nouveaux succès.
(Bas, à Raimbaud)
Un jour encor nous reste, Sachons en profiter.

RAIMBAUD
(bas)
Quoi! ce retour funeste...

LE COMTE
Ne saurait m'arrêter.

Ensemble.

LE COMTE et ses COMPAGNONS
Beauté qui ris de ma souffrance,
Bientôt nous nous reverrons;
Je veux qu'une douce vengeance
Vienne réparer mes affronts.

LA COMTESSE et ses FEMMES
Mon coeur renaît à l'espérance.
Le ciel que nous implorons,
Saurait encor, dans sa clémence,
Nous soustraire à d'autres affronts.

ISOLIER
(montrant le comte Ory)
Observons tout avec prudence;
Suivons ses pas et voyons
Si par quelque autre extravagance
Il songe à venger ses affronts.




ACTE DEUXIÈME





La chambre à coucher de la comtesse. Deux
portes latérales; porte au fond. À gauche, un lit
de repos, et une table sur laquelle brûle une
lampe. À droite, une croisée au premier plan.


SCÈNE PREMIÈRE
La comtesse, Dame Ragonde, Dames de la suite de la
comtesse groupées différemment et occupées à des
ouvrages de femmes.


LE CHOEUR
Dans ce séjour calme et tranquille
S'écoulent nos jours innocents;
Et nous bravons dans cet asile
Les entreprises des méchants.

LA COMTESSE
(assise et brodant une écharpe)
Je tremble encore quand j'y pense;
Quel homme que ce comte Ory!
De la vertu, de l'innocence
C'est le plus cruel ennemi.

DAME RAGONDE
C'est le nôtre... Dieu! quelle audace!
D'un saint homme prendre la place!
Et me promettre mon mari!

LA COMTESSE
Par bonheur nous pouvons sans crainte
Le défier dans cette enceinte,
Qui nous protège contre lui.
Ensemble
Dans ce séjour calme et tranquille
S'écoulent nos jours innocents;
Et nous bravons dans cet asile
Les entreprises des méchants.
(L'orage qui a commencé à gronder pendant la reprise
du choeur précédent se fait entendre en ce moment avec
plus de force).


TOUTES
(effrayées)
Ecoutez!... le ciel gronde.

LA COMTESSE
Oui, la grêle et la pluie
Ebranlent les vitraux de ce noble castel.

DAME RAGONDE
Nous sommes à l'abri!... que je rends grâce au ciel!

LA COMTESSE
Et moi, lorsque l'orage éclate avec furie,
Au fond du coeur combien je plains
Le sort des pauvres pèlerins!
(En ce moment on entend au dehors,
au-dessous de la croisée à droite.)

Noble châtelaine,
Voyez notre peine;
Et dans ce domaine,
Dame de bauté,
Pour fuir la disgrâce
Dont on nous menace,
Donnez-nous, par grâce,
L'hospitalité.

LA COMTESSE
Voyez qui ce peut-être, et qui frappe à cette heure.
Jamais le malheureux qui vient nous supplier
N'a de cette antique demeure
Imploré vainement le toit hospitalier.
(Dame Ragonde sort).
(La comtesse et les autres dames chantent le choeur
suivant; et en même temps on reprend en dehors
celui qu'on a déjà entendu. L'orage redouble).


ENSEMBLE LES FEMMES
Grand Dieu! dans ta bonté suprême,
Apaise cet orage affreux!
En ce moment l'époux que j'aime
Est peut-être aussi malheureux.

LA COMTESSE
Grand Dieu! dans ta bonté suprême,
Apaise cet orage affreux!
En ce moment celui que j'aime
Est peut-être aussi malheureux.

LE CHOEUR DES CHEVALIERS
Noble châtelaine,
Voyez notre peine;
Et dans ce domaine,
Dame de beauté,
Pour fuir la disgràce
Dont on nous menace,
Donnez-nous, par grâce
L'hospitalité.

SCÈNE DEUXIÈME
Les précédents, Dame Ragonde.

DAME RAGONDE
(d'un air agité)
Quand tomberont sur lui les vengeances divines?
Quelle horreur!

TOUTES
Qu'avez-vous?

DAME RAGONDE
Dieu! quel crime inouï!

LA COMTESSE
Mais qu'est-ce donc?

DAME RAGONDE
Encore un trait du comte Ory.
De malheureuses pèlerines
Qui, fuyant sa porsuite, et cherchant un abri,
Pour la nuit demandent un asile.

LA COMTESSE
Que nos secours leur soient offerts!

DAME RAGONDE
J'ai prévenu vos voeux! ce soin m'était facile.
On aime à compatir aux maux qu'on a soufferts...

LA COMTESSE
Ces dames sont-elles nombreuses?

DAME RAGONDE
Quatorze.

LA COMTESSE
C'est beaucoup!

DAME RAGONDE
Mais quel air! quel maintien!

LA COMTESSE
Leur âge?

DAME RAGONDE
Quarante ans.

LA COMTESSE
Leurs figures?

DAME RAGONDE
Affreuses!
Ce comte Ory n'a peur de rien.
Je les ai fait entrer au parloir en silence.
Elles tremblant encor de froid et de frayeur.
L'une d'elles pourtant, dans sa reconnaissance,
De vous voir un istant demande le faveur.
Mais c'est elle, je pense:
Elle approche.

LA COMTESSE
C'est bien.
Laissez-nous un instant.

DAME RAGONDE
(au comte Ory, qui paraît en
pèlerine et les yeux baissés)

Entrez, ne craignez rien.
(Toutes les dames sortent).

LA COMTESSE
Ragonde avait raison, quel modeste maintien!

SCÈNE TROISIÈME
La comtesse, Le comte Ory.

Duo

LE COMTE
Ah! quel respect, Madame,
Pour vos vertus m'enflamme:
Souffrez que de mon âme
J'exprime ici l'ardeur!
Nous vous devons l'honneur.

LA COMTESSE
Je suis heureuse et fière
D'avoir d'un téméraire
Déjoué les projets!
Je suis heureuse et fière
D'avoir à sa colère
Dérobé tant d'attraits!

LE COMTE
Ah! dans mon coeur charmé de tant de grâce,
Ne craignez pas que rien efface
Le souvenir de vos bienfaits.
(Prenant sa main)
Par cette main, je le jure à jamais.

LA COMTESSE
Que faites-vous?

LE COMTE
De ma reconnaissance,
Quoi! l'excès vous offense!
Ah! sans vôtre assistance,
Hélas! lorsque j'y pense...
Quel était notre sort!...
Je tremble encor!...

LA COMTESSE
(avec bonté, et lui tendant la main)
Calmez le trouble de vôtre âme.

LE COMTE
(pressant sa main sur ses lèvres)
Ah! Madame!

LA COMTESSE
(souriant)
Quel excès de frayeur!

LE COMTE
Il fait battre mon coeur.

Ensemble

LA COMTESSE
Ah! vous pouvez sans crainte
Braver le comte Ory.
Ici, dans cette enceinte,
On peut rire de lui.

LE COMTE
(à part)
Même dans cette enceinte,
Craignez le comte Ory.
(Haut)
On le dit téméraire.

LA COMTESSE
Je brave sa colère.

LE COMTE
On prétend qu'il vous aime.

LA COMTESSE
Lui!... Quelle audace extrême!

LE COMTE
À vos genoux
S'il implorait sa grâce,
Madame, que feriez-vous?

LA COMTESSE
D'une pareille audace
La honte et le mépris
Seraient le prix.

Ensemble

LA COMTESSE
Le téméraire
Qui croit nous plaire,
En vain espère
Être vainqueur;
Moi je préfère
L'amant sincère
Qui sait nous taire
Sa tendre ardeur...
Mais on doit rire
Du faux délire
Et du martyre
D'un séducteur.

LE COMTE
Beauté si fière,
Prude sévère,
Bientôt j'espère
Toucher ton coeur;
Je ris d'avance
De sa défense;
La résistance
Est de rigueur...
Puis l'heure arrive
Où la captive,
Faible et plaintive,
Cède au vainqueur.

LA COMTESSE
Voici vos compagnes fidèles.

LE COMTE
(se reprenant)
Je les entends... ce sont eux... ce sont elles!
(À part et regardant par le fond)
Mes chevaliers! sous ces humbles habits!

LA COMTESSE
(montrant une table qu'on a apportée à la fin du duo)
J'ordonne qu'on vous serve et du lait et des fruits.

LE COMTE
Quelle bonté céleste!
(Il baise avec respect la main de la comtesse,
qui sort en le regardant avec intérêt. Le comte

la suit quelque temps des yeux; puis il dit
en montrant la table)

L'ordinaire est frugal et le repas modeste
Pour d'aussi nobles appétits.

SCÈNE QUATRIÈME
Le comte, le gouverneur, onze chevaliers.
Il sont vétus d'une pèlerine qui est entrouverte,
et laisse apercevoir leurs habits de chevaliers.


LE CHOEUR
Ah! la bonne folie!
C'est charmant, c'est divin!
Le plaisir nous convie
À ce joyeux festin.

LE COMTE
L'aventure est jolie,
N'est-il pas vrai... monsieur le gouverneur?

LE GOUVERNEUR
Je pense comme Monseigneur.
Mais si le duc...

LE COMTE
Mon père...

LE GOUVERNEUR
Apprend cette folie,
Ma place m'est ravie!
Il faudra prendre garde.

LE COMTE
Eh! mais, c'est ton emploi;
Tu veilleras pour nous, et nous rirons pour toi.
Rien ne nous manquera, je pense;
Car sagement j'ai su choisir
Mes compagnons, pour le plaisir,
Mon gouverneur pour la prudence.

LE GOUVERNEUR
Qui peut vous inspirer pareille extravagance?

LE COMTE
C'est mon page Isolier... mon rival.

LE GOUVERNEUR
L'imprudent!

LE COMTE
Qui, ne connaissant point l'objet de ma tendresse,
M'a suggéré lui-même un tel déguisement
Pour mieux enlever sa maîtresse.

LE GOUVERNEUR
Et le ciel le punit.

LE COMTE
En me récompensant.

LE CHOEUR
Oh! la bonne folie!
C'est charmant, c'est divin!
Le plaisir nous convie
À ce joyeux festin.
(Ils se mettent à table).

LE GOUVERNEUR
Eh! mais, quelle triste observance!
Rien que du laitage et des fruits.

LE COMTE
C'est le repas de l'innocence, Mesdames.

LE GOUVERNEUR
Point de vin!

SCÈNE CINQUIÈME
Les précédents, Raimbaud, tenant un panier sous son
manteau de pèlerine.


RAIMBAUD
En voici, mes amis.

TOUS
(se levant)
C'est Raimbaud!

RAIMBAUD
En héros j'ai tenté l'aventure,
Et je viens avec vous partager ma capture.

Air

Dans ce lieu solitaire,
Propice au doux mystère,
Moi, qui n'ai rien à faire,
Je m'étais endormi.
Dans mon âme indécise,
Certain goût d'entreprise
Que l'exemple autorise
Vient m'éveiller aussi.
C'est le seul moyen d'être
Digne d'un pareil maître,
Et je veux reconnaître
Ce manoir en détail!
Je pars... Je m'oriente;
À mes yeux se présente
Une chambre élégante,
C'est celle du travail.
Une harpe jolie...
De la tapisserie;
Près d'une broderie
J'aperçois un roman!
Même en une chambrette,
J'ai, dans une cachette,
Cru voir l'historiette
Du beau Tyran-le-Blanc!
Marchant à l'aventure
Sous une voûte obscure,
Je vois une ouverture...
C'est un vaste cellier,
Dont l'étendue immense
Et la bonne apparence
Attestaient la prudence
Du sir de Formoutier,
Arsenal redoutable,
Qui fait qu'on puise à table
Un courage indomptable
Contre le Sarrasin.
Armée immense et belle,
D'une espèce nouvelle,
Plus à craindre que celle
Du sultan Saladin...
Près des vins de Touraine,
Je vois ceux d'Aquitaine,
Et ma vue incertaine
S'égare en les comptant.
Là, je vois l'Allemagne;
Ici, brille l'Espagne;
Là, frémit le champagne
Du joug impatient.
J'hésite... ô trouble extrême!
Ô doux péril que j'aime!
Et seul, avec moi-même,
Contre tant d'ennemis,
Au hasard, je m'élance.
Sans compter je commence;
J'attaque avec vaillance,
À la fois vingt pays.
Quelle conquête
Pour moi s'apprête!...
Mais je m'arrête,
J'entends du bruit.
Quelqu'un s'avance,
Vers moi s'élance!
On me poursuit.
Les échos en frémissent,
Les voûtes retentissent,
Et moi, je fuis soudain.
Mais, que m'importe?
Gaîment j'emporte
Toute ma gloire et mon butin.

TOUS
(ôtant les bouteilles du panier)
Partageons son butin!
Qu'il avait de bon vin
Le seigneur châtelain!
Pendant qu'il fait la guerre
Au Turc, au Sarrasin;
À sa santé si chère
Buvons ce jus divin.
Buvons, buvons jusqu'à demain.
Quelle douce ambroisie!
Célébrons tour à tour
Le vin et la folie,
Le plaisir et l'amour.

LE COMTE
On vient... c'est la tourière!...
Silence! taisez- vous!
Mettez-vous en prière,
Ou bien c'est fait de nous.

SCÈNE SIXIÈME
Les précédents, Dame Ragonde, traversant le
théâtre et examinant si les pèlerines n'ont

besoin de rien.

TOUS LES CHEVALIERS
(fermant leur pèlerine, et cachant leur bouteille,
sans avoir l'air de voir Ragonde)

Modèle d'innocence
Et de fidélité,
Que le ciel récompense
Vôtre hospitalité!
Ah! que le ciel vous récompense!
(Ragonde les regarde d'un air attendri, lève
les yeux au ciel, et s'éloigne).

RAIMBAUD
Elle a disparu,
Réparons bien le temps perdu.

LE GOUVERNEUR
De crainte encore peut-être
Qu'on n'arrive soudain,
Faisons bien disparaître
Les traces du butin.
(Il boit).

TOUS
Buvons, buvons, soudain!...
Qu'il avait de bon vin,
Le seigneur châtelain!
Pendant qu'il fait la guerre
Au Turc, au Sarrasin;
À sa santé si chère
Buvons ce jus divin.
Buvons, buvons jusqu'à demain.
Quelle douce ambroisie!
Célébrons tour à tour
Le vin et la folie,
Le plaisir et l'amour.

LE COMTE
Mais on vient encore... silence!

SCÈNE SEPTIÈME
Les précédents, la comtesse, Dame Ragonde,
plusieurs femmes, portant des flambeaux.


TOUS
(feignant de ne pas les voir)
Modèle d'innocence
Et de fidélité,
Que le ciel récompense
Vôtre hospitalité!

LA COMTESSE
(à part, aux autres femmes)
Quel doux ravissement! combien je les admire!
(Haut)
Du repos voici le moment.
Que chacune de vous,
Mesdames, se retire
Dans son appartement.

LE COMTE
Adieu, noble comtesse... ah! si le ciel m'entend,
Bientôt viendra l'instant peut-être,
Où pourrai vous faire connaître
Ce qu'éprouve pour vous mon coeur reconnaissant.

TOUS
Modèle d'innocence
Et de fidélité,
Que le ciel récompense
Vôtre hospitalité!
(Le comte et les chevaliers prennent les flambeaux
des mains des dames, et se retirent).


SCÈNE HUITIÈME
La comtesse, Dame Ragonde, quelques autres dames.

LA COMTESSE
(commençant à défaire son voile).
Oui, c'est une bonne oeuvre, et qui, dans notre zèle,
(Écoutant)
Doit nous porter bonheur. On sonne à la tourelle,
Qui vient encore?

DAME RAGONDE
(regardant par la fenêtre)
Un page.

LA COMTESSE
Un page dans ces lieux,
Dont l'enceinte est par nous aux hommes interdite!
Je veux savoir quel est l'audacieux...

SCÈNE NEUVIÈME
Les précédents, Isolier, et les autres femmes.

ISOLIER
C'est moi, belle cousine, et point je ne mérite
Le fier courroux qui brille en vos beaux yeux.

LA COMTESSE
Qui vous amène ici?

ISOLIER
Le duc mon maître.
Il m'a chargé de vous faire connaître
Que les preux chevaliers...

DAME RAGONDE
Parlez, mon coeur frémit.

ISOLIER
Qu'on attendait demain, arrivent cette nuit.

TOUTES
Quoi! nos maris... bonté divine!...

ISOLIER
Seront de retour à minuit.
Oui, dans l'ardeur qui les domine,
Ils veulent en secret vous surprende ce soir.

TOUTES
Ah! cet heureux retour comble tout notre espoir!

ISOLIER
Le duc le croit aussi; mais il pense en son âme
Qu'un mari bien prudent prévient toujours sa femme,
Un bonheur trop subit peut-être dangereux.

DAME RAGONDE
Quoi! nos maris enfin reviennent en ces lieux!
Ah! le ciel les devait à nos vives tendresses.
Je cours en prévenir nos aimables hôtesses.

ISOLIER
(l'arretant)
Et qui donc?

DAME RAGONDE
Quatorze vertus...
Que le comte Ory, vôtre maître,
Poursuivait.

ISOLIER
De terreur tous mes sens sont émus.
Achevez... ce sont peut-être
Des pèlerines?

DAME RAGONDE
Oui, vraiment.

ISOLIER
C'est fait de nous... Sous ce déguisement
Vous avez accueilli le comte Ory lui même,
Et tous ses chevaliers.

TOUTES
Ô ciel!

LA COMTESSE
Terreur extrême!

DAME RAGONDE
Que dire à mon mari, trouvant en ses foyers
Sa chaste épouse avec quatorze chevaliers?

TOUTES
Hélas! à quel péril sommes-nous réservées?

ISOLIER
Une heure seulement, et vous êtes sauvées.
On va nous secourir... il faut gagner du temps.

TOUTES
Hélas! hélas! je tremble!

LA COMTESSE
Plus terrible à lui seul que les autres ensemble,
Le comte Ory... le voici... je l'entends.
(Toutes les dames s'enfuient en poussant un grand cri.
Isolier va soufer la lampe qui est sur le guéridon,
puis, s'enveloppant du voile que la comtesse vient
de quitter, il se place sur le canapé, et fait signe
à la comtesse de s'approcher de lui).


SCÈNE DIXIÈME
Isolier, assis sur le canapé; La comtesse, debout,
s'appuyant prés de lui; le comte, sor tant de sa chambre.

La nuit est complète.

Trio

LE COMTE
À la faveur de cette nuit obscure,
Avançons-nous, et sans la réveiller,
Il faut céder au tourment que j'endure;
Amour me berce, et ne puis sommeiller.

Ensemble

LA COMTESSE
Ah! sa seule présence
Fait palpiter mon coeur;
La nuit et le silence
Redoublent ma frayeur.

ISOLIER
De crainte et d'espérance
Je sens battre mon coeur.
La nuit et le silence
Redoublent son erreur.

LE COMTE
D'amour et d'espérance
Je sens battre mon coeur;
Et sa seule présence
Est pour moi le bonheur.

ISOLIER
(bas, à la comtesse)
Parlez-lui.

LA COMTESSE
Qui va là?

LE COMTE
C'est moi: c'est soeur Colette.
Seule, et dans cette chambre où je ne peux dormir,
Tout me trouble, et tout m'inquiète.
J'ai peur... permettez-moi... près de vous... de venir.

ISOLIER et LA COMTESSE
(à part)
Ah! quelle perfidie!

LE COMTE
(avançant près d'Isolier)
Ô moments pleins de charmes!
Quand on est deux, on a moins peur.

ISOLIER
(à part)
Oui, lorsqu'on est deux.

LE COMTE
(prenant la main d'Isolier)
Ah! je n'ai plus d'alarmes.

LA COMTESSE
Que faites-vous?

LE COMTE
(pressant la main d'Isolier)
Pour moi plus de frayeur!
Quand cette main est sur mon coeur.

LA COMTESSE
(à part, et riant)
Il presse ma main sur son coeur.

ISOLIER
(bas, à la comtesse)
Beauté sévère, Laissez- le faire;
Son bonheur ne vous coûte rien.

LE COMTE
(à part)
Grand Dieu! quel bonheur est le mien!

Ensemble

LE COMTE
D'amour et d'espérance
Je sens battre mon coeur;
Amour, par ta puissance,
Achève mon bonheur.

LA COMTESSE
Ah! sa seule présence
Fait palpiter mon coeur;
La nuit et le silence
Redoublent ma frayeur.

ISOLIER
De crainte et d'espérance
Je sens battre mon coeur;
Sachons avec prudence
Prolonger son erreur.

LA COMTESSE
Maintenant, je vous en supplie,
Soeur Colette, rentrez chez vous.

LE COMTE
(à Isolier)
Vous quitter... c'est perdre la vie...
Oui, je demeure à vous genoux.

LA COMTESSE
(à part) (Haut)
Je tremble. Ô ciel! que faites-vous?

LE COMTE
Sachez le feu qui me dévore!
C'est un amant qui vous implore.

LA COMTESSE
Ah! grand Dieu! quelle trahison!

LE COMTE
L'amour qui trouble ma raison
Doit me mériter mon pardon.
(À Isolier qui veut se lever)
Ne m'ôtez point, je la réclame,
Cette main que ma vive flamme...

LA COMTESSE
Ah! comme vous me pressez!
Laissez-moi.

LE COMTE
(embrassant Isolier)
Vrai Dieu! Madame,
Peut-on vous aimer assez?
(En ce moment on entend sonner la cloche, et un bruit
de clairons retentit à la porte du château. Les femmes
de la comtesse se précipitent dans l'appartement
en tenant des flambeaux).


LE COMTE
Ô ciel! quoi est ce bruit?

ISOLIER
(jetant son voile)
L'heure dé la retraite.
Car il faut partir, Monseigneur.

LE COMTE
(le reconnaissant)
C'est mon page Isolier!

ISOLIER
Celui que soeur Colette
Embrassait avec tant d'ardeur.

LE COMTE
Je suis trahi! crains ma colère!

ISOLIER
Craignez celle de mon père!
Il arrive dans ce castel.
Entendez-vous ce cris de joie?

LE COMTE
Ô ciel!

SCÈNE ONZIÈME
Les précédents; le gouverneur, Raimbaud,
compagnons du comte Ory, en habits
de chevaliers, et paraissant à la grille à droite.


LE CHOEUR
Ah! quelle perfidie!
Nous sommes tous
Sous les verrous;
Délivrez-nous!

LE COMTE
Je suis captif ainsi que vous.

LA COMTESSE
Vous qui faites la guerre aux femmes,
Vous voilà donc nos prisonniers!

LE COMTE
Oui, nous sommes vaincus! à vos pieds, nobles dames,
Je demande merci pour tous mes chevaliers.
Pour leur rançon qu'exigez-vous?

LA COMTESSE
Un gage.
Vôtre départ!... Évitez le courroux
De nos maris.

ISOLIER
Par un secret passage
Je vais guider vos pas, et vôtre page
Fermera la porte sur vous.

LE COMTE
C'est lui qui nous a jouées tous.

LA COMTESSE
Écoutez ces chants de victoire...
Ce sont de braves chevaliers
Que l'amour ainsi que la gloire
On ramenés dans leurs foyers.

LE COMTE et ses COMPAGNONS
À l'hymen cédons la victoire,
Et qu'il rentre dans ses foyers.
Quittons ces lieux hospitaliers.
(Isolier ouvre à gauche une porte secrète, par laquelle
le comte Ory et ses chevaliers disparaissent.
En ce moment s'ouvrent les portes du fond.
Le duc et les chevaliers revenant de la Palestine entrent,
précédés de leurs écuyers, qui portent des étendards
et des faisceaux d'armes. Dame Ragonde et les autres
femmes se précipitent dans les bras de leurs maris,
et la comtesse dans ceux de son frère: puis Isolier
va baiser la main du comte de Formeutiers, qui
le relève et l'embrasse Pendant le choeur suivant).


LE CHOEUR
Honneur aux fils de la victoire,
Honneur aux braves chevaliers,
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenés dans leurs foyers!

DAME RAGONDE
(à son mari)
Seules, dans ce séjour, nous vivions d'espérance,
Attendant le retour de nos preux chevaliers!
Et nous n'avons reçu, pendant cinq ans d'absence,
Aucun homme en ce lieux.

ISOLIER
(aux maris)
Vous êtes les premiers.

LE CHOEUR
Honneur aux fils de la victoire,
Honneur aux braves chevaliers,
Que l'amour ainsi que la gloire
Ont ramenés dans leurs foyers!




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