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Le Flibustier Libretto

LE FLIBUSTIER
Commedia lirica in tre atti di Jean Richepin
Musica di César Cui
 

OPÉRA-COMIQUE

Personnages:
FRANÇOIS LEGOËZ, vieux marin (baryton)
PIERRE, son petit-fils, ancien flibustier (basse chantante)
JACQUEMIN, flibustier (ténor)
JANIK, petite-fille de François Legoëz (soprano)
MARIE-ANNE, bru de François Legoëz (mezzo-soprano ou contralto)
Pêcheurs, femmes de pêcheurs, jeunes filles.

La scène se passe à Saint-Malo, fin du XVIIe siècle.
Le décor représente le logis d'un vieux marin, ancien patron au cabotage. Armes, pavillons, modèles de bateaux, coquillages, images d'Epinal. Sur la cheminée, une statuette de la Vierge.
A droite, un âtre où bout une marmite. Devant l'âtre, une petite table flanqué de deux escabeaux.
A gauche, une porte donnant dans une autre pièce.
Au fond, à gauche, une porte toujours ouverte par le haut et donnant sur la rue; à droite, une large fenêtre par où l'on voit les remparts et la pleine mer.
Entre la fenêtre et la porte, un buffet.
A gauche, au premier plan, une grande table massive, et près de la table, des chaises.
Devant la fenêtre, un fauteuil.


ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE
LEGOËZ, JANIK, MARIE-ANNE

Au lever du rideau, Marie-Anne est accroupie devant l'âire, occupée à faire du filet et, de temps en temps, à fourgonner le feu sous la marmite; Janik est près de la fenêtre ouverte, face au public, et chante en travaillant à son métier de dentelière; Legoëz, assis de l'autre côté de la fenêtre, l'écoute et tout à la fois contemple la mer.

JANIK (continuant son travail et sa chanson.)
Dit en pleurent la fille du roi:
Ne partez pas, on vous en supplie;
A ma couronne vous aurez droit...
Mais il pensait à sa mie,
Lon la,
Mais il pensait à sa mie.

Et comme alors soufflait le suroit,
Et que sa nef était d'or emplie,
Il fit soudain le signe de croix,
Et mit le cap vers sa mie.
Lon la,
Et mit la cap vers sa mie.
(Elle se lève en battant des mains joyeusement, et s'écrie:)
Et voilà!

MARIE-ANNE
Ta besogne est finie?

JANIK
En chantant,
Oui donc.

MARIE-ANNE
Brave enfant!

JANIK, se retournant vers Legoëz.
Mais, tu n'as pas l'air content,
Toi, grand-père?
(Lui montrant son ouvrage.)
Regarde. Une aune de dentelle,
C'est beau, pourtant.

LEGOËZ
Dame, oui; mais comment finit-elle?

JANIK, un peu moqueuse.
La dentelle?

LEGOËZ
Non pas. Ta chanson, s'il te plaît.
Je suis le bec dans l'eau, sans le dernier couplet,
Et c'est là justement qu'elle est le plus touchante.

JANIK
Bah! Tu la sais par cœur; tous les jours je la chante.

LEGOËZ
Bien sûr, que je la sais! C'est moi qui te l'appris.
Mais, passant par ta bouche, elle en a plus de prix.
Qu'importe que depuis longtemps je la connaisse!
Elle se rajeunit, mignonne, à ta jeunesse;
Et quand tu me la dis avec ta douce voix,
Je crois que je l'entends pour la première fois.
Achève. Qu'advient-il du marin, je te prie,
Et de son grand bateau chargé d'orfèvrerie?

JANIK
Et sans vouloir la fille du roi,
Dessus les flots de la mer jolie
A Saint-Malo s'en revint tout droit,
Où l'attendait sa mie,
Lon la,
Où l'attendait sa mie.

LEGOËZ
Ainsi reviendra-t-il, tout droit vers Saint-Malo,
Lui que nous attendons, le gas parti sur l'eau.
Cher petit-fils, dernier descendant de ma race!
Avant que de mourir, il faut que je l'embrasse;
Et je l'embrasserai, vois-tu; j'en suis certain,
Nous l'embrasserons tous, Janik. Un beau matin,
Il nous débarquera de sa nef pavoisée,
Et cousine Janik deviendra l'épousée
D'un riche capi ainé et d'un vaillant garçon,
Fidèle et cousu d'or, comme dans la chanson.

JANIK
Hélas! Voilà quinze ans qu'i! s'est en allé mousse!

LEGOËZ
Il n'en qvait que dix, alors. Quelle fimousse
De fier gaillard! Quels veux grand il guignait le flot!
Comme il promettait bien d'être un fin matelot!
Qu'il était beau, Janik! Plus beau que ta dentelle.
Rappelle-toi.

MARIE-ANNE
Comment se rappellerait-elle?
Janik avait quatre ans quand le cousin partit.

LEGOËZ
C'et, ma foi, vrai, Quatre ans!

MARIE-ANNE
Lui, dix. Pauvre petit!

JANIK
Voilà huit ans passés, grand-père, que nous sommes
Sans nouvelles.

LEGOËZ
Huit ans, belle affaire! Huit ans!
Bah! Mais on n'en avait jamais, moi, de mon temps,
Des nouvelles! Je suis revenu tout de même.

JANIK
Qui sait s'il pense à nous seulement et s'il m'aime?

LEGOËZ
N'en doute pas. A quoi pourrait-il bien penser?

MARIE-ANNE, à Legoëz
Mais enfin, votre gas reviendrait,
Que vous ne sauriez pas même le reconnaître.

LEGOËZ
Aussi vrai que le jour luit par cette fenêtre,
Je le reconnaîtrai, mon gas.

MARIE-ANNE
A quoi?

LEGOËZ
Comment,
A quoi? Mais à tou, certe, et rien qu'à son gréement.
Pas roulant, cuir tanné, le bonnet sur l'orielle,
Le...

MARIE-ANNE
Tous ces matelots sont d'allure pareille.

LEGOËZ
L'air d'un brave à trois brins, hardi.

MARIE-ANNE
Tous en ont l'air.

LEGOËZ
L'œil clair, couleur du flot.

MARIE-ANNE
Tous ils ont cet œil clair.

LEGOËZ
Enfin que sais-je, moi? Mais pour le reconnaître,
J'en suis sûr. J'aurai là quelque chose en mon être
Qui me criera: C'est lui, c'est l'absent revenu!

JANIK
Oui, grand-père. Car moi, qui l'ai si peu connu,
Je le reconnaîtrais aussi.

LEGOËZ
Mais oui, fillette.

MARIE-ANNE
Plus avez d'espoir et plus je m'inquiète.
Si triste est le réveil quand le rêve est trop beau!
(Montrant la mer.)
Il en est tant resté dans ce mouvant tombeau!
La mer vous a tout pris.
Vos tois filles par elle on perdu leurs maris.
Vous aviez quatre fils; tous ont péri sur elle.
Nul n'est mort dans son lit de sa mort naturelle.
Cette mer, malgré tout, votre cœur la bénit.
Quel cœur avez-vous donc, et fait de quel granit,
Que vous lui pardonnez quand même, vous les hommes?
Ah! Ce n'est pas ainsi, nous autres, que nous sommes.
Mon cœur maternel, moi, rien ne l'a consolé
De n'avoir plus le fils que la mer m'a volé.
Et j'aurais confiance en elle? Non, aucune.
Implacable, à jamais, je lui garde rancune.
Car je la connais trop, la tueuse d'enfants,
La gueuse!

LEGOËZ
Taisez-vou, ma bru. Je vous défends
D'injurier la mer. Janik, elle extravague;
N'écoute point. Vois-tu, quoi que fasse la vague,
C'est le nom du Seigneur qu'elle chante en passant,
Et quiconque l'insulte, insulte au Tout-Puissant.
Que par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
Nul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
Ne dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.

MARIE-ANNE
Pardonnez-moi. J'ai trop parlé. J'ai tort, sans doute.
Mais je ne puis l'aimer, puisque je la redoute.

LEGOËZ, à Janik.
Et toi, fillette?

JANIK
Moi, grand-père, je te croi.
Il faut payer sa dîme à la mer comme au roi.
Or, tu payas ta part, et même davantage,
Et la mer te sedoit du bonheur en partage.

LEGOËZ
Voilà parler!
(A Marie-Anne qui hausse les épaules.)
Ma bru, si cela vous chagrine,
Tant pis! Mais Janik, elle, est de race marine.
Vous, vous êtes terrienue et filles de terrien;
A l'amour de la mer vous ne comprenez rien.
Oui donc! Appelez-mois vieux fou si bon vous semble;
Soit! Ma Janik et moi nous serons fous ensemble,
Et nous l'espérerons sans nous lasser jamais,
Le gas qui reviendra,
(l'renant et tapotant la main de Janik.)
Va, je te le promets,
(Chantant avec enthousiasme.)
Où l'attendait sa mie,
Lon la,
Où l'attendait sa mie.

JANIK, l'embrassant.
Bon grand-père!

LEGOËZ
Qui sait? Tandis que nous causons,
Et qu'à la vieille mer vous cherchez des raisons,
Qui sait s'il n'entre pas dans le port, vent arrière,
Le bonnet à la main, en faisant sa prière?
Parlez, les femmes!... Moi, je m'en vais sur le quai,
Voir, comme tous les jours, s'il n'est pas débarqué.
(Il sort en reprenant ce refrain, qu'on l'entend fredonner encore dans la rue tandis qu'il s'éloigne.)
Où l'attendait sa mie,
Lon la,
Où l'attendait sa mie.


SCÈNE II
JANIK, MARIE-ANNE

MARIE-ANNE
Oui, comme tous le jours, hélas! Oui, vainement
Aussi Janik, pourquoi dans cet espoir qui ment
L'entretenu? Pouquoi partager sa folie?

JANIK
Parce que sa vieillesse en est toute embellie,
Qu'il a besoin de croire à cert espoire sacré,
Et parcé que j'y crois moi-même.

MARIE-ANNE
Quize ans d'absence et huit sans nouvelles! Tu rêvez.

JANIK
Rêver a son bonheur rend les heures si brêves!

MARIE-ANNE
Ton bonheur!... Un promis que toujours on attend,
Que tu ne connais pas...

JANIK
Et que j'aime pourtant.
Car je me le figure et le vois, le cher être,
Beau, brave, tel qu'il est, tel qu'il doit reparaître;
Et du retour certain quand le jour aura lui,
Il trouvera mon cœur fidéle et plein de lui.

MARIE-ANNE, la càlinant.
Janik, voyons, tu sais pourtant bien que personne
Ne t'aime autant que moi. Mais, réfléchis, raisonne.
Contre toi-même ici mon amour te défend.
Quoi! Je t'immoterais, toi, mon unique enfant,
A cette illusion vainement poursuivie!
Dans un stérile espoir tu passerais ta vie!
Non, non, je ne veux pas. Ce serait inhumain.
Tu vas sur tes vingt ans, ma Janik, et je songe
A te trouver, parmi nos voisins, un mai.

JANIK, desolée.
Ma mère!

MARIE-ANNE
Et c'est pourquoi je veux ton cœur guéri
D'un amour chimérique et qui me désespère.
Dis que tu ne crois plus à ce rêve.

JANIK
Et grand-père?
Penses-tu le guérir aussi, le pauvre vieux,
Du seul espoir qui fait sesderniers ans joyeux?
Tu sais bien qu'il mourrait, croyant que l'autre est mort.
Notre devoir,
C'est d'espérer avec le grand-père et d'attendre.
Et tu le veux ainsi, n'est-ce pas? Toi si tendre,
Si bonne! Jure-moi que tu le veux ainsi.
Ta bouche dirait non que ton cœur dirait si.
(L'enveloppant et la càlinant de plus en plus.)
C'est juré? Plus de doute! A la mer plus d'injure!
L foi, la douce, foi, comme nous!... Allons, jure.

MARIE-ANNE
Eh, bien! Donc, puisque tu l'exiges, oui.

JANIK
Merci.
Grand-père heureaux par nous, je suis heureuse aussi.
(Une cloche lointaine conne l'Angélus.)
L'Angélus!
(Le deux femmes se signent et marmottent l'Ave Maria.)
Et ma tâche à reporter! Bavarde
Que je suis! Est-ce beau, ma dentelle, regarde.
Aux armes du Grand Roi! Ce sera remarqué!
Adieu.
(Se retournant sur le pas de la porte.)
Je prends grand-père en passant sur le quai;
Car sans cela, tu sais, à cligner des paupières
Ver le large, il prendrait racine dans les pierres.

MARIE-ANNE, l'embrassant.
Folle!

JANIK
A tantôt, maman! Et ne profite pas
D'être seule pour voir encor du noir là-bas.
(Après avoir du geste désigné la mer, elle envoie un dernier baiser à Marie-Anne et se sauve en courant.)


SCÈNE III

MARIE-ANNE, seule, près de la fenêtre.
Oui, oui, c'est noir, là bas. J'ai promis de me taire;
Je me tairai. Mais ils ont beau dire, la terre
Vaut mieux que cette chose et son traître horizon.
(Revenant vers l'âtre.)
Pauvre grand-père aussi! La petite a raison:
Ce retour, c'est bien là son unique pensée.
Il mourrait de la mort de son gas annoncée;
Et douter seulement du rêve auquel il croit,
C'est une cruanté dont je n'ai pas le droit.
Il fut si bon pour nous, pour Janik orpheline.
(S remettant à faire du filet.)
A la longue, l'espoir toujours trompé décline.
Janik n'a que vingt ans. Rien ne presse. Attendons.
Dieu nous en saura gré plus tard.


SCÈNE IV
MARIE-ANNE, JACQUEMIN

A la porte par paraît Jacquemin. Tournure et costume de matelot breton: face glabre, longs cheveaux flottant sur la nuque et autour des tempes, vareuse, grands bas montant à micuisse, bonnet de feutre à la main, l'air embarrassé, un petit baluchon sous le bras.

JACQUEMIN
Mille pardons,
Ma bonne dame.
(Au geste de surprise de Marie-Anne, presque effrayée.)
C'est Jacquemin qu'on me nomme.

MARIE-ANNE
Ah!

JACQUEMIN, sur le pas de la porte.
Est-ce bien ici la maison du bonhomme.
François Legoëz?

MARIE-ANNE
Oui.

JACQUEMIN, entrant un peu.
Pourrait-on lui parler?

MARIE-ANNE
Oui donc.
(Lui offrant une chaise.)
Remettez-vou. Il vient de s'en aller;
Mais il sera bientôt de retour. Je l'espère.

JACQUEMIN, assis ua bord de sa chaise.
Il va toujours bien?

MARIE-ANNE
Oui.

JACQUEMIN
Sa famille est prospère?

MARIE-ANNE
Oui, lui, Janik et moi.

JACQUEMIN
Son petit gas aussi?


MARIE-ANNE
Pierre? Ah! Nul n'en sait rien.

JACQUEMIN
Il n'est donc pas ici.

MARIE-ANNE
Non, dame. Il est en mer.

JACQUEMIN
Où?

MARIE-ANNE
Sur les caravelles
Des flibustiers, et l'on n'a plus de ses nouvelles
Depuis huit ans.

JACQUEMIN, se levant, désespéré.
Adieu, Pierre, mon pilotin!
J'avais un doute encor. Maintenant c'est certain.

MARIE-ANNE
Que dites-vous?

JACQUEMIN, parlant comme à lui-même.
A moins... Mais non, non! Un corsaire,
Avec les Espagnols, c'est la règle: on lui serre
La corde au cou...

MARIE-ANNE
Grand Dieu! Quoi! J'ai mal entendu.

JACQUEMIN
Las! Non. Flibustier pris, c'est flibustier pendu.

MARIE-ANNE
Voyons, expliquez-vous, monsieur, je vous en prie.

JACQUEMIN
Voilà. Nous étions deux, de la même patrie:
Saint-Malo, Saint-Servan; et l'on nous appelait
Les deux frères bretons, car on se ressemblait
Comme chaque Breton à chaque autre ressemble;
Et les jours de bataille on cognait dur ensemble;
Et ça dura cinq ans, de plus en plus amis.
On parlait d'ici, dame, et l'on s'était promis
Qu'après les sept ans pleins passés comme de juste
A tenir jusqu'au beut le pacte de flibuste,
S'il n'en restait plus qu'un, il viendrait au pays
Annoncer le trépas de l'autre. J'obéis.

MARIE-ANNE
Mais en êtes-vous sûr?

JACQUEMIN
J'avais un espérance.
De retrouver mon pierre en arrivant en France,
Et jusqu'à tout à l'heure encore je lai cur.
Je ne l'ai pas vu mort. Il avait disparu.
C'était un soir, voilà quatre ans, devant la rade
De Saint-Pierre... (hélas! Oui, le nom du camarade!)
Ah! Quel combat! Jamais, depuis les temps jadis,
On n'a vu le pareil, jamais. Un contre dix!
Notre bateau tout seul contre une flotte entière!
Et l'on avait du sang jusqu'à la jarretière.
Mais quoi! Quand notre pont ne fut plus qu'un débris,
Il fallut bien céder; et le bateau fut pris.
Moi, je passai pour mort. A l'eau! Comment, sur terre,
Je me retrouvai, seul et ranimé, mystère!
Mais lui, lui, je l'ai vu, sur le gaillard d'avant,
Entouré d'Espagnols, tenant tête, et vivant.
En tombant je pensais: «Ça va bien; il les charge;
Sur un bout d'aviron il gagnera le large.»
Hélas! A Saint-Domingue on ne le revit plus.
Alors je me suis dit: «Peut-être que le flux
L'a conduit vers des gens qui retournaient en France.»
Qu'il y restât depuis, j'en eus de la souffrance.
Il devait revenir avec nous; c'était mieux.
Cependant je songeais: «Il est là-bas, joyeux,
Avec son bon grand-père et sa belle cousine.
Il a vu mes parents, car ma ville est voisine.»
Et je rentre, et je crois le trouver, et voilà:
Me vieux parents sont morts, et Pierre n'est pas là.

MARIE-ANNE
Ah! Le pauvre grand-père, hélas! Comment s'y prendre
Pour lui dire...? Et pourtant...

JACQUEMIN
D'autant que je dois rendre
A qui de droit, et par conséquent à l'ancien,
Ce qu'a laissé le gas. Ce coffre était le sien,
Et je l'ai repèché par bonheur à mer basse.
(Il dèfait son baluchon et en tire un à un des objets.)
Du linge, un boujaron fait d'une calebasse,
Un brin de buis breton, et ce vieux chapelet
De Saint-Malo, voilà l'héritague au complet.

MARIE-ANNE, considérant le chapelet.
C'est bien son chapelet. On en avait la paire.
Il emporta l'un. L'autre est celui du grand-père.

JACQUEMIN
L'ancien aura les deux maintenant.

MARIE-ANNE
Quel métier!
Voir de son petit-fils un grand-père héritier!
Si ce n'est pas injuste!
(Montrant le poing à la mer.)
Oh! La mer inhumaine!

JACQUEMIN
Je la reprends pourtant, moi, dans une semaine.
Que voulez-vous! On est marin. Triste ou joyeux.
C'est encore à la mer qu'un marin vit le mieux.
Le vent souffle. Adieu vat! Et vogue la flibuste!
Pourtant, cette fois-ci... Ce qui me tarabuste,
C'est d'apprendre à l'ancien que l'autre trépassa.
Je ne saurai jamais comment lui dire ça.

MARIE-ANNE
Bien sûr, dame! Ça va lui faire une secousse.
Il en moura.

JACQUEMIN, insinuant et gêné.
Mais vous!... Une femme est plus douce.
Elle trouve des mois câlins et fins voiliers.
C'est lâche, n'est-ce pas? Mais..., si vous lui parliez,
Pour commencer, un peu.... Le premier abordage....,
Sans lui dire qu'on l'a hissé par un cordage,
Ni même qu'il est mort, dame, bien entendu;
Mais comme quoi voilà son bien, qu'il s'est perdu,
Qu'à la bataille il fut le plus brave des braves,
Qu'il ne reste plus rien de lui que ces épaves,
Enfin, ce que j'ai dit, mais mieux, et tendrement,
Pour que le coup de mer s'étale en flot dormant.

MARIE-ANNE
Oui, oui, je tâcherai. J'arrangerai l'histoire.

JACQUEMIN
D'ailleurs, c'est bien compris: la mort n'est pas notoire.

MARIE-ANNE
Sùre, quand même.

JACQUEMIN
Oui donc, c'est comme si, pas moins.

MARIE-ANNE, montrant les objects tirés du baluchon.
Puis, les objects son là, qui servent de témoins.

JACQUEMIN
Mais, ne les montrez pa d'abord.

MARIE-ANNE, les enveloppant dans le filet.
Soyez sans crainte;
Je les découvrirai quand j'y serai contrainte,
Pas avant.
(On entend des pas au dehors.)
Est-ce lui? J'entends quelqu'un marcher
Au bas de la rue.
(Regardant au dehors.)
Oui.
(Poussant Jacquemin vers la porte de gauche.)
Entrez là vous cacher.
A vous voir si tremblant, j'ai peur qu'il ne comprenne.
Allez!
(Elle l'enferme dans la chambre de gauche.)


SCÈNE V

MARIE-ANNE, seule.
Le jour a baissé peu à peu vers le milieu de la scène précédente, et la nuit continue à venir jusqu'à la fin de l'acte.
Comment me faire une mine sereine,
Moi-même? J'ai le cœur si gros! Mais, plus d'émoi!
Soyons brave. Jésus, Marie, inspirez-moi.
Par bonheur, le jour baisse. Ainsi sur mon visage
On lira moins d'abord le funèbre presage.
(Tout en parlant, elle s'est assise sur un escabeau.)


SCÈNE VI
MARIE-ANNE, LEGOËZ, JANIK

LEGOËZ, entrant et allant vers l'âtre.
Ouf! Je sui las.

JANIK, entrée derrière lui.
Dame!

LEGOËZ, s'asseyant dans l'âtre.
Ouf! Que c'est bon de s'asseoir!
(Après un moment de silence.)
Toujours rien! Ce n'est pas encore pour ce soir.
Ce sera pour demain, après-demain, n'importe!
L'espoir qu'emporte un jour, un autre le rapporte.
Puis, aussi bien, la mer est bourrue aujourd'hui.

MARIE-ANNE, sans se lever.
Et si l'on vous donnait des nouvelles de lui!..

LEGOËZ
Du gas?... vous en avez?
(Il court à elle.)

MARIE-ANNE
Peut-être.

JANIK, la pressant.
Dis. Oh! Vite,
Vite, maman.

LEGOËZ, impatient.
Oui.
(A Marie-Anne qui détourne la tête.)
Mais... votre regard m'évite.
Les nouvelles sont donc mauvaises?


MARIE-ANNE, le voyant chanceler.
Non, non point.

LEGOËZ
Ah! Je respire!... Alors?

JANIK
Dis!

MARIE-ANNE
Mais de point en point
Laissez-moi vous conter... L'histoire est longue.

JANIK
Abrège.

LEGOËZ, s'exaltant.
Enfin, il vit, bien sûr il vit.

MARIE-ANNE
Que vous dirais-je?

LEGOËZ, s'exaltant de plus en plus.
Pardieu, s'il était mort, sans biais superflus
Vous m'auriez dit: «La chose est la chose. Il n'est plus.»
Mais non, non! Rendons grâce à la bonté divine.
Il vit!

JANIK, anxieuse, à sa mère.
Oui, n'est-ce pas?

MARIE-ANNE, très émue.
Ecoutez...

LEGOËZ, à Janik, en montrant Marie-Anne.
Je devine.
Elle a bon cœur, tu sais, Janik; elle a jugé
Qu'un bonheur trop soudain me rendrait fou, que j'ai
Le chef près du bonnet, que je mourrais de joie
En le voyant! Alors, avant que je le voie,
Elle veut préparer le choc tout doucement.

JANIK, qu'il tient embrassée.
C'est cela, c'est cela. Sois béni, Dieu clément
Il est revenu.

MARIE-ANNE
Mais...

JANIK
O ma mère chérie,
Quel bonheur!

MARIE-ANNE
Cependant...

LEGOËZ, à Marie-Anne.
Regardez, je vous prie;
Je suis calme. Si j'ai des larmes dans les yeux,
Si mes mains tremblent, c'est parce que je suis vieux.
Mais je suis fort aussi. N'ayez pas peur!

JANIK, qui a découvert le baluchon caché sous le filet.
Grand-père,
Tiens! Un coffre! Voilà des preuves, çà, j'espère.

MARIE-ANNE, à part.
Comment faire?

JANIK, à Legoëz qui considère avec elle les objets.
Du buis!

LEGOËZ
Et mon vieux chapelet!
(Il le baise.)

MARIE-ANNE, à part, regardant vers la gauche.
Il faut qu'il dise, lui, la chose comme elle est.
(Avec un geste décidé, en allant vers la porte de gauche.)
Oui!

LEGOËZ, les bras au ciel.
J'aurai donc sa main pour fermer ma paupière!

MARIE-ANNE, ouvrant la porte de gauche, à Jacquemin.
Venez; vite.


SCÈNE VII
Les Mêmes, JACQUEMIN

JANIK, apercevant Jacquemin qui entre.
C'est lui.

LEGOËZ, courant vers Jacquemin.
Mon petit gas, mon Pierre,
Mon enfant!

MARIE-ANNE, stupéfaite.
Dieu!

JACQUEMIN, ne sachant que dire.
Mais...

MARIE-ANNE, bas, à Jacquemin.
Tant pis! Dites comme lui.

LEGOËZ, à Jacquemin.
Mais embrasse-moi donc. Je suis ton grand-père.

JACQUEMIN, en hésitant.
Oui,
Grand-père.

LEGOËZ, après l'avoir longuement embrassé.
Et tu n'as pas oublié, j'imagine,
La petite Janik, ta cousine?
(Il le pousse vers elle.)

JACQUEMIN, prenant la main qu'elle lui tend.
Cousine..

LEGOËZ, le voyant tout interdit.
Dame, quand tu partis, vous n'étiez pas bien grands
L'un ni l'autre, hein? Toi, dix ans; elle quatre ans.
On pousse. On change. A peine on peut se reconnaitre.
Comme te voilà dru! Viens près de la fenêtre,
Viens, petit, qu'a loisir je te regarde mieux.
(Il l'y conduit et le considère.)
C'est qu'à présent, sais-tu, je n'ai plus de bons yeux.
Tout de même, c'est bien mon gas, fils de vrais hommes.
A vingt-cinq ans, ma bru, voilà comme nous sommes,
Nous autres!... Seulement, tu n'es pas bien hardi.
Tu ne dis rien.

MARIE-ANNE
Il est un peu comme étourdi.
Son arrivée!... Et puis...

LEGOËZ, clignant de l'œil.
Janik que le regarde,
N'est-ce pas? Et moi qui bavarde, qui bavarde!
Ah! C'est que j'ai besoin de parler, moi, bon Dieu!
Je voudrais dire à tous: Je l'ai, je l'ai, mon fieu!

JANIK
Grand-père, à nos voisins si l'on contait la chose?

LEGOËZ
Oui donc. Viens, Pierre!

MARIE-ANNE
Non; laissez, qu'il se repose.
Il arrivait à pied de Granville.

LEGOËZ
En ce sas,
Resons.

MARIE-ANNE
Allez-y, vous.

JACQUEMIN
Oui.

LEGOËZ
Tu le veux, mon gas.
Viens, Janik. Les amis ont droit à notre fête.
(Il sort en entrainant Janik.)


SCÈNE VIII
MARIE-ANNE, JACQUEMIN

JACQUEMIN, anéanti.
Et, puis, comment sortir de là?

MARIE-ANNE
L'erreur est faite.
Dire la vérité maintenant, pas moyen.

JACQUEMIN
Alors?

MARIE-ANNE, résolument.
Vous repartez quand?

JACQUEMIN
Dans cinq, six jours.

MARIE-ANNE
Bien!
Il faudra jusque-là respecter sa folie.
Puis vous prétexterez un pacte qui vous lie.
Ces partes-là, pour un vieux marin, sont sacrés.
Il n'osera rien dire, et vous repartirez.
Mais, croyant avoir vu son fils, l'âme contente,
Il vieillira, tranquille, en sa nouvelle attente,
Avec votre mémoire emplissant la maison.

JACQUEMIN
Je ne peux pas, vraiment. C'est une trahison.
Quoi, tromper ce brave homme ainsi! Lui faire un conte...

MARIE-ANNE
Devant Dieu que m'entend, je prends tout à mon compte.
Et si c'est un péché, qu'il retombe sur moi!

JACQUEMIN
Soit! J'obéirai.


SCÈNE IX
Les Mêmes, LEGOËZ, JANIK, des pêcheurs, vieux, vieilles, filles, enfants

LEGOËZ, de la porte, en montrant Jacquemin, à un vieux pêcheur.
Tiens, regarde.

LE VIEUX PÊCHEUR
C'est Pierre. Qu'il est grand!

UNE JEUNE FILLE
Comme il a bonne grâce!

LEGOËZ, au premier vieux pêcheur.
Un vrai marin!

LE PREMIER VIEUX PÊCHEUR
Oui donc.
(A Jacquemin.)
Viens ça, que je t'embrasse.
Ah! Je t'ai fait sauter des fois sur mes genoux!

UN AUTRE VIEUX PÊCHEUR
Et moi donc! Il était toujours fourré chez nous!

LE PREMIER VIEUX PÊCHEUR
Il ne nous connait plus.

LEGOËZ
Dame! Quinze ans d'absence!

UNE TRÈS VIEILLE FEMME, appuyée sur sa canne.
Je ne l'ai plus revu, moi, depuis sa naissance;
Mais c'était déjà bien l gaillard que voici.

TOUS, riant.
Ah! Ah!

LA JEUNE FILLE, à Janik.
Dis donc, Janik, veux-tu changer?

JANIK, gaîment.
Merci.

LEGOËZ
Enfants, fêtons mon gas en attendant les vôtres.
(On entend des accords de biniou venant de la rue.)

JANIK
Mon père, dans la rue on entend la cadence
Des joueurs de biniou.
Ils on su la nouvelle et viennent pour qu'on danse.

LEGOËZ
Eh bien! Dansez!

TOUS
You! You!

(Entrent les joueurs de biniou et l'on danse une sabotière.)




ACTE DEUXIÈME

SCÈNE PREMIÈRE
LEGOËZ, JACQUEMIN, JANIK, MARIE-ANNE

Ils sont à table, achevant le repas de midi: le grand-père entre Janik et Jacquemin, et Maria-Anne près de sa fille.  Avec la famille, une dizaine d'amis sont à table, qui reprennent en chœur quelques répliques.

JACQUEMIN
Une autre fois, c'était près de la Guadeloupe,
Avec trois bâtiments, trois, dont une chaloupe,
Nous avons déconfit (et, je vous en réponds,
Bellement) douze nefs, je dis douze, à trois ponts.

LEGOËZ, cognant la table du poing.
Ah!  par exemple, non!  Là, le gas nous en conte.

JACQUEMIN
Du tout.

LEGOËZ
Ces Espagnols!  Ils n'avaient pas de honte!
Douze vaisseaux, quand vous, vous n'en aviez que trois!

JACQUEMIN
Trois.

LEGOËZ
Et vous les avez battus?

JACQUEMIN
Un peu, je crois
Tous tués!

MARIE-ANNE ET JANIK, avec un mouvement d'effroi.
Oh!

JACQUEMIN
Ce sont des âmes scélérates.
Songez!  Nous traiter, nous, des marins, en pirates!
Qui tombait dans leurs mains vivant, était pendu.
Mais c'était, comme on dit, mal prêté, bien rendu;
Car de leur douze nefs, il n'en resta pas une,
Et la mer, ce soir-là, quoiqu'il fit clair de lune,
Fut rouge et toute en feu comme au soleil couchant.

MARIE-ANNE
C'est affreux.

JANIK, bas, à sa mère.
Tout de même, il n'a pas l'air méchant,
Regarde.

LEGOËZ
Et les Anglais, tu ne m'en parles guère?

JACQUEMIN
Mais c'est aux Espagnols que nous faisions la guerre.

LEGOËZ
Tant pis!  J'aimerais mieux si c'était aux Anglais.

JACQUEMIN
Nous leur avons aussi chanté quelques couplets
A l'occasion.

LEGOËZ
Bon!  Et salés, je suppose?

JACQUEMIN
Oui.

LEGOËZ
Dis un peu.

JACQUEMIN
Mais c'est encor la même chose:
Avec le flibustiers, c'est toujours au refrain
L'autre qui danse, et nous qui jouons du crinerin.

JANIK, bas, à sa mère.
Tu vois comme il est gai, ma mère, autant que brave.

LEGOËZ, à sa bru.
Marie-Anne, allez donc nous quérir à la cave
Du vin.
(Marie-Anne se lève et se dirige vers la porte de gauche.  A Jacquemin:)
Ça fait couler le cidre.

JACQUEMIN
Merci, non.

LEGOËZ, à Marie-Anne qui s'est arrêtée.
Allez quand même.

MARIE-ANNE
Oui, oui.
(Elle sort par la porte de gauche.)


SCÈNE II
Les Mêmes, moins MARIE-ANNE.

LEGOËZ, à Jacquemin.
C'est un vin de renom.
Il me vient de Bordeaux.

JACQUEMIN
Quand il viendrait de Rome,
Il ne vaut point le cidre, âpre et fleurant la pomme.
Ah!  J'en ai bu, là-bas, toutes sortes de vins,
Pris sur les Espagnols, des plus vieux, des plus fins,
Alicante, Xèrès, Porto; que sais-je encore!
Mais nul, de quelque nom fameaux qu'on le décore,
Ne m'a fait oublier la boisson des aïeux,
Ce bon cidre breton, raide au cœur, clair aux yeux,
Qui vous regaillardit le courage et la mine,
Et qui, lorsqu'un rayon de soleil l'illumine,
Ressemble aux cheveaux d'or des filles du pays.

LEGOËZ, à Janik.
Te voilà bouche bée et les yeux ébahis,
Janik!  Ah!  Le matin te tient dans son sillage.
On apprend à parler, vois-tu, quand on voyage.

JANIK, rougissant.
Mais, grand-père,...

JACQUEMIN, troublé.
Pardon, j'ai trop parlé.

LEGOËZ
 Non point.
Toutes voiles dehors!  Ne cherche plus le point,
Tu l'as trouvé Navigne au plus près sans attendre.
(Le poussant du coude.)
Va donc, roucoule-lui quelque chose de tendre.

JACQUEMIN, très gêné et respectueux, à Janik.
Croyez bien...

JANIK, même jeu.
Je vous crois, mon cousin.

LEGOËZ
Sont-ils fous!
Ah!  ça, voulez-vous bien ne pas vous dire vous!
Quels drôles d'amoureux, tout confits en vergogne!
(A Jacquemin.)
De mon temps, on mettait plus d'âme à la besogne;
Et, tout vieux que je suis, je t'y ferais quinaud.
Benèt, va!


SCÈNE III
Les Mêmes, MARIE-ANNE.

MARIE-ANNE, rentrant avec une bouteille.
Qu'avez-vous? Quoi donc?

LEGOËZ, lui montrant successivement Janik et Jacquemin.
Cet air penaud,
Regardez-moi, le nez baissé, sans rien répondre;
Et l'autre qui rougit comme un coq prêt à pondre.

MARIE-ANNE
Mais pourquoi?

LEGOËZ
Parce qu'ils ont peur de se choyer,
Que je leur dis de rire et de se tutoyer,
Et qu'ils trouvent cela très mal, à ce qu'il semble.
(Il débouche la bouteille et verse du vin.)

MARIE-ANNE
Voilà si peu de temps, vraiment, qu'ils sont ensemble.

LEGOËZ
Eh!  bon Dieu!  sont-ils pas unis depuis quinze ans!
Et quand se diront-ils des mots doux et plaisants,
Si, pour le peu de jours que le gas reste à terre,
L'un ne veut point parler et l'autre doit se taire?
(lui montrant Janik, très émue.)
Voyez sa joue en floraison.
Nest-ce pas, ma Janik, que le vieux a raison,
Et que les mots d'amour, malgré ton air farouche,
Ont besoin de monter de ton cœur à ta bouche?
Et n'eût-on que trois jours à s'aimer, il est sage,
Quand Dieu veut les offrir, de les prendre au passage.
Allons, parle.  Il n'est pas à ton goût, donc, mon gas?
Beau?  Fier?

JANIK, baissant les yeux.
Je ne dis pas.

LEGOËZ
Comment!  Tu ne dis pas!
Alors il est vilain?

JANIK
Non, dame.

LEGOËZ
Sans courage?

JANIK
Oh!  non.

LEGOËZ
Mauvais marin renâclant à l'ouvrage?

JANIK
Je ne crois pas.

LEGOËZ
Enfin, quoi!  Tel que le voici.
Il n'a pas l'agrément de te plaire.

JANIK, naïvement.
Mais si.

LEGOËZ, triomphant.
Allons donc!

MARIE-ANNE, à part.
Que fait-il?

LEGOËZ, à Jacquemin.
Et toi, la bouche close.
Tu ne te sens pas là pour elle quelque chose?
Elle n'a pas bon air, bon cœur, l'esprit subtil,
Des yeux?...  Ah!  mon gaillard, comment te les faut-il,
Si devant ces yeux-là, plus clairs que des étoiles,
Tu n'as pas l'âme en fête et du vent dans les voiles?

MARIE-ANNE
Mais...

LEGOËZ
Taisez-vous, ma bru.

MARIE-ANNE
Pourtant...

LEGOËZ
Faites un nez
D'une aune, il ne m'en chaut.  C'est vous que les gênez,
Vous voyez bien.

MARIE-ANNE
Comment?

LEGOËZ
Oui, vous.  Et moi de même.
Il faut être à deux, seuls, pour se dire:  je t'aime.
Tiens!  je n'ai pas encor fait mon tour sur le quai.
Allons!
(Il se lève, et tous l'imitent.)
 Mais j'ai besoin d'être un brin remorqué
Aujourd'hui.  Cidre, vin, le tout si délectable!
(Prenant les bras de Marie-Anne.)
Votre bras.

MARIE-ANNE, montrant la table à desservir.
Mais...

LEGOËZ
Ils vont débarrasser la table,
Laissez.

MARIE-ANNE
Quoi!

LEGOËZ
Venez donc!

MARIE-ANNE, voulant aller parler à Janik.
Janik...,

LEGOËZ, entrainant dehors Marie-Anne.
Elle a vingt ans.
N'empêcuez pas les fleurs de pousser au printemps.
(Ils sortent tous le deux.  Après le départ de Legoëz et de Marie-Anne, les amis chantent le chœur suivant, sur lequel ils sortent:)

CHŒUR
Laissons à nos amoureux
Tout le temps d'être heureux.
Laissons le timide amant
Se hâter lentement.

Chacun fait à sa façon
Son métier de garçon.
L'un est vif et l'autre est lent.
L'autre est souvent tout tremblant.

Pour commencer l'un s'y prend bien
Par un fort grave entretien.
L'autre pour tout boniment,
Marche au but crânement.

Gare!  mon bel amoureux!
Ne sois pas si peureux!
Ohé!  Pousse de l'avant!
Bon courage et bon vent!


SCÈNE IV
JACQUEMIN, JANIK

Ils sont chacun d'un côte de la scène, parlant à part soi, tandis que Janik dessert la table et range les objects dans le buffet.

JACQUEMIN, à part, en faisant machinalement du filet.
Elle doit me trouver stupide.  Mais que faire?
Il fallait tout lui dire.  Or, la maman préfère
Qu'elle ne sache pas que nous avons menti.
Elle l'en instruira quand je serai parti,
Dit-elle.  En attendant, j'ai l'air d'un Nicodème
A rester là tout coi, sans lui dire:  je t'aime.

JANIK, à part.
Pour un brave à trois brins, batailleur sans quartier,
Mon Dieu!  comme c'est donc timide, un flibustier!
Je ne peux pourtant pas lui parler la première.

JACQUEMIN, à part, la regardant aller et venir.
Qu'elle est gentille!  Quels geaux yeux pleins de lumière!
Comme j'aurais béni le ciel à deux genoux
De trouver la pareille en revenant chez nous!
Mais non.  Je n'étais plus attendu par personne.
Ni parents, ni promise, hélas!

JANIK, à part.
Il se raisonne:
Car les vrais amoureux sont les plus hésitants.
Il va se décider.  Mais il y met le temps
Tout de même.
(Toussottant.)
 Heum!  heum!

JACQUEMIN, à part.
Mon silence est étrange,
Je le vois bien.  Mais quoi?  Que lui dire?  O cher ange,
Si j'en avais le droit, combien je t'aimerais!

JANIK, à part.
Il faudra que ce soit moi qui fasse les frais.
Ah!  c'est trop fort!...  Enfin!...
(A haute voix.)
Vous ne bavardez guères,
Mon cousin.

JACQUEMIN, à voix étranglée.
Non.

JANIK
Tantôt, en racontant vos guerres,
Vous n'aviez pas si peur de desserrer les dents.

JACQUEMIN, même jeu.
Sans doute.

JANIK, debout sur en escabeau, près du buffet.
 Aidez-moi donc à mettre là-dedans.
Ces plats.
(Elle lui désigne deux grands plats restés sur la table près de l'âtre.)
Il faut s'apprendre à faire le ménage.

JACQUEMIN, les apportant, et tout rouge.
Voilà.

JANIK, toujours perchée sur l'escabeau.
Mais qu'avez-vous?  Vous semblez tout en nage.
Pour si peu!  Ce n'est pas bien lourd, voyons, pourtant!

JACQUEMIN, se passant la main sur le front.
Le cidre, peut-être.

JANIK, toujour sur l'escabeau.
Oh!  On n'en a pas bu tant!
Et puis, il no doit pas donner si triste mine,
Puisqu'il ressemble, quand le soleil l'illumine,
Aux cheveux d'or...
(Elle saute à terre en s'appuyant sur l'épaule de Jacquemin.)

JACQUEMIN, vivement.
C'est vrai, comme le vôtres, oui.

JANIK, rieuse.
Tiens!  voilà la raison de votre air ébloui?

JACQUEMIN
Oui, c'est...
(A part, avec douleur.)
Ah!  ne pouvoir avouer que je l'aime!

JANIK
Mais vous étiez tout rouge et vous voici tout blême.
Pourquoi?

JACQUEMIN
 Je na sais pas.

JANIK, modestement.
 Peut être vous trouvez
Que je vous parle avec des mots peu réservés,
Que je suis curieuse et bavarde?

JACQUEMIN
Non, certes.
JANIK, de loin.
Dites-moi, mon cousin, pendant les nuits désertes,
Là-bas, quand vous étiez à la barre tout seul,
A quoi pensiez-vous?

JACQUEMIN
Mais... au pays..., à l'aïeul,
Au vieux ciel de Bretagne..., à la maison laissée...

JANIK
Et...  c'est tout?

JACQUEMIN, après un silence.
Oui.

JANIK
Jamais à votre fiancée?

JACQUEMIN, d'un air contraint.
Si, si, bien sûr.

JANIK, se rapprochant un peu.
Et vous n'entendiez pas, souvent,
La chanson que le soir elle chantait au vent,
Lui confiant son cœur avec sa ritournelle
Afin qu'il les portât jusqu'à vous sur son aile?

JACQUEMIN,  de plus en plus troublé.
Janik!...

JANIK, se rapprochant encore.
Et le matin, quand le jour arrivait,
N'avez-vous jamais lu les mots qu'elle écrivait
Sur les nuages blancs comme son espérance
Que s'en allaient vers vous et qui venaient de France?

JACQUEMIN
Janik, ne parlez pas ainsi, non, par pitié!

JANIK
Je ne fais rien de mal.  C'est de notre amitié
Que je parle.  La chose est toute naturelle.

JACQUEMIN, se sauvant d'elle, à part.
Ah!  l'aimer n'était rien!  Mais être aimé par elle!

JANIK
Pourquoi me fuyez-vous?  Que dites-vous tout bas?
Mon cousin!... Pierre!
(Voyant qu'il s'éloigne encore davantage.)
Hélas!  Pierre!
(Se laissant tomber désespérée sur une chaise.)
Il ne m'aime pas.

JACQUEMIN
Mademoiselle...  Oh!  mais, pardon.  Je me retire.
Je crains...

JANIK, le retenant d'un regard suppliant.
Pour m'infliger un si cruel martyre
Que vous ai-je donc fait?  Quoi, depuis si longtemps
C'est à lui que je rêve et c'est lui que j'attends!
Ah!  filles de marins, quel destin que le nôtre!
On nous oublie ainsi.
(Douloureusement et timidement.)
N'est-ce pas?

JACQUEMIN, résolument.
Pour ça non, personne autre.

JANIK
Vraiment?

JACQUEMIN
Personne autre, Janik, je vous en fais serment.

JANIK
Alors?...  Alors, Janik vous déplait?

JACQUEMIN, à part.
O souffrance!
Faut-il la laisser croire à mon indifférence,
Quand je l'aime, quand là, d'un seul mot, je pourrais!...
Mais je ne le dois pas.
(A voix haute avec courage et tristesse.)
Ecoutez bien.  Après
Mon départ vous saurez qu'il m'était impossible
De vous dire pourquoi j'ai l'air d'être insensible...

JANIK, joyeuse.
Vous ne l'êtes donc pas?

JACQUEMIN, effrayé.
 Grand Dieu!  J'en ai trop dit.

JANIK, tout à fait ravie.
Il m'aime!...  Vous m'aimez!

JACQUEMIN, désespéré.
Ah!  je suis un bandit,
Un misérable!

JANIK
Quoi?  que dites-vous?

JACQUEMIN
Un drôle!
Abuser d'une erreur!  Jouer l'infàme rôle
D'un coquin qui se laisse aimer sous un faux nom!
C'est lâche.  C'est affreux.  Je ne veux pas, non, non.

JANIK, épouvantée.
Je ne vous comprends pas.  Quel accès de folie?...

JACQUEMIN, d'une voix haletante.
Ne me condamnez pas, vous, je vous en supplie!
Car ce n'est point ma faute.  Il fallait bien mentir
pour le grand-père.  Et puis, je devais repartir
Dans cinq jours.  La chose enfin fut décidée
Si vite, que je dus obéir sans remord....
Pouvait-on dire au vieux que son gas était mort?

JANIK
Ciel!  Mort!...  Mais alors, vous!...  Un étranger!...  Surprendre
Mes aveux!
(Elle se cache la tête dans ses mains.)

JACQUEMIN
Ah!  je sais que je dois vous le rendre;
Et vous avez bien vu tout mon cœur révolté
Contre ce vol, commis malgré ma volonté.
Oh!  dites-moi que vous m'en croyez incapable,
Que ce crime, dont seul le hasard est coupable,
Vous n'en accusez pas le pauvre Jacquemin,
Et que vous consentez à lui serrer la main,
Car c'est la main d'un bon garçon, digne d'estime,
Qui d'un sort malchanceux, comme vous, fut victime,
Mais qui vaut qu'on en garde un loyal souvenir
Quand il sera parti pour ne plus revenir.

JANIK, prenant la main qu'il lui a tendue.
Je ne vous en veux pas, non.
(Accablée.)
Mais je vous en prie,
Laissez-moi seule.  J'ai l'âme toute meurtire.
(Elle tombe assise en pleurant.)

JACQUEMIN
Du calme!  S'il allait rentrer à la maison,
L'ancien comprendrait tout.

JANIK, se ressaisissant un peu.
Oui, vous avez raison.
Allez le retrouver, vous.  Bercez sa chimère,
Il le faut...  Ne laissez rien voir...  Priez ma mère
De venir près de moi, si c'est possible, un peu.
Dites-le lui tout bas, n'est-ce pas.
(Eclatant en sanglot.)
Ah!  mon Dieu!

JACQUEMIN, voulant s'approcher pour la consoler.
Mais...

JANIK
 Allez.  Je serai plus forte tout à l'heure.
(Elle se rejette contre la table, la face dans ses mains.)

JACQUEMIN, du seuil, la contemplant.
Heureux les morts qui sont aimés, car on les pleure!
(Il sort désespéré, tandis qu'ell reste immobile, à sangloter toute seule.)


SCÈNE V
JANIK

JANIK, seule, se redressant brusquement.
Voyons, ce que j'éprouve est mal.  C'est insensé.
C'est criminel.  Mon Pierre est mort, mon fiancé;
Et ce n'est pas sa mort qui fait couler mes larmes.
Non, toutes mes rancœurs et toutes mes alarmes
Sont pour l'autre.  On plutôt (je suis folle, vraiment!)
Cet autre, un étranger, il me semble qu'il ment
Quand il dit que ce n'est pas Pierre qu'il se nomme.
Je le voyais pareil à lui, le fier jeune homme
Que j'ai fidèlement si longtemps attendu.
Comment croire, l'ayant trouvé, qu'il est perdu?
En vain je fais effort à distinguer moi-même
L'un de l'autre.  Il n'est qu'un, lui que j'aime et qui m'aime.
Tel je l'avais rêvé, tel il est revenu.
Il n'est pas mort.  Il vit!  Car je l'ai reconnu.
Ah!  je n'ai pourtant pas une âme de parjure.
Sainte Vierge, à mes vœux je ne fais pas injure,
Et je tiens bravement tout ce que promets,
Puisqu'en l'aimant ainsi, c'est Pierre que j'aimais.


SCÈNE VI
JANIK, MARIE-ANNE

MARIE-ANNE, entrant vite.
Janik!

JANIK, se jetant dans les pras de sa mère.
Ma mère!

MARIE-ANNE
Il t'a tout dit, je le devine.

JANIK
Oui, tout.

MARIE-ANNE
Ce pauvre Pierre!  Hélas!  la main divine
Aura jusqu'à la fin été dure pour nous.
Mais, comme dit grand-père, il faut à deux genoux,
Sans se plaindre, accepter tous les maux qu'elle envoie.
Bien heureux qu'on nous laisse encore cette joie
D'épargner au vieillard le coup dont il mourrait!

JANIK, tristement.
Pourquoi ne m'as-tu pas contié ce secret
Tout de suite?  Pourquoi m'avoir aussi trompée?

MARIE-ANNE
Je craignais que du coup tu ne fusses frappée
Toi-même.  Tout cela s'est fait si brusquement!
Ton bonheur fut si vif dans le premier moment!
Te confier la chose alors, c'était te rendre
Si triste!  Et le grand-père ainsi pouvait l'apprendre.

JANIK
Tu crus bien faire, hélas!  Et tu fis mal, ma mère.
Après tant de bonheur ma peine est plus amère.
(éclatant)
Ah!  c'est ta faute,
Ma mère!  Que veux-tu?  J'ai cru que c'était lui,
Et je l'aime à présent.

MARIE-ANNE
Qui?  Jacquemin?

JANIK
Mais oui.
Je n'ai fait qu'obéir à mon serment tenu.

MARIE-ANNE
Pardonne-moi, Janik.  J'ai manqué de prudence,
C'est vrai.
(Se détachant d'elle, et à part.)
Mais, après tout, qui sait?  La Providence
A de secrets dètours et ne fait rien en vain.
Qui sait si ce n'est point par un ordre divin?...
(Revenant à Janik.)
Il t'aime, n'est-ce pas?

 JANIK
J'en ai la certitude.
Il ne me l'a pas dit:  mais tout, son attitude,
Sa peur, sa voix tremblante et son regard troublé,
Et jusqu'à son silence enfin, tout m'a parlé.
Il m'aime d'un amour profond, sincère et tendre;
Et plus il s'est gardé de la laisser entendre,
Plus je l'aime.  Si tu savais comme il est grand,
Généreux, bon, loyal, brave, et comme il comprend
Tout ce que nous faisons pour le pauvre grand-père,
Et comme il l'aimerait!...  Mais qu'est-ce que j'espère?
Je suis folle.

MARIE-ANNE
Non pas.

JANIK
Quoi?  Que dis-tu?

MARIE-ANNE
Ma Janik, ton bonheur evant tout, il le faut.
Si je l'accepte ainsi, que Dieu me le pardonne!
Mais il semble que c'est sa main qui te le donne.
Il nous le doit, vois-tu, pour payer tant de morts.
Va, ma fille, tu peux la cueillir sans remords,
La fleur d'espoir par Dieu lui-même ensemencée.
Avec l'homme que veut ton cœur, sois fiancée.

JANIK, ravie.
Oh!  mère!...  Mais comment?...

MARIE-ANNE
Bon, n'aie aucun émoi.
J'arrangerai.


SCÈNE VII
Les Même, PIERRE

PIERRE, en costume de chercheur d'or, culotte et guétres du cuir, grand sombrero à la main.
Bonjour, la famille!  C'est moi.

MARIE-ANNE
Grand Dieu!

JANIK, épouvantée
Qui, lui?

PIERRE
Moi, donc.

JANIK,  à sa mère.
Qu'est-ce que veut cet homme.
Ma mère?

PIERRE, s'avançant vers Janik.
 N'est-ce pas Janik, vous, qu'on vous nomme?

JANIK
Oui, mais...

PIERRE
Eh bien!  pourquoi ces airs épouvantés
Je suis suis votre cousin, Pierre.

JANIK
Oh!  non.  Vous mentéz.

PIERRE
Ah!  Par exemple, si je mens, que Dieu me damne!
Regardez-moi, voyons, ma tante Marie-Anne.

JANIK
O ma mère, dis-moi que c'est un étranger,
Je t'en prie.

PIERRE
En quinze ans d'absence on peut changer.
D'ailleurs, quand je partis, Janik était gamine.
Mais vous, ma tante, vous!

MARIE-ANNE
Oui, plus je l'examine...

PIERRE
Vous me reconnaissez!  Quelle est donc la raison
De m'accueillir comme un intrus dans ma maison?

MARIE-ANNE
Pardon!  Je vous dirai la chose tout à l'heure.

JANIK
Mais c'est donc vrai!
(Elle pleure.)
Mon Dieu!  qu'ai-je fait?

PIERRE
Elle pleure!
Comment!  Quand je reviens enfin, riche et joyeux,
Avec de l'or pour vous et pour le pauvre vieux.
Où donc est-il, mon brave ancien, que je l'embrasse?
Celui-là n'est pas homme à renier sa race;
Et s'il pleure, lui qui m'aimait si tendrement,
Ce sera dans mes bras et de ravissement.

JANIK, à part.
Hélas!  Combien je suis envers lui criminelle!

MARIE-ANNE
Écoutez, Pierre.  Par la justice éternelle
Je vous jure que si nos cœurs semblent navrés...
Mais quand vous saurez tout, vous nous pardonnerez.
La hasard a tout fait.  Le crime n'est point nôtre.

PIERRE
Quel crime?

MARIE-ANNE
Voici.

JANIK, qui s'était reculée jusqu'à la fenêtre.
 Ciel!  le grand-père!
(Se cachant la face dans le mains.)
Avec l'autre!

PIERRE, se dirigeant vers la porte.
Grand-père...

MARIE-ANNE, le retenant.
Taisez-vous, que je lui parle avant.
Par pitié!


SCÈNE VIII
Les Mêmes, LEGOËZ, puis JACQUEMIN

LEGOËZ, dès le seuil.
 Tiens, quel est cet homme?

JACQUEMIN, entré derrière lui, apercevant Pierre.
 Toi, vivant!
(Courant pour se jeter dans les bras de Pierre.)
Ah!  que je suis content de te revoir, mon brave!

PIERRE, l'arrêtant du geste.
Pardon!  D'un peu plus loin.

JACQUEMIN
Qu'as-tu donc?  Cet air grave?
(Il lui tend la main que Pierre ne prend pas.)

PIERRE
Je devine.

JACQUEMIN
Comment!  Me refuser la main!

PIERRE
Je ne la serre pas aux traîtres, Jacquemin.

LEGOËZ, qui a écouté jusque-là sans comprendre.
Jacquemin!  Que dit-il?

MARRIE ANNE ET JANIK
Mon Dieu!

JACQUEMIN
Mais...

PIERRE
 C'est infâme.
Je comprends.  Il a dû vous dire...

JACQUEMIN
Sur mon âme,
Je te fais serment, Pierre...

LEGOËZ
Ah!  ça, vous êtes fous!
(Montrant Jacquemin.)
Lui, Pierre!  De qui donc se moque-t-on?

PIERRE, terrible.
De vous.
Oui, grand-père, de vous qu'a trompé cette engeance.
Mais voici votre gas pour en tirer vengeance.

LEGOËZ
Vous?

PIERRE
Oui.

LEGOËZ, se ruant vers Jacquemin et lui montrant Pierre.
C'est lui mon gas?

JACQUEMIN
Oui, c'est lui.

LEGOËZ
Mais alors.
Toi!  Toi!

JANIK, suppliante.
Grand-père!

MARIE-ANNE
On va tout vous dire.

LEGOËZ, à Jacquemin, d'une voix terrible.
Dehors!
Va-t'en!

JACQUEMIN
Ecoutez-moi.

LEGOËZ
Va-t'en sans plus attendre,
Misérable!

JACQUEMIN
Entendez...

LEGOËZ
Je ne veux rien endendre.

PIERRE
M'avoir volé mon nom!

LEGOËZ
Mon cœur!...

PIERRE
C'est un bandit.

JACQUEMIN, se révoltant.
Ah!  cependant...

LEGOËZ
Va-t'en, te dis-je, et sois maudit!

MARIE-ANNE, courant à Legoëz.
Souffrez pourtant que moi...

LEGOËZ
Non!  Sa fourbe est trop claire.

MARIE-ANNE, à Jacquemin, bas.
Partez!  Nous calmerons ensuite sa colère.

JACQUEMIN
M'en aller comme un gueux jeté sur le chemin!
Oh!  non, non!

JANIK, allant à lui et sans être entendue des autres.
Va, c'est toi que j'aime, Jacquemin.

JANIK ET MARIE-ANNE, à Jacquemin.
Obéis!  c'est Janik qui le réclame.
 Pense donc à ce qu'elle t'a dit.
Certes, tu n'es pas un bandit.
A toi seul, pauvre maudit,
Est son âme.

JACQUEMIN
Je ferai ce que sa voix réclame
Puisque après teut je suis innocent,
Qu'importe de partir à présent,
De fuir, chassé, maudit!
J'ai son âme.

LEGOËZ ET PIERRE
Se jouer d'un vieillard!  Abuser son âme!
Mentir comme un traître, un pirate, un bandit!
Va, sors, sois maudit!
 Sors, infâme!




ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE
LEGOËZ, PIERRE, JANIK, MARIE-ANNE

Au lever du rideau, Legoëz, Janik et Marie-Anne sont dans la même attitude qu'au début du premier acte.  Pierre se promène de long en large.

LEGOËZ, regardant la mer, puis les gens.
Un fameux temps!  La mer au large est un peu grise;
Mais c'est bon pour la pêche, avec deux doigts de brise.
(Voyant qu'on se tait, à part.)
Allons, j'ai beau parler, personne ne répond.
Cargaison de muets!  Motus dans l'entrepont.
(A haute voix.)
Ah!  çà, vous avez donc bien peur d'user vos langues,
Vous autres?
(A Pierre.)
 Toi, tu vas, là, tu roules, tu tangues!
Eh!  bon Dieu!  file-moi du câble à ton bossoir,
Et jette l'ancre, c'est-à-dire viens t'asseoir.
(A Janik, qui s'absorbe dans son travail de dentelière.)
Et toi, fillette, tu te crèves les prunelles
Sur ton travail.  Au moins, chante des ritournelles,
Comme autrefois.

JANIK
Je n'ai plus le cœur aux chansons.

LEGOËZ
Mais enfin, tous, à quoi pensez-vous?

JANIK, timidement.
Nous pensons...

MARIE-ANNE
Au pauvre diable.

LEGOËZ
 Encor!  C'est donc une gageure!
Vouloir que ce forban, ce gueux...

JANIK
Puisqu'on te jure
Qu'il était innocent.

LEGOËZ
Innocent!  C'est trop fort.

MARIE-ANNE
J'ai raconté la chose à Pierre, et sans effort
Il a compris.

PIERRE
C'est vrai.  La seule destinée
Fut coupable.

JANIK, à son grand-père.
Tu vois!

LEGOËZ, se levant.
Tu n'es qu'une obstinée.
(A Marie-Anne qui fait un geste.)
Vous aussi.  Quant à Pierre, il est trop bon, vraiment.
(Coupant la parole à tous qui veulent insister.)
Non, laissez-moi tranquille avec ce garnement.
Je l'ai chassé, maudit.  Il a ce qu'il mérite.
Tant plus on le défend, tant plus cela m'irrite.
Et si vous ne pouvez parler que de cela,
Eh bien!  vous faites mieux de vous taire, voilà!
(A son tour il se met à marcher en long et en large, au milieu du silence général; puis, s'arrêtant soudain.)
Bon!  maintenant, c'est moi la barque démarrée
Qui va de long en large au gré de la marée!
Et je viens!  Et je vire!...  Ah!  c'est trop bête, aussi!
Peste soit du coquin qui nous met en souci
Quand nous devrions tous avoir le cœur en fête!
Quoi!  L'absent nous arrive, avec fortune faite,
Comme dans ta chanson, hein!  Janik, tu m'entends!
Nous n'aurions plus qu'à rire et prendre du bon temps;
Lui, boire à ses amours, et nous, à sa vaillance;
Et nous nous regardons en vrais chiens de faïence.
Dire que c'est sa faute, à ce voleur de nom!
Et l'on veut qu'à présent je lui pardonne!...  Oh!  non!
Et l'espérer, c'est la démence des démences.
Car je prétends...

JANIK
Tu vois, c'est toi qui recommences.

LEGOËZ
Eh bien!  J'ai tort.  Parlons d'autre chose, en effet.
Tiens, redis nous plutôt, toi, comment il se fait
Que tu cherchas fortune aux mines du Mexique,
Et que, parti marin, tu nous reviens...  cacique?

PIERRE
Je vognais sur un bout d'aviron, quand passa
Ce navire anglais.

LEGOËZ
Hon!  Je n'aime pas bien ça,
Anglais!

PIERRE
Il m'a sauvé la vie.

LEGOËZ
Oui, je l'accorde.
N'importe!  Ces Anglais, gens de sac et de corde.

PIERRE
Enfin, Anglais ou non, ils m'avaient repêché.
C'étaient des chercheurs d'or.  Avec eux j'ai cherché.
Une vie à nom gré, vaillante, aventureuse,
Libre surtout.  Je n'en sais pas de plus heureuse.
Un pays!  Du nouveau partout, à chaque pas!
Et des rochers!  Un sol...

LEGOËZ
Il ne me plairait pas.
Des rochers!  Des rochers!  Se peut-il qu'on préfère
Des rochers
(Montrant la mer.)
à ça?

PIERRE
 Mais...

LEGOËZ
L'eau, voilà mon affaire.
Et tes montagnes, peuh!

PIERRE
Avec des mines d'or.

MARIE-ANNE
C'est là que vous avez découvert le trésor?

PIERRE
Oh!  découvert!  Après quatre ans de dure peine.

LEGOËZ
Mais aussi,
Les gagner en fouillant sous la terre, merci!
Sale métier!

PIERRE
Je ne dis pas; mais quand vous verrez cette terre,
Son beau ciel, la prairie immense et solitaire,
Et les vierges forêts qui descendent des monts,
Et l'air libre qu'on y respire à pleins poumons,
Et l'espace sans borne ouvert devant la marche,
Quand vous y régnerez comme un roi patriarche,
Peut-être cependant trouverez-vous aussi
Qu'on y peut vivre à l'aise, et même mieux qu'ici.

LEGOËZ
Mieux qu'ici!...  Tu l'entends, Janik?

JANIK
J'entends, grand-père.

LEGOËZ, à Pierre.
Et tu veux nous mener là bas?

PIERRE
 Mais, je l'espère.

LEGOËZ
Diable!  A cet espoir-là je n'avais point songé.
Ton diantre de coin,
Est-ce que c'est tout près de la mer?

PIERRE
non.

LEGOËZ
Bien loin?

PIERRE
Vingt jours.

LEGOËZ
Oh!  oh!  Plus loin qu'aucun bourg de Bretagne.
Alors, même du plus fin haut de la montagne,
On ne la voit pas?

PIERRE
Qui?

LEGOËZ
La mer.

PIERRE
Non.

LEGOËZ
Triste endroit!
Hein, Janik?

JANIK
Certe.

LEGOËZ
Et quand il vente du noroit,
Et que le plein du flot vient des côtes anglaises,
On ne l'entend jamais saborder les falaises?

PIERRE
Mais non.

LEGOËZ
Et quand, avec ses pavillons flottants,
Rentre au port un bateau parti depuis longtemps,
On ne va pas au quai tont en joyeux tapage
Voir si l'on reconnaît son gas dans l'équipage?

PIERRE
Non, bien sûr.

JANIK, regardant le ciel et comme se parlant à elle-même.
Et le soir, quand le soleil descend,
Où donc te mires-tu, beau nuage, en passat,
Goëland fatigué qui sur l'onde sommeilles,
Berçant ton ventre d'or et tes ailes vermeilles?

PIERRE, un peu ironique.
Mais, cousine, pour vos beaux nuages errants,
Permettez, nous avons de grands fleuves, si grands
Qu'on ne distingue rien de l'une à l'autre rive.

LEGOËZ
Les fleuves!  Oui, je sais.  Ça coule à la dérive.
Sans doute, c'est de l'eau; de l'eau qui marche; mais
Elle s'en va tonjours et ne revient jamais.
Ce n'est pas comme ici.  La marée est fidèle.
Elle a beau s'en aller au diable, on est sûr d'elle.
Au revoir!  Au revoir!  dit-elle en se sauvant.
Car elle parle.  Car c'est quelqu'un de vivant.
Et tout ce qu'elle crie, et tout ce qu'elle chante,
La mer, selon qu'elle est d'humeur douce ou méchante!
Et tous le souvenirs des amis d'autrefois,
Dont la voix de ses flots a l'air d'être la voix!
Et les beaux jours vécus sur elle à pleines voiles!
Et les nuits où l'on croit cingler vers les étoiles!
Ah!  mon Pierre, mon gas, tout ça, ce n'est donc rien?
Maudit soit le pays qui t'a rendu terrien!
Il peut être plein d'or; je n'en ai pas envie.
Certes, je n'irai pas y terminer ma vie.
Tu veux nous rendre heureux et je t'en remercie.
Pardon, si je te fais de la peine.
Mais ne plus voir la mer, je ne peux pas.
Pour moi, tout vent qui vient de terre est mauvais vent
Un vrai marin, ça meurt sur la mer,
(Montrant la fenêtre.)
ou devant.
(Voyant Pierre attristé et lui parlant d'un air attendri.)
Tu veux nous rendre heureux; et je t'en remercie.
Seulement...  Enfin, quoi!  La chose est éclaircie.
Pardon si je t'ai fait de la peine, mon gas;
Mais ne plus voir la mer...  jamais, je ne peux pas.

PIERRE
Nous en reparlerons.

LEGOËZ
Soit!  Mais j'ai mon idée.
Caboche de Breton, caboche décidée!
Ah!  quel malheur, que tu ne sois plus bon marin!
Non, regarde!  Janik en a l'air tout chagrin.
Eh!  dame, que veux-tu?  C'est qu'elle me ressemble.
Renier la mer!
(Prenant Pierre par le bras.)
Tiens!  Allons la voir ensemble.

PIERRE
Allons!

LEGOËZ, à Janik.
 Il faudra bien qu'il cède.  Ne crains rien.
Janik ne sera pas la femme d'un terrien.
(Sortent Legoëz et Pierre.)


SCÈNE II
MARIE-ANNE, JANIK

MARIE-ANNE
Janik, pourquoi n'as-tu rien dit au cousin Pierre?

JANIK, soupirant.
Ah!  pourquoi?

MARIE-ANNE
Cependant, il a joint sa prière,
A la nôtre en faveur du pauvre Jacquemin.

JANIK
Oui, sans doute.  J'ai tort, j'en suis persuadée.
Mais quoi!  Je ne peux pas me faire à cette idèe:
Aimer l'autre et paraître aimable à celui-ci.

MARIE-ANNE
C'est ton cousin.  Il est loyal et brave aussi.

JANIK
J'en conviens.

MARIE-ANNE
Ce n'est pas horreur qu'il doit te faire;
C'est pitié.

JANIK
Soit!  Mais c'est l'autre que je préfère.

MARIE-ANNE
Songe qu'étant rivaux ils vont être ennemis.

JANIK
Rivaux!  Comment cela?  Moi, je n'ai rien promis
Qu'à Jacquemin.  Lui seul il a ma foi jurée.
Lui seul...

MARIE-ANNE
Pierre a des droits.

JANIK
O ma mère adorée,
Ne parle pas ainsi!
C'est Dieu lui-même qui voulut me donner Jacquemin;
Tu le croyais hier, ô ma mère chérie,
Crois-le comme hier, je t'en supplie.
(En l'embrassant.)

MARIE-ANNE
Hélas!  C'est ton désir; mais grand-père a le sien.


SCÈNE III

Les Mêmes, JACQUEMIN

JACQUEMIN, paraissant à la porte.
Excusez.

MARIE-ANNE
Vous!

JACQUEMIN, à la fois très humble et très fier.
C'est moi...  J'ai vu sortir l'ancien
Avec le gas.  Alors... J'étais dans la ruelle,
A guetter.  Ils ne m'ont pas vu...  Quelle cruelle
Et dure chose, allez, pour un brave garçon,
De sentir des amis croire à sa trahison
Et de ne pas pouvoir leur crier:  C'est injuste!
Ah!  j'ai connu des jours mauvais dans la flibuste;
Mais pas de plus mauvais, vrai Dieu!  que celui-ci.
Et c'est pourquoi j'ai pris le droit d'entrer ici,
Pour vous demander...  Mais, pardonnez-moi si j'ose
Exiger ainsi...
(Avec décision.)
 Bref, leur a-t-on dit la chose?

MARIE-ANNE
A Pierre, oui.

JACQUEMIN
Mais l'ancien?

JANIK
Il n'entend pas raisons.

JACQUEMIN, très ferme.
Je reux qu'on l'en instruise aussi.

JANIK, avec un nuance de reproche.
Nous y faisons
Tous nos efforts.  D'ailleurs, plus tôt, plus tard, qu'importe?
Ma parole d'hier, au seuil de cette porte,
Doit vous donner le cœur d'attendre, Jacquemin.

JACQUEMIN, avec effort.
C'est que, je dois vous dire aussi...  Je pars demain.

JANIK
Vous parte!  Et pourquoi?

JACQUEMIN
Parce que...  Dame, en somme,
Parce que, simplement, je suis un honnête homme.

JANIK
Comment, après l'aveu...?

JACQUEMIN
Cet aveu, justement,
J'ai réfléchi.  Merci de ce bon movement!
On m'accusait à faux, et d'un crime effroyable;
Brave, vous avez eu pitié du pauvre diable;
Alors vous avez dit, pour calmer ma douleur...
Mais si j'en abusais, je serais un voleur.

MARIE-ANNE
Vous êtes un vaillant garçon.

JANIK
 Mais, voyons, mère,
Il se trompe, il se forge une horrible chimère,
Tu le sais bien.  Ce n'est pas vrai.  Toi, parle-lui,
Ce qu'hier je pensais, je le pense aujourd'hui.

JACQUEMIN, suppliant.
Janik!

JANIK, toujours à sa mère.
Il n'ose pas me croire; mais toi-même
Dis-lui donc qu'il le doit, et que tu veux qu'il m'aime.
(Voulant courir à lui.)
Jacquemin!

MARIE-ANNE, s'interposant.
Jacquemin, vous avez entendu.

JACQUEMIN
Oh!  pardon!  J'ai mal fait de venir.  J'aurais dû
M'embarquer, fuir ainsi qu'un passant qu'on oublie.
Car cet amour, Janik, c'est crime et c'est folie.
Ecoutez-moi.  J'ai peur de vous peiner vraiment.
Je voudrais m'expliquer et je ne sais comment.
Oui, je vous aime, et du plus profond de mon âme;
Mais quoi!  Rien que de vous l'avouer, c'est infâme,
Puisque Pierre est vivant, lui, votre fiancé,
Mon ami.
Tenez, je vous fais juge.
Que votre loyauté, Janik, soit mon refuge.
Dites, dites vous-même...

JANIK, éperdue.
Oh!  non, non, par pitié.

JACQUEMIN
Dites que je ne peux trahir cette amitié,
Que vous m'estimez trop pour m'en croire capable,
Et que si je cédais à notre amour coupable,
Vous me jugeriez lâche et ne m'aimeriez plus.

JANIK, à sa mère.
Mais cet amour, c'est toi preque que le voulus,
Ma mêre; devant toi voici qu'on le réprouve,
Et tu ne réponds rien!

MARIE-ANNE
 Que répondre?  Je trouve
Qu'il a raison.

JANIK
Hélas!  Mais je l'aime, pourant.

JACQUEMIN, essayant d'être calme.
O Janik, j'ai besoin de courage en partant,
Et pour que je sois fort, vous-même soyez forte.
Que ce soit un vaillant souvenir que j'emporte!
Qui sait!  Peut-être un jour nous pourrons nous revoir
Fiers d'avoir bravement rempli notre devoir
En lui sacrifiant un espoir éphémère;
Car vous serez heureuse alors, et...

JANIK, éclatant en sanglots dans les bras de sa mère.
 Ho!  ma mère!

JACQUEMIN, la voix déjà pleine de larmes.
Janik, ne pleurez pas ainsi.

JANIK, redoublant.
Mon Dieu!  mon Dieu!

JACQUEMIN
Ma Janik!
(Crevant en sanglots à son tour.)
 Mais moi-même!
(S'essuyant brutalement les yeux.)
Oh!  non!
(Se sauvant comme un fou.)
 Adieu!  Adieu!

SCÈNE IV
Les Mêmes, PIERRE

Au moment où Jacquemin va sortir, Pierre arrive et lui barre la porte.

PIERRE
Eh bien!  Jacquemin!

JANIK
Lui!

PIERRE
Quoi donc?  Où vas-tu, frère?

JACQUEMIN, affolé.
Je m'en vais, je m'en vais, tu vois.

PIERRE
Reste, au contraire.
Reste, je te cherchais.

JACQUEMIN
Tu me cherchais!  Pourquoi?

PIERRE
Pour te dire:  j'ai tort, car j'ai doutè de toi.
Mais grand-père à présent connaît toute l'histoire,
Et combien ton mensonge, ami, fut méritoire;
Et tu seras traité par nous tous désormais
Comme mon frère.

JACQUEMIN
Moi, ton frère!  Oh!  plus jamais!

PIERRE
Quoi!  Tu refuses?

JACQUEMIN, sombre.
Oui.

PIERRE, voyant tout le monde atterré.
Mais, qu'avez vous, ma tante?
Et vous?  Pourquoi Janik est-elle sanglotante?
Pourquoi vous laisez-vous?  Pourquoi cet air navré?
(Un grand silence.)

JANIK
Eh bien!  puisqu'il le faut, c'est moi qui parlerai.
Je ne veux point garder un secret qui m'opprime.
C'est à vous le cacher qu'il deviendrait un crime.
Mais nous ne sommes pas coupables, non, vraiment.
Car nous n'avons pas cru mal faire en nous aimant.

PIERRE
Vous vous aimez!

JACQUEMIN
Grand Dieu!

MARIE-ANNE, à Janik.
Qu'as-tu-dit?  Quelle faute!

PIERRE
Laissez!  Elle a raison de parler à voix haute.
Entre gens comme nous, tout dire est un devoir;
Et cet amour, j'avais le droit de le savoir.

JANIK
Mais j'ai le droit aussi de vous faire connaître
Comment à cet amour s'est donné tout mon être,
Et sans que votre cœur en puisse être offensé.
Quand je le vis, ce fut pour moi le fiancé,
L'absent, tel que l'avait rêvé ma longue attente;
Et plus je l'aimai, plus je vous étais constante.

PIERRE
Soit!  Mais lui, lui!  Souffrir qu'on l'aime sous mon nom!
Cela, je ne peux pas le lui pardonner, non!
Ne le défendez plus.  Sa honte s'en accroît.
Ah!  c'est de vous aimer qu'il n'avait pas le droit.
Et de cela surtout, Jacquemin, je t'accuse.
Le voilà, le vrai crime, et qui n'a pas d'excuse,
Et que rien n'absout, rien, pas même ton remord.
Quoi!  Ton ami, ton vieil ami, tu le crois mort;
Et tu viens, et tu vois sa promise, et tu l'aimes,
Sans respect pour celui que roulent lese flots blêmes,
Pauvre être à l'abandon souffleté par le vent!
Quoi!  Tu ne t'es pas dit, même:  «Et s'il est vivant!
S'il rentre en sa maison, s'il voit la table mise,
S'il exige sa part!...  s'il aime sa promise!»

JACQUEMIN
Mais...

PIERRE
Enfin, quoi!  Si nous sommes deux à l'aimer!

JACQUEMIN
Tu l'aimes?...  Pardon!

JANIK, à sa mère.
Dieu!  Que va-t-il réclamer?

MARIE-ANNE, la consolant.
Ma Janik!

PIERRE
Que je l'aime ou non, c'est mon affaire.
Qu'importe, au reste?  Car c'est toi qu'elle préfère.
Mais si j'en dois souffrir, n'en prenez pas d'émoi.
Le deuil de mon bonheur ne regarde que moi.
La seule chose ici que je dise et maintienne,
C'est qu'à mon amitié tu fis faillir la tienne,
C'est que, les souvenirs dont nous éetions liés,
Ton mauvais cœur les a làchement oubliés.
Jacquemin, Jacquemin, je t'ai connu si brave!
Et tu t'es conduit là comme un pilleur d'épave,
et non pas même encor, mais comme un aigrefin,
Comme un voleur, comme un...

JACQUEMIN, éclatant.
Ah!  c'est trop, à la fin.
J'étouffe.  Je ne peux subir un tel outrage.
Je n'ai pas mérité...  Là, devant elle!...  O rage!
Tiens, sortons!  Battons-nous plutôt!  Egorgeons-nous!

PIERRE
Soit!

MARIE-ANNE, se jetant entre eux.
Pierre!

JANIK, même jeu.
Jacquemin, je t'en prie à genoux.

MARIE-ANNE, à Pierre.
Je vais vous dire...

JANIK, même jeu.
Moi, Pierre, voici la chose...

JACQUEMIN
A quoi bon lui parler, vous deux, puisqu'il suppose
Que je suis lâche et traître, oui, moi, son Jacquemin.
Moi qui jadis deux fois l'ai sauvé de ma main,
Moi, qui lui dois aussi la vie à trois reprises!
Et c'est moi cependant qu'à ce point tu méprises,
De croire que j'ai pu trahir notre amitié!
Ah!  tu ne m'a pas vu, je t'aurais fait pitié,
Quand j'ai compris soudain que naissait dans mon âme
Cet amour, quand j'ai dit à Janik:  C'est infâme!
Quand je l'ai de mon cœur arraché sans merci.
Oui, dans l'instant, mon Pierre, où tu rentrais ici,
Par un suprême effort à te rester fidèle,
Bravement, pour jamais, je m'enfuyais loin d'elle;
Et tu n'as pas le droit de m'insulter autant,
Car je suis aimé, j'aime, et je m'en vais pourtant.


SCÈNE V
Les Mêmes, LEGOËZ

LEGOËZ, du seuil, sans voir encore Jacquemin.
Enfin, te voilà donc.  Je te trouve, mon Pierre.
Tu me laisses là-bas, le dos contre la pierre,
Au soleil, sous couleur de faire les cent pas,
Et tu cours...
(Apercevant Jacquemin.)
Ah!  pardon.  Je ne vous voyais pas.
Vous êtes donc rentré chez nous, vous, mauvais drôle?...
C'est-à-dire, non, non.  Pierre m'a dit quel rôle
Le hasard a joué dans tout ce branle-bas,
Et que du reste...  Bref, je ne vous en veux pas.

JACQUEMIN, lui prenant la main.
Oh!  merci.

LEGOËZ, lui offrant l'autre main.
Vous pouvez, pardieu, prendre la paire.
(Réfléchissant brusquement.)
Quoique, après tout, me dire ainsi bonjour, grand-père
Quand on n'est pas mon gas, cela ne se fait point.

JANIK
Mais il ne l'a pas fait.

LEGOËZ
Mais à brûle-pourpoint.
Eh!  je le vois encor, l'autre soir, quand il entre,
En me disant:  Bonjour, grand-père!...  Mais que diantre,
Je ne m'y serais pas trompé si tout d'abord
Il ne m'eût dit:  Bonjour, grand-père.

JANIK
C'est trop fort.

LEGOËZ
Oui donc, c'est fort.  Entrer hardiment par ma porte
Et me dire...

JANIK
C'est toi...

MARIE-ANNE
Laisse, Janik.  Qu'importe?
Il n'en est pas moins vrai que c'est un brave gas,
Allez, grand-père.

JANIK
Oh!  oui, vois-tu.

LEGOËZ
Mais, j'en fais cas.

MARIE-ANNE
Et généreax!...

JANIK
Et bon!...

MARIE-ANNE
Si vou saviez!...

JANIK
Ecoute!...

LEGOËZ
Ah!  si vous êtes deux à me larguer l'écoute,
Tenons-nous droit.  Les mots vont pleuvoir comme un grain.

JACQUEMIN
Ma seule qualité, c'est d'être un bon marin.

LEGOËZ
Ah!  ah!  Ça qui me plait, mon ami.  Mais, au reste,
Je m'en doutais.  Son pas d'aplomb, sa voix, son geste,
Sa façon d'être gai quand il parle du flot!...
Cela crève les yeux, qu'il est fin matelot.

JANIK, très vivement.
N'est-ce pas, grand-père?

LEGOËZ
Ouais!  Mâtin, quel museau rose!
Est-ce que?...
(Échangeant un regard avec Marie-Anne.)
Diable!  Au fond, j'y suis pour quelque chose.
A l'abordage, c'est moi qui les ai lancés.
Comme ils auraient été gentils en fiancés!
(A Janik, haut.)
Tu lui trouves bon air, hein?

JANIK, rougissant.
Oui, l'air doux et grave.

LEGOËZ
Grave...  et doux, tu l'as dit, fillette.
(A Jacquemin.)
Alors, mon brave,
Tu l'aimes, toi, la mer, tu l'aimes?

JACQUEMIN
Oui, ma foi!

LEGOËZ
Ah!  pourquoi mon garçon n'est-il pas comme toi?
Pouquoi s'est il là-bas pris d'amour pour la terre?

PIERRE, se levant de l'escabeau où il s'était assis à
réfléchir devant l'âtre.
Non, je n'y peux tenir; c'est trop longtemps me taire.
(il court à la porte.)
Amis, voisins, venez!  Tous!  Venez!

LES AMIS
Que veux-tu?

TOUS
Que va-t-il dire?

PIERRE
Qu'hommage qoit rendu par tous à la vertu!

JANIK
De peur mon âme est remplié.

PIERRE
Pardonne-moi, frère, je t'en supplie,
Si je t'ai tout à l'heure outragé sans raison.
Pardonne et reste, ami.  Reste en cette maison
Où ton départ ferait répandre trop de larmes.
Restes-y près de moi, ton vieux compagnon d'armes;
Près du grand-père, dont l'espoir aura fleuri;
Car Janik n'aura pas un terrien pour mari;
J'avais des droits sur elle, et je les abandonne.
(Montrant Jacquemin.)
Le mari qu'elle avait rêvé, je le lui donne.

JACQUEMIN
Quoi!  Pierre, il se pourrait, vraiment...!

JANIK
Pierre, oh!  merci!

LEGOËZ
Marie-Anne, et vous tous, que la leçon vous rende
Pieux envers la mer, bonne autant qu'elle est grande.
Nul ne doit lui tenir des propos hasardeux.
J'espérais un seul gas.  La mer nous en rend deux.
Que par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
Nul n'a le droit de mettre en doute sa justice.
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,
Ne dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.

JANIK, MARIE-ANNE, JACQUEMIN, PIERRE, ET VOISINS
Nul ne doit lui tenir des propos hasardeux.
Il avait un seul gas.  La mer lui en rend deux.

TOUS
Que par elle on prospère ou pien que l'on pâtisse,
Nul n'a le droit de mettre en doute sa justice.

JANIK, MARIE-ANNE, JACQUEMIN, LEGOËZ
Tout en pleurant ceux-là que prend le gouffre amer,

TOUS
Ne dis jamais du mal de Dieu, ni de la mer.

FIN