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Ariane et Barbebleue Libretto

ACTE PREMIER


(Une vaste et somptueuse salle en hémicycle dans le                      
château de Barbe-Bleue. Au fond, une grand porte.
De chaque côté de celui-ci, trois petites portes d'ébène
à serrures et ornements d'argent ferment des espèces
de niches dans une colonnade de marbre. Au-dessus
de ces portes, mais au dernier plan, six fenêtres
monumentales auxquelles on peut accéder, de chaque
côté de la salle, par un escalier arrondi que mène à une
sorte de balcon intérieur C'est le soir, les lustres sont
allumés et les fenêtres ouvertes. Au dehors, c'est-à-dire
derrière les fenêtres du fond, une foule agitée qu'on
ne voit pas, mais dont on entend les cris tour à tour
effrayés, inquiets et menaçants, les mouvements subits,
les piétinements et les murmures. Vers le milieu de
l'ouverture, le rideau se lève et l'on continue à
entendre, à travers la musique, les voix de la foule
invisible.)

VOIX DE LA FOULE
A mort! à mort!
L'avez-vous vue dans le carrosse?
Tout le village l'attendait.
Elle est belle?
Elle m'a regardé.
Moi aussi.
Moi aussi.
Elle était triste, mais elle souriait.
On dirait qu'elle aime tout le monde.
On n'en a jamais vu d'aussi belle.
D'où vient-elle?
De très loin, pour qu'elle ne sache
point ce qui l'attend ici.
Ils ont voyagé trente jours.
Il ne peut nous voir, crions pour l'avertir!
Tous ensemble: N'allez pas plus avant!
Retournez!
N'entrez pas au château.
Retournez
N'entrez pas! n'entrez pas! C'est la mort.

(Voix isolées)

Elle ne comprendra pas.
Il paraît que vingt hommes de sa ville
l'ont suivie.
Pourquoi?
Parce qu'ils l'aiment.
Il paraît qu'ont pleurait dans les rues.
Pourquoi est-elle venue?
On m'a dit qu'elle avait son idée.

(Rumeurs)

A mort! à mort!
Il n'aura pas celle-ci.
Non, non, elle es trop belle.
Il n'aura pas celle-ci!
Les voilà! les voilà!
Où vont-ils?
Ils ont pris par le porte rouge.
Non, non, je vois des torches dans
l'avenue.
Voilà la grand carrosse entre les arbres!
A mort!
Il a peur!
Il n'aura pas celle-ci!
Ça fera la sixième!
C'est assez! c'est assez!
Il est fou!
Assassin!
Il faut mettre le feu!
Hou! Hou!
J'ai pris ma grande fourche!
Assassin! assassin!
Et moi j'ai pris ma faux!
A mort! à mort! à mort!
Ils entrent dans la cour.
Allons voir.
Les portes sont fermées.
Attendons-les ici.
A mort! à mort!
A mort!
On dit qu'elle sait tout
Que sait-elle? Ce que je sais aussi.
Mais quoi? que savez-vous?
Que toutes no sont pas mortes!
Pas mortes? Ah! ah! Oh, là, là!
Je les ai mises en terre!
Un soir que je passais, j'ai entendu
chanter.
Moi aussi!
Moi aussi!
On dit qu'elles reviennent!
Il attire le malheur!
Regardez, regardez! Les fenêtres se
ferment... Ils vont entrer! Ils vont entrer!
On ne voit rien!
A mort! à mort!
A mort...

(A ce moment, en effet, les six fenêtres monumentales
au-dessus des niches de marbre se ferment
d'elles-mêmes, étouffant à mesure les voix de la foule.
On n'entend plus qu'un grondement indistinct qui
est presque le silence. Peu après, par une porte latéral,
entrent dans la salle Ariane et la Nourrice)

LA NOURRICE
Où sommes-nous? Ecoutez, on murmure.
Ce sont les paysans.
Ils voudraient nous sauver.
Ils couvraient les chemins et n'osaient
point parler, mais ils nous faisaient
signe de nous retourner.

(Elle va à la grande porte du fond.)

Ils sont là... derrière la porte.
Je les entend qui marchent.
Essayons de l'ouvrir...
Il nous a laissées seules, nous pouvons
fuir peut-être...
Je vous l'avais bien dit, il est fou,
c'est la mort...
Ce qu'on a dit est vrai, il a tué cinq
femmes...

ARIANE
Elles ne sont pas mortes.
On en parlait là-bas comme d'un mystère
étrange, dans le pays lointaine où son
amour sauvage et qui tremblait pourtant,
est venu me chercher.
Je m'en doutais, là-bas, et j'en suis
sûre ici...
Il m'aime, je suis belle
et j'aurai son secret.
D'abord il faut désobéir: c'est le premier
devoir quand l'ordre est menaçant
et ne s'explique pas.
Les autres ont eu tort et les voilà
perdues pour avoir hésité.
Nous voici dans la galerie qui précède
la salle où son amour m'attend.
Il m'a donné ces clefs qui ouvrent
les trésors des parures nuptiales.
Les six clefs d'argent sont permises,
mais la clef d'or est interdite.
C'est la seule qu'importe.
Je jette les six autres
et garde celle-ci.

(Elle jette les clefs d'argent qui tintent
en s'éparpillant sur les dalles de marbre.)

LA NOURRICE
(se précipitant pour les ramasser)
Qui faites-vous?
Il vous avait donné tous les trésors
qu'elles ouvrent...

ARIANE
Ouvre toi-même si tu veux.
Je vais chercher la porte défendue.
Tout ce qui est permis ne nous apprendra rien.

LA NOURRICE
(regardants les clefs et la salle)
Voici les portes dans le marbre.
Elles ont des serrures d'argent pour
nous dire qu'elles répondent aux clefs.
Laquelle ouvrirai-je d'abord?

ARIANE
¡Qu'importe!
Elles ne sont là que pour nous
détourner de ce qu'il faut savoir.
Je cherche la septième
mais ne la trouve point...

LA NOURRICE
(essayant les clefs sur la première porte)
Quelle clef ouvrira la première?
Celle-ci?
Non.
Celle-là?
Pas encore.
Oh! la troisième y entre,
elle entraîne ma main!
Prenez-garde!
Fuyez! Les deux battants s'animent et
glissent comme un voile.
Qu'est ceci?
Prenez garde! C'est une grêle de feu
qui s'abat sur mes mains
et me meurtrit la face. Oh!...

(La Nourrice fait un saut en arrière car, tandis qu'elle
parle encore, les deux vantaux glissent d'eux-mêmes
dans des rainures latérales et subitement disparaissent,
découvrant un prodigieux amoncellement d'améthystes
entassées jusqu'au sommet de l'ouverture. Alors,
comme délivrés d'une contrainte séculaire, des
joyaux de toutes formes mais de même substance,
colliers, aigrettes, bracelets, bagues, boucles,
ceintures, diadèmes, croulent en flammes violettes
et rebondissent jusqu'au fond de la salle, cependant
qu'à mesure que les premiers se répandent sur le
marbre, de toutes les anfractuosités des voûtes
réveillées continuent d'en ruisseler d'autres de
plus en nombreux et admirables, au milieu d'un
bruit de pierreries vivantes qui ne s'arrête plus)

Prenez-les!
Penchez-vous! Ramassez les plus belles!
On en pourrait orner tout un royaume!
¡Elles lapident mes mains,
elles criblent mes cheveux!
Il en tombe toujours!
En voilà d'inouïes qui descendent des
voûtes comme des violettes de miracle!
Pourpres, lilas et mauves!
Plongez-y donc les bras, couvrez-en votre
front, j'en remplirai ma mante...

ARIANE
Ce sont de nobles améthystes.
Ouvre la seconde porte.

LA NOURRICE
La seconde?
Je n'ose pas...
et pourtant je voudrais savoir si...

(Elle met une clef à la serrure)

Prenez garde!
Le clef tourne déjà!
Les battants ont des ailes, les parois
se déchirent! Oh!

(Même scène qu'à la première porte, mais,
cette fois, c'est l'accumulation, l'irruption
rebondissante et l'éblouissement sonore et
bleuissant d'une pluie de saphirs)

ARIANE
Ce sont de beaux saphirs.
Ouvre la troisième porte.

LA NOURRICE
Attendez que j'aie vu, que j'aie
pris les plus beaux!
Ma mante va s'ouvrir
sous le poids du ciel bleu!
Regardez, regardez, ils débordent, ils
coulent de tous côtés.
A droite un torrent violet,
à gauche un jet d'azur!...

ARIANE
Va, Nourrice, hâte-toi, l'heure où l'ont
peut agir es rare et fugitive.

LA NOURRICE
(Elle ouvre la troisième porte. Même jeu,
mais cette fois, c'est l'entassement pâle,
le ruissellement laiteux, plus menu mais
innombrable d'un déluge de perles.)
J'en recueille une poignée pour qu'elles
caressent les saphirs.

ARIANE
Ouvre la quatrième.

LA NOURRICE
(Elle ouvre la quatrième porte. Même jeu.
Ruissellement d'émeraudes.)
Oh! celles-ci sont plus vertes que le
printemps qui naît le long des peupliers
dans les gouttes de rosée de beau soleil
de mon village...

    

ACTO PRIMERO


(Un suntuoso salón en forma de hemiciclo
en el castillo de Barbazul. Al fondo, una
gran puerta. A cada lado de ésta, tres
puertas pequeñas de ébano con herrajes
de plata. Por encima de estas puertas, seis
ventanas monumentales a las que se puede
acceder, de ambos lados del salón, por una
escalera de caracol que conduce a una
especie de balcón interior. Las lámparas
están encendidas y las ventanas abiertas.
Tras las ventanas del fondo, una multitud
agitada que no se ve, pero de la que se
escuchan los gritos cada vez más inquietos
y amenazantes. El telón se levanta hacia la
mitad de la obertura, mientras continúan
oyéndose las voces de la multitud invisible
confundidas con la música)

VOZ DE LA MULTITUD
¡A muerte! ¡A muerte!
¿La habéis visto en la carroza?
La esperaba todo el pueblo.
¿Es bella?
A mí me ha mirado.
A mí también.
A mí también.
Se la notaba triste, pero sonreía.
Se diría que ama a todo el mundo.
Nunca habíamos visto a ninguna tan bella.
¿De dónde viene?
De muy lejos, porque no sabe
nada de lo que le espera aquí.
Han viajado durante treinta días.
Él no nos puede ver.
¡Gritemos para avisarla!
Todos juntos: ¡No sigas!
¡Regresa!
No entres en el castillo. Regresa.
¡No entres! ¡No entres! Es la muerte.

(Voces aisladas)

No nos comprenderá.
Parece que la han seguido veinte
hombres de su ciudad.
¿Por qué?
Porque la aman.
Dicen que la lloran por las calles.
¿Por qué ha venido?
Me han dicho que fue idea suya.

(Rumores)

¡A muerte! ¡A muerte!
No le hará nada.
No, no, es demasiado bella.
¡No le hará nada!
¡Ahí están! ¡Ahí están!
¿Dónde?
Han entrado por la puerta roja.
No, no, estoy viendo las antorchas
por la avenida.
¡Ahí está la carroza entre los árboles!
¡A muerte!
¡Él tiene miedo!
¡No le hará nada!
¡Ésta será la sexta!
¡Ya está bien! ¡Ya está bien!
¡Está loco!
¡Asesino!
¡Prendámosle fuego!
¡Uh! ¡Uh!
¡Me he traído mi hoz grande!
¡Asesino! ¡Asesino!
¡Y yo he traído mi guadaña!
¡A muerte! ¡A muerte! ¡A muerte!
Están entrando en el patio.
Vamos a verlos.
Están cerradas las puertas.
Esperémosles aquí.
¡A muerte! ¡A muerte!
¡A muerte!
Dicen que ella lo sabe todo.
¿Qué sabe ella? Lo que yo también sé.
¿Y qué es lo que tú sabes?
¡Que no todas están muertas!
¿Qué no están muertas? ¡Ja, ja, ja!
¡Yo mismo las enterré!
Una tarde que pasaba por aquí
las oí cantar.
¡Yo también!
¡Yo también!
¡Será que han resucitado!
¡Él atrae la desgracia! ¡Mirad, mirad!
Se están cerrando las ventanas...
¡Van a entrar! ¡Van a entrar!
¡No se ve nada!
¡A muerte! ¡A muerte!
A muerte...

(En este momento, las seis ventanas
monumentales se cierran por sí solas,
ahogando gradualmente las voces.
No se oye más que un confuso murmullo
cercano al silencio. Ariadna y el Ama
entran en el salón por una puerta lateral)

EL AMA
¿Dónde estamos?
Escucha, se oyen murmullos.
Son los campesinos. Querían salvarnos.
Llenaban los caminos
y no se atrevían a hablar,
nos hacían señas para que volviésemos.

(Va a la puerta grande del fondo)

Están ahí... tras la puerta.
Oigo sus pisadas.
Intentemos abrirla...
Nos ha dejado solas,
quizás podamos huir...
Te lo había advertido,
está loco, esto es ir a la muerte...
Es cierto lo que dicen,
ha matado a cinco mujeres...

ARIADNA
No están muertas.
En el lejano país a donde su amor,
salvaje y tierno a la vez,
ha venido a buscarme,
se hablaba de un extraño misterio.
Yo dudaba entonces,
pero aquí me siento segura...
Me ama, soy bella
y descubriré su secreto.
Ante todo hay que desobedecer:
ésta es la primera regla cuando se reciben
órdenes amenazantes e injustificadas.
Las demás se equivocaron
y su indecisión las ha perdido.
Y aquí estamos ahora nosotras en
la antesala en donde su amor me espera.
Me ha entregado estas llaves que abren
los tesoros de las joyas nupciales.
Las seis llaves de plata están permitidas,
pero la de oro está prohibida.
Ésta es la única que importa.
Tiro las otras seis y me quedo
con ésta.

(Arroja al suelo las llaves de plata que
repiquetean sobre las baldosas de mármol)

EL AMA
(apresurándose a recogerlas)
¿Qué haces?
Él te ha dado todos los tesoros
que abren estas llaves...

ARIADNA
Ábrelos tú misma si quieres.
Yo buscaré la puerta prohibida.
Lo que está permitido no servirá de nada.

EL AMA
(Mirando a las llaves y a la sala)
Ahí están las puertas, en el mármol.
Tienen cerraduras de plata para indicarnos
que corresponden a estas llaves.
¿Cuál abriré primero?

ARIADNA
¡Qué importa!
Nada debe distraernos de lo que
necesitamos saber.
Estoy buscando la séptima puerta,
pero no la encuentro...

EL AMA
(Probando las llaves en la primera puerta)
¿Qué llave abrirá esta puerta?
¿Ésta?
No.
¿Ésta otra?
Tampoco.
¡Oh! ¡La tercera ha entrado
y arrastra mi mano!
¡Cuidado!
¡Huye! Las hojas se mueven
y se deslizan como una cortina.
¿Qué es esto?
¡Cuidado! Una granizada de fuego
se abate sobre mis manos
y me está magullando la cara. ¡Oh!...

(El Ama da un salto hacia atrás pues la
puerta ha desaparecido súbitamente
dejando al descubierto una prodigiosa
cantidad de amatistas apiladas hasta el
techo del nicho. Entonces se desploman
joyas de todas las formas, pero de la
misma sustancia, collares, brazaletes,
sortijas, diademas, dando saltos hasta el
fondo del salón entre llamaradas violetas.
Y mientras las primeras van cayendo sobre
las baldosas de mármol, siguen saliendo
nuevas joyas desde todas las cavidades de
las bóvedas, cada vez más numerosas y más
admirables entre un estruendo de pedrerías
vivientes que parece no tener fin)

¡Cógelas!
¡Agáchate! ¡Recoge las más bellas!
¡Podría engalanarse todo un reino!
¡Lapidan mis manos, acribillan mis cabellos!
¡No cesan de brotar!
¡Es inaudito, fluyen desde el nicho
como violetas milagrosas!
¡Púrpuras, lilas y malvas!
Sumerge tus brazos en ellas,
cúbrete con ellas el rostro.
Yo llenaré mi capa...

ARIADNA
Son nobles amatistas.
Abre la segunda puerta.

EL AMA
¿La segunda?
No me atrevo...
y sin embargo me gustaría saber si...

(Mete una llave en la cerradura)

¡Cuidado!
¡La llave está girando!
¡Las hojas parecen tener alas,
las paredes se desgarran! ¡Oh!

(La misma escena que en la primera puerta
pero, esta vez, es la acumulación, la
irrupción retumbante y el deslumbramiento
sonoro y azulado de una lluvia de zafiros)

ARIADNA
Son bellos zafiros.
Abre la tercera puerta.

EL AMA
¡Espera a que los admire,
que coja los más bellos!
¡Mi capa se rasgará bajo el peso
de este azul celeste!
Mira, mira, se desbordan,
fluyen de todas partes.
¡A la derecha un torrente violeta,
a la izquierda un chorro azul!...

ARIADNA
Vamos, ama, apresúrate,
el tiempo de que disponemos es escaso.

EL AMA
(Abre la tercera puerta. Mismo juego,
pero esta vez es el efluvio pálido, el
resplandor lechoso, más menudo pero
más numeroso, de un diluvio de perlas.)
Recogeré un puñado de ellas
para que acaricien a los zafiros.

ARIADNA
Abre la cuarta.

EL AMA
(Abre la cuarta puerta. Mismo juego.
Cascada de esmeraldas.)
¡Oh! Son más verdes que la primavera
cuando nace en las gotas del rocío
que corren a lo largo de los álamos
bajo el bello sol de mi pueblo...

(Secouant sa mante d'où ruissellent les
améthystes, les saphirs et les perles.)

Allez-vous-en, les autres!
Faites place aux plus belles!
Je suis née sous les arbres et j'aime la
clarté des feuilles!

ARIANE
Ouvre la cinquième porte.

LA NOURRICE
Quoi, pas même celles-ci?
Vous ne les aimez pas?

ARIANE
Ce que j'aime est plus beau que les
plus belles pierres.

LA NOURRICE
(Elle ouvre la cinquième porte. Même jeu.
Irruption aveuglante, incandescence animée
et cascade tragique de rubis.)
Celles-ci sont terribles, et je n'y touche point.

ARIANE
Nous approchons du but,
car voici la menace.
Ouvre la dernière porte.

LA NOURRICE
C'est la dernière clef.
Si déjà le sang coule sous le porte
permise, quelle est l'horreur qui
veille sur le seuil interdit?

ARIANE
Ouvre vite.

(Hésitante, elle ouvre la sixième porte - Même jeu -
Mais cette fois l'irradiation est intolérable Ce sont
des cataractes d'énormes et purs diamants qui se
précipitent dans la salle. Des millions d'étincelles,
de rayons, d'irisations se rencontrent, s'éteignent,
se rallument, déferlent, se multiplient, s'étalent et
s'exaspèrent. Ariane, déconcertée, pousse un cri
d'éblouissement. Elle se penche, ramasse un diadème,
une rivière, des poignées de splendeurs qui éclatent et
en pare, au hasard, ses cheveux, ses bras, sa gorge et
ses mains)

O mes clairs diamants!
Je ne vous chercher pas,
mais je vous salue sur ma route!
Immortelle rosée de lumière!
Ruisselez sur mes mains,
illuminez mes bras, éblouissez ma chair!

Vous êtes purs, infatigables,
vous ne mourrez jamais, et ce qui s'agite en vox feux,
comme un peuple d'esprit
qui sème des étoiles c'est la passion
de la clarté qui a tout pénétré,
ne se repose pas,
et n'a plus rien à vaincre qu'elle-même!

(S'approchant de la porte ouverte et
regardant sous la voûte.)

Pleuvez, pleuvez encore, entrailles
de l'été, exploits de la lumière
et conscience innombrable des flammes.
Vous blesserez mes yeux sans lasser mes regards!...

(Se penchant davantage)

Mais que vois-je, Nourrice?
Nourrice, où donc es-tu?
La pluie magnifique se déchire et
demeure en suspens au-dessus d'un
arceau qu'elle éclaire!
Voilà la septième porte avec ses gonds,
ses barres et sa serrure d'or...

LA NOURRICE
Venez, n'y touchez pas.
Retenez vos mains et vos yeux
de crainte qu'elle ne s'ouvre...
Venez donc, cachons-nous...
Après les diamants,
c'est la flamme ou la mort...

ARIANE
Oui, retire-toi, Nourrice.
Cache-toi derrière ces colonnes de marbre.
Je veux y aller seule.

(Elle entre sous la voûte, met la clef dans la serrure;
la porte se divise, rien paraît qu'une ouverture pleine
d'ombre, mais un chant étouffé et lointain s'élève des
profondeurs de la terre et se répand dans la salle)

LA NOURRICE
Ariane, que faites-vous?
Est-ce vous qui chantez?

ARIANE
Ecoute...

LE CHANT ETOUFFE
Les cinq filles d'Orlamonde
(La fée noire est morte)
Les cinq filles d'Orlamonde
Ont cherché les portes!...

LA NOURRICE
Ce sont les autres femmes...

ARIANE
Oui.

LA NOURRICE
Refermez cette porte!
Le chant remplit la salle,
il se répand partout.

ARIANE
(L'empêchant de refermer la porte.)
Il ne faut pas...

LE CHANT,
(plus sonore)
Ont allumé leurs cinq lampes,
Ont ouvert les tours,
Ont traversé trois cents salles
Sans trouver le jour...

LA NOURRICE
Il remonte, il redouble!
Poussons la première porte. Aidez-moi...

(Elle essaie de refermer la porte
qui cachait les diamants.)

Elle résiste aussi!

LE CHANT
(plus puissant)
Ont ouvert un puits sonore
Descendent alors
Et sur une porte close
Trouvent une clef d'or...

LA NOURRICE
(Affolée, entrant à son tour sous la voûte).
Taisez-vous! Taisez-vous!
Elles vont nous perdre aussi!
Etouffons cette voix!

(Etendant son manteau.)

Mon manteau couvrira l'ouverture...

ARIANE
Je vois des marches sous le seuil.
Je vais descendre où l'on m'appelle...

LE CHANT
(de plus en plus puissant)
Voient l'océan par les fentes.
Ont peur de mourir
Et frappent à la porte close
Sans oser l'ouvrir...

(Sur les dernières paroles du chant, Barbe-Bleue
entre dans la salle. Il s'arrête un instant et regarde)

BARBE-BLEUE,
(s'approchant)
Vous aussi...

ARIANE
(Tressaille, se retourne, sort de la voûte, et,
étincelante de diamants, s'avance vers Barbe-Bleue)
Moi surtout.

BARBE-BLEUE
Je vous croyais plus forte et plus
sage que vos sœurs.

ARIANE
Combien de temps ont-elles subi
la défense?

BARBE-BLEUE
Celles-ci quelques jours, celles-là
quelques mois; la dernière une année...

ARIANE
C'est la dernière seule qu'il eût fallu punir.

BARBE-BLEUE
C'était bien peu de choses ce que je demandais...

ARIANE
Vous leur demandiez plus que vous n'aviez donné.

BARBE-BLEUE
Vous perdez le bonheur que je voulais pour vous.

ARIANE
Le bonheur que je veux ne peut vivre dans l'ombre.

BARBE-BLEUE
Renoncez à savoir
et je puis pardonner...

ARIANE
Je pourrai pardonner lorsque je saurai tout.

BARBE-BLEUE
(Saisissant Ariane par le bras.)
¡Venez!

ARIANE
Où voulez-vous que j'aille?

BARBE-BLEUE
Où je vous mènerai.

ARIANE
Non.

(Barbe-Bleue cherche à entraîner de force Ariane qui
pousse un long cri de douleur. A ce cri répond d'abord
une sorte de rumeur sourde. La lutte entre Ariane et
Barbe-Bleue continue un instant, et la Nourrice y mêle
ses clameurs désespérées. Tout à coup, une pierre
lancée du dehors brise une des fenêtres, on entend
gronder et s'agiter la foule. D'autre pierres viennent
tomber dans la salle. La Nourrice court à la grande
porte du fond, dont elle tire les verrous et soulève
les barres. Une brusque poussée du dehors ébranle
et entrouvre cette porte et les paysans furieux mais
hésitants se pressent sur le seuil. Barbe-Bleue,
délivrant Ariane, tire son épée pour se préparer à
la lutte. Mais Ariane, calme, s'avance vers la foule)

ARIANE
Que voulez-vous?
Il ne m'a fait aucun mal.

ACTE DEUXIEME


(Au lever du rideau, la scène qui s'éclairera tout à
l'heure et révélera une vaste salle souterraine dont
les voûtes reposent sur de nombreux piliers, est plongée
dans une obscurité presque complète. A l'extrême
droite, un étroit couloir voûté longe la salle souterraine
où il débouche, vers la premier plan, par une sorte
d'ouverture latérale ou d'arcade informe. Paraissent
tout au fond de ce couloir, comme si elles descendaient
les dernières marches d'un escalier, Ariane et la
Nourrice. Ariane porte une lampe)

LA NOURRICE
Ecoutez!
La porte se referme avec un bruit terrible
et les murailles tremblent...
Je n'ose plus marcher...
Je reste ici...
Nous ne reverrons pas la lumière du jour.

ARIANE
En avant, en avant.
Ne crains rien.
Il est blessé, il est vaincu, mais il
l'ignore encore...
Il nous délivrera les larmes dans les
yeux, mais il vaux mieux se délivrer soi-même.
En attendant, sa colère m'accorde ce
que son amour refusait, et nous
allons savoir ce qui se cache ici...

(Elle s'avance, la lampe haute, jusqu'à l'arcade
latérale du couloir, s'y penche et tâche de percer
les ténèbres de la salle. Un objet indistinct semble
arrêter ses regards. Elle se retourne vers la
Nourrice pour l'appeler)

Viens!... Qu'y a-t-il au fond de cette grotte?
Vois-tu?
Cela ne bouge pas...
Je crois qu'elles sont ici, mais qu'elles
ne vivent plus...

(Elle entre dans la salle que sa lampe
éclaire voûte par voûte)

Où êtes-vous?

(Silence.)

Qui êtes-vous?

(Une sorte de frémissement craintif et presque
insaisissable lui répond. Elle fait encore un pas;
les rayons de la lampe se projettent plus avant, et
on aperçoit, entassés dans l'ombre des plus lointaines
voûtes, cinq formes de de femmes immobiles)

ARIANE
(d'une voix étouffée)
Elles sont là!... Nourrice, Nourrice, où es-tu?

(La Nourrice accourt. Ariane lui donne la lampe
et fait en hésitant quelques pas vers le groupe)

Mes sœurs...

(Le groupe tressaille)

Elles vivent!
Me voici!...

(Elle court à elles, les bras ouverts, les enveloppe
de ses mains incertaines, les embrasse, les étreint,
les caresse en tâtonnant, dans une sorte d'ivresse
attendrie et convulsive, tandis que la Nourrice, la
lampe à la main, se tient un peu à l'écart.)

Ah! Je vous ai trouvées!
Elles sont pleines de vie et pleines de douceur!
J'avais cru voir des mortes
et je baise en pleurant des êtres adorables!...
Vous n'avez pas souffert?
Oh! vos lèvres sont fraîches et vous
joues sont semblables à celles des enfants...
Et voici vos bras nus qui sont souples
et chauds et vos épaules rondes
qui vivent sous leurs voiles!...
Mais pourquoi tremblez-vous?
Quel printemps a jailli tout à coup des ténèbres!...
Voici les flammes de vos yeux et voici
sur mes mains le souffle de vos lèvres!
Et ces cheveux qui vous inondent!
Vous devez être belles!...
Mes bras séparent des flots tièdes et
mes mains sont perdues
dans des boucles rebelles...
Avez-vous mille chevelures?
Sont-elles noires, sont-elles bondes?
Je ne vois pas ce fais;
j'embrasse tout le monde
et je cueille vos mains à la ronde...
Ah! c'est la plus petite que j'atteint la dernière...
Ne tremble pas, ne tremble pas,
je te tiens dans mes bras...
Nourrice, nourrice, que fais-tu là?
Je suis ici comme une mère qui tâtonne;
et mes enfants attendent la lumière!

(La Nourrice s'approche avec sa lampe et le groupe
s'éclaire. Les captives apparaissent alors vêtues de
haillons, les cheveux en désordre, le visage amaigri
et les yeux effarés et éblouis. Ariane, un instant étonné,
prend la lampe á son tour, pour les éclairer mieux et
les regarder de plus près)

Oh! vous avez souffert!...

(Regardant autour d'elle)

Et qu'elle est triste votre prison!...
Il tombe sur mes mains de grandes
gouttes froides et la flamme de ma
lampe tressaille à chaque instant...
Que vous me regardez avec des yeux étranges!...
Avez-vous peur encore!...
Quelle est celle que veut fuir?
N'est-ce pas la plus jeune que je viens d'embrasser?
Mon long baiser de sœur vous a-t-il fait du mal?
Venez donc, venez donc, craignez-vous la lumière?
Comment s'appelle celle qui revient?

DEUX OU TROIS VOIX CRAINTIVES
Sélysette...

ARIANE
Sélysette, tu souris?
C'est le premier sourire que ce rencontre ici.
Oh! tes grands yeux hésitent
comme s'ils voyaient la mort,
et pourtant c'est la vie!
Et tes pauvres bras nus tremblent
si tristement en attendant l'amour...
Viens, viens, les miens attendant
aussi, mais ils ne tremblent point.

(L'embrassant.)

Depuis combien de jours es-tu dans ce tombeau?

SÉLYSETTE
Nous comptons mal les jours.
Nous, nous trompons souvent.
Mais je crois que j'y suis depuis
plus d'une année...

ARIANE
Laquelle est entrée la première?

YGRAINE
(S'avançant, plus pâle que les autres)
Moi.

ARIANE
Il y a bien longtemps que vous n'avez vu la lumière?

YGRAINE
Je n'ouvrais pas les yeux tant que je pleurais seule...

SÉLYSETTE
(Regardant fixement Ariane)
Oh! que vous êtes belle!
Et comment a-t-il pu vous punir comme nous?
Vous avez donc désobéi aussi?

ARIANE
J'ai obéi plus vite; mais d'autres
lois que les siennes.

SÉLYSETTE
Pourquoi êtes-vous descendue?

ARIANE
Pour vous délivrer toutes...

SÉLYSETTE
Oh! oui, délivrez-nous!
Mais comment ferez-vous?

ARIANE
Vous n'aurez qu'à suivre.
Que faisiez-vous ici?

SÉLYSETTE
On priait, on chantait, on pleurait et
puis attendait toujours...

ARIANE
Et vous ne cherchiez pas à fuir?

SÉLYSETTE
On ne pourrait pas fuir;
car tout est bien fermé;
et puis c'est défendu.

ARIANE
C'est ce que nous verrons...
Mais celle qui me regarde á travers
ses cheveux qui semblent l'entourer
des flammes immobiles,
comment la nomme-t-on?

SÉLYSETTE
Mélisande.

ARIANE
Viens aussi, Mélisande.
Et celle dont les grands yeux suivent
avidement la lumière de ma lampe?

SÉLYSETTE
Bellangére.

ARIANE
Et l'autre
qui se cache derrière le gros pilier?

SÉLYSETTE
Elle est venue de loin, c'est la pauvre
Alladine.

ARIANE
Pourquoi dis-tu "la pauvre"?

SÉLYSETTE
Elle est descendue la dernière
et ne parle pas notre langue.

ARIANE
(Tendant les bras à Alladine)
Alladine!

(Alladine accourt et l'enlace en
étouffant un sanglot.)

Tu vois bien que je parle la sienne
quand je l'embrasse ainsi...

SÉLYSETTE
Elle n'a pas encore cessé de pleurer...

ARIANE
(Regardant avec étonnement Sélysette
et les autres femmes.)
Mais toi-même, tu ne ris pas encore!
Et les autres se taisent. Qu'est-ce donc?
Allez-vous vivre ainsi dans la terreur?
Vous souriez à peine en suivant tous
mes gestes de vos yeux incrédules.
Vous ne voulez pas croire à la bonne nouvelle?
Vous ne regrettez pas la lumière
du jour, les oiseaux dans les arbres
et les grands jardins verts que fleurissent là-haut?
Vous ne savez donc pas que nous
sommes au printemps?
Hier matin, je marchais par les routes,
je buvais des rayons, de l'espace, de l'aurore...
Il naissait tant de fleurs sous chacun
de mes pas que je ne savais
où poser mes pieds aveugles...
Avez-vous oublié le soleil, la rosée
dans le feuilles, la sourire de la mer?
Elle riait tout à l'heure, comme elle
rit aux jours qui la rendent heureuse,
et ses mille petites vagues
m'approuvaient en chantant sur des plages de lumière...

(A ce moment, une des gouttes d'eau qui suintent sans
interruption du haut des voûtes tombe sur la flamme de
la lampe qu'Ariane tendait devant elle en se tournant
vers la porte, et brusquement l'éteint dans un dernier
tressaillement de la lumière. La Nourrice pousse un
cri de terreur et Ariane s'arrête, déconcertée)

ARIANE
(dans les ténèbres)
Où êtes vous?

SÉLYSETTE
Ici, prenez ma main; ne vous éloignez
pas; il y a de ce coté une eau dormante
et très profonde...

ARIANE
Vous y voyez encore?

SÉLYSETTE
Oui, nous avons longtemps vécu dans
cette obscurité...

BELLANGÉRE
Venez ici; il y fait bien plus clair...

SÉLYSETTE
Oui, menons-la dans la clarté.

ARIANE
Il y a donc une clarté dans le plus
profondes ténèbres?

SÉLYSETTE
Mais oui, il y en a une!
N'apercevez-vous pas la grande lueur pâle
qui éclaire tout le fond de la dernière voûte?

ARIANE
J'entrevois en effet une pâle lueur
qui grandit...

SÉLYSETTE
Mais non, ce sont tes yeux, tes beaux
yeux étonnés qui grandissent...

ARIANE
D'où vient-elle?

SÉLYSETTE
Nous ne le savons pas.

ARIANE
Mais il faut le savoir!

(Elle va vers le fond de la scène et
promène à tâtons ses mains sur la muraille)

Ici c'est la muraille... Ici encore...
Mais plus haut, ce ne sont plus des
pierres! Aidez-moi à monter ce quartier de roc.

(Elle y monte, soutenue par les femmes)

Je touche au sommet de la voûte.

(Continuant de tâter la paroi.)

Mais ce sont des verrous!...
Je sens des barres de fer
et de verrous énormes.
Avez-vous essayé de les pousser?

SÉLYSETTE
Non, non, n'y touchez pas, on dit que
c'est la mer qui baigne les murailles!
Les grandes vagues vont entrer!

MÉLISANDE
C'est à cause de la mer que la lueur est verte!

YGRAINE
Nous l'avons entendue bien des fois,
prenez garde!

MÉLISANDE
Oh! Je vois l'eau qui tremble au-dessus
de nos têtes!

ARIANE
Non, non, c'est la lumière qui vous cherche!

BELLANGÉRE
Elle essaye de l'ouvrir!

(Les femmes, épouvantées reculent et se cachent
derrière un pilier d'où elles suivent de leurs yeux
agrandis tous les mouvements d'Ariane)

ARIANE
Mes pauvres, pauvres sœurs!
Pourquoi voulez-vous donc qu'on délivre
si vous adorez vos ténèbres,
et pourquoi pleuriez vous si vous étiez heureuses?
Oh! les barres se soulèvent;
les battants vont s'ouvrir!...
Attendez!...

(Les lourds battants d'une sorte de vaste volet intérieur
se séparent en effet, tandis qu'elle parle encore, mais
seule, une lueur très pâle, presque sombre et diffuse,
éclaire l'ouverture arrondie de la voûte)

ARIANE
(continue sa recherche)
Ah! ce n'est pas encore la clarté véritable!
Qu'y a-t-il sous mes mains?
Est-ce du verre, est-ce du marbre?
On dirait un vitrail qu'on a couvert de nuit...
Mes ongles sont brisés...
Où sont-elles, vos quenouilles?
Sélysette, Mélisande,
une quenouille, une pierre!
Un seul de ces cailloux qui sont lá
par milliers sur le sol!

(Sélysette accourt tenant une pierre et la lui donne.)

Voici la clef de votre aurore!

(Elle donne un grand coup dans la vitre; un des
carreaux éclate, et une large étoile éblouissante
jaillit dans les ténèbres. Les femmes poussent un cri
de terreur presque radieux et Ariane ne se possédant
plus, et toute inondée d'une lumière de plus en plus
intolérable, brise à grands chocs précipités toutes les
autres vitres, dans une sorte de délire triomphant)

Voilà, celle-ci encore et encore celle-ci!
La petite et la grande et la dernière aussi!
Toute la fenêtre croule et les flammes
refoulent mes mains et mes cheveux!
Je n'y vois plus, je ne peux plus ouvrir les yeux!
N'approchez pas encore, les rayons semblent ivres...!
Je ne peux plus me redresser;
je vois, les yeux fermés, les longues
pierreries qui fouettent mes paupières!
Je ne sais pas ce qui m'assaille...
Est-ce le ciel, est-ce la mer?
Est-ce le vent ou la lumière?
Toute ma chevelure est un ruisseau d'éclairs!
Je suis couverte de merveilles!
Je ne vois rien et j'entends tout!
Des milliers de rayons accablent mes
oreilles, je ne sais où cacher mes yeux,
mes deux mains n'ont plus d'ombre,
mes paupières n'éblouissent et mes bras
qui les couvrent, les couvrent de lumière!
Où êtes-vous?
Venez toutes, je ne peux plus descendre!
Je ne sais où poser mes pieds dans les
vagues de feu qui soulèvent ma robe,
je vais tomber dans vos ténèbres!

(A ses cris, Sélysette et Mélisande sortent de l'ombre
où elles s'étaient réfugiées et, les mains sur les yeux,
comme pour traverser des flammes, courent à la fenêtre
et, tâtonnant dans la lumière, montent sur la pierre
aux côtés d'Ariane. Les autres femmes les suivent, les
imitent, et toutes se pressent ainsi dans l'aveuglante
nappe de clarté qui les force à baisser la tête. Il y a
alors un instant de silence ébloui, durant lequel on
entend au dehors le murmure de la mer, les caresses
du vent dans les arbres, le chant des oiseaux et les
clochettes d'un troupeau qui passe au loin dans la
campagne)

SÉLYSETTE
Je vois la mer!

MÉLISANDE
Et moi je vois le ciel!

(Couvrant ses yeux de son coude)

Oh! non, on ne peut pas!

ARIANE
Mes yeux s'apaisent sous mes mains...
Où sommes-nous?

BELLANGÉRE
Je ne veux regarder que les arbres...
Où sont-ils?

YGRAINE
Oh! la campagne est verte!

ARIANE
Nous sommes au flanc du roc...

MÉLISANDE
Le village est là-bas... Voyez-vous le village?

BELLANGÉRE
On ne peut y descendre, nous sommes
entourées d'eau, et les ponts sont levés.

SÉLYSETTE
Où sont les hommes?

MÉLISANDE
Là-bas, là-bas... un paysan!...

SÉLYSETTE
Il nous a vues, il nous regarde...
Je vais lui faire signe...

(Elle agite sa longue chevelure)

Il a vu mes cheveux; il ôte son
bonnet. Il fait le signe de la croix.

MÉLISANDE
Une cloche! une cloche!

(comptant les coups.)

Sept, huit, neuf...

SÉLYSETTE
Dix, onze, douze...

MÉLISANDE
Il est midi.

YGRAINE
Qui est-ce qui chante ainsi?

MÉLISANDE
Mais ce sont les oiseaux.... Les vois-tu?
Ils sont là des milliers dans les grands
peupliers, le long de la rivière...

SÉLYSETTE
Oh! tu es pâle, Mélisande!

MÉLISANDE
Toi aussi tu es pâle... ne me regarde pas.

SÉLYSETTE
Ta robe est en lambeaux, on te voit au
travers...

MÉLISANDE
Toi aussi,
tes seins nus séparent tes cheveux...

BELLANGÉRE
Que nos cheveux sont longs!

YGRAINE
Que nos faces sont pâles!

BELLANGÉRE
Et nos mains transparentes!

MÉLISANDE
Alladine sanglote...

SÉLYSETTE
Je l'embrasse, je l'embrasse...

ARIANE
Oui, oui, embrassez-vous,
ne vous regardez pas encore...
Surtout, n'attendez pas que la lumière vous attriste...
Profitez de l'ivresse pour sortir de la tombe...
Un escalier de pierre descend au flanc du roc.
Je ne sais où il mène,
mais il est lumineux
et le vent du large l'assaille...
Venez toutes, venez toutes,
des milliers de rayons
dansent aux creux des vagues.

(Elle sort par l'ouverture et disparaît dans
dans la lumière)

SÉLYSETTE
(La suivant et entraînant les autres femmes.)
Oui, oui, venez, venez, mes pauvres sœurs heureuses.
Dansons, dansons aussi la ronde de la lumière...

(Toutes se hissent sur la pierre et disparaissent
en chantant et en dansant dans la clarté)

TOUTES
Les cinq filles d'Orlamonde
(La fée noire est morte)
Les cinq filles d'Orlamonde
Ont trouvé les portes!...

ACTE TROISIEME


(La même salle qu'au premier acte. Les pierreries
éparses scintillent encore dans les niches de marbre
et sur les dalles. Entre les colonnes de porphyre, des
coffres ouverts débordent de vêtements précieux. Il fait
nuit dehors; mais sous les lustres allumés, Sélysette,
Mélisande, Ygraine, Bellangére et Alladine, debout
devant de grands miroirs, achèvent de nouer leur
chevelure, d'ajuster les plis de leurs robes étincelantes,
de se parer de fleurs et de bijoux, tandis qu'Ariane,
allant de l'une à l'autre, les aide et les conseille.
Les fenêtres sont ouverts)

SÉLYSETTE
Nous n'avons pu sortir du château
enchanté. Il est si beau que je l'aurais pleuré...
Qu'en dis-tu, Ariane?
C'était étrange. Les ponts se relevaient
d'eux-mêmes et l'eau montait dans les
fossés dès qu'on s'en approchait...
Mais qu'importe à pressent puisqu'on ne le voit plus...
Il est parti.

(Embrassant Ariane.)

Et nous serons heureuses tant que tu
seras parmi nous.

MÉLISANDE
Où est-il allé?

ARIANE
Je l'ignore comme vous.
Il est parti, troublé peut-être, déconcerté
sans doute pour la première fois...
Ou bien la colère des paysans l'inquiétait.
Il a senti la haine déborder de toutes
parts, et qui sait s'il n'est pas allé
chercher du secours, des soldats, et
des gardes pour châtier les rebelles
et revenir en maître...
A moins que sa conscience ou quelque
autre force n'ait parlé...

SÉLYSETTE
Tu ne t'en iras pas?

ARIANE
Comment veux-tu que je m'en aille
puisque les fossés sont pleins d'eau,
les ponts levés, les murs infranchissables
et les portes fermées?
On ne voit personne qui les garde;
et pourtant le château n'est pas abandonné.
On observe tous nos pas, il doit avoir
donné des ordres mystérieux.
Mais tout autour des murs les paysans
se cachent et je sens qu'ils veillent sur nous.
En attendant, mes sœurs, l'événement
s'apprête; nous allons être libres, et il
faut être belles.

(S'approchant de Mélisande)

Est-ce ainsi que tu t'y prépares, Mélisande?
Ta chevelure est le plus beau miracle
que j'aie vue; elle éclairait là-bas l'ombre
du souterrain et souriait encore dans la
nuit d'un tombeau, et tu te plais à en
éteindre chaque flamme!
Attends, c'est encore moi qui vais
délivrer la lumière.

(Elle arrache le voile, dénoue les tresses et toute
la chevelure de Mélisande s'étale brusquement
et resplendit sur ses épaules)

YGRAINE
(Se retournant pour contempler Mélisande)
Oh! d'où cela vient-il?

ARIANE
Cela vient d'elle même et se cachait en elle.
Mais toi-même, qu'as fait?
Où caches-tu tes bras divins?

YGRAINE
Mais ici, dans mes manches d'orfroi...

ARIANE
Je ne les vois plus... Je les admirais
tout à l'heure, tandis que tu nouais
ta chevelure. Je me retourne et ne
retrouve que leur ombre.

(Dénouant les manches)

Et voilà deux rayons de bonheur que
je délivre encore!

YGRAINE
Oh! mes pauvres bras nus... Ils vont
trembler de froid...

ARIANE
Mais non, puisqu'il sont adorables...

(Allant à Bellangére)

Où es-tu, Bellangére?
Il y avait à l'instant, au fond de ce
miroir, des épaules, un sourire qui
l'emplissaient tout entier de suaves
lueurs... Que sont-ils devenus?

BELLANGÉRE
(Essayant de fixer des fleurs dans sa chevelure)
Ils attendent que ces fleurs veuillent
bien s'incliner.

ARIANE
(venant à son aide.)
Tu es belle et les fleurs ne t'obéissent pas?

(A Alladine qui se pare de voiles et
d'écharpes aux colleurs un peu vives.)

Et toi, mon Alladine,
que fais-tu loin de nous?

YGRAINE
(Se retournant et éclatant de rire.)
Où donc a-t-elle pris
ces flammes inconnues?

ARIANE
Sans doute en son île de feu...
Mais, vois-tu, Alladine, ici sous nos
nuages, les rayons sont moins vifs, les
fleurs moins éclatantes,
et les oiseaux plus ternes...
Or, il faut que les femmes suivent
toujours l'avis des oiseaux et des
fleurs qui traduisent pour elles les du soleil...
Enlevons cette écharpe et ce voile trop ardent.

SÉLYSETTE
Quelles bagues choisirai-je?

ARIANE
C'est juste.

(Elle fouille parmi les pierres précieuses.)

Que faites-vous des mille pierreries
qui brillent à vos pieds?
Ont-elles été créés pour mourir sur les
dalles ou pour rallumer à la chaleur las
des seins, des bras, des chevelures?

(Elle ramasse à pleines mains les pierres
précieuses qu'elle distribue à ses compagnes.)

Voici des perles pour Ygraine,
pour Mélisande des saphirs et
des rubis pour Sélysette.

SÉLYSETTE
Je préfère ces émeraudes...

ARIANE
Voilà qui m'émerveille et qui me rend heureuse!
C'est la vie qui revient puisque la
volonté de plaire ressuscite.

BELLANGÉRE
Aimez-vous ce collier d'opales et d'améthystes?

ARIANE
Je mettrais ces opales parmi ta chevelure.
Ces boucles sont trop sages...
Et puis, ce manteau froid
sur ces tièdes épaules...

(Enlevant le manteau.)

Voilà deux sources de douceur
qui se perdaient dans les ténèbres...
Vraiment, mes jeunes sœurs, je ne
m'étonne plus s'il ne vous aimait pas
autant qu'il eût fallu et s'il voulait
cent femmes... Il n'avait que vos ombres.

(Entre par une porte latérale la Nourrice,
hagarde, échevelée)

LA NOURRICE
Il revient! Il est là!

(Mouvement d'effroi des femmes)

ARIANE
Qui te l'a dit?

LA NOURRICE
Un des gardes. Il vous a vue.
Il vous admire.

ARIANE
Mais je n'ai vu personne...

LA NOURRICE
Ils se cachaient. Ils suivaient tous nos gestes...
C'est le plus jeune qui a parlé.
Il m'a dit que le maître revient...
Il fait le tour des murs.
Les paysans le savent.
Il sont armés...
Ils se révoltent...
Tout le village est caché dans les haies.
Ils l'attendent...

(Montant par l'escalier latéral à
l'une des fenêtres du fond.)

Je vois des torches dans les bois!

(Les femmes affolées jettent un cri de terreur et
courent autour de la salle pour chercher une issue)

SÉLYSETTE
(Montant également aux fenêtres)
C'est son carrosse, son carrosse de noce!
Il s'arrête!

(Toutes s'élancent aux fenêtres, se pressent dans
le balcon intérieur, et regardent dans la nuit)

MÉLISANDE
C'est lui! Je le reconnais... Il descend...
Il fait des gestes de colère...

SÉLYSETTE
Il est entouré de ses nègres...

MÉLISANDE
Ils ont des épées nues qui brillent
au clair de la lune!

SÉLYSETTE
Ariane! Ariane!... J'ai peur!

LA NOURRICE
Voilà les paysans qui sortent des fossés.
Il y a!... Il y a!
Ils ont des fourches et des faux!

SÉLYSETTE
Ils vont se battre!

(Rumeurs, cris, tumulte, bruits d'armes au
dehors, dans le lointain)

MÉLISANDE
Ils se battent!

YGRAINE
Un des nègres est tombé!

LA NOURRICE
Oh! les paysans sont terribles!
Tout le village est là!
Ils ont d'énormes faux!

MÉLISANDE
Les nègres l'abandonnent!
Voyez, voyez, ils fuient!
Ils se cachent dans les bois!

YGRAINE
Lui aussi prend la fuite... Il court,
il s'approche de l'enceinte...

LA NOURRICE
Les paysans le suivent!

SÉLYSETTE
Mais ils vont le tuer!

LA NOURRICE
On vient à son secours...
Ils courent à se rencontre...
Les gardes ont ouvert la porte de l'enceinte...

SÉLYSETTE
Un, deux, trois, quatre, six, sept...
Mais ils ne sont que sept!

LA NOURRICE
Les paysans les enveloppent...
Il y a des centaines!

MÉLISANDE
Que font-ils?

LA NOURRICE
Je vois les paysans qui dansent
autour d'un homme...
Les autres sont tombés...

MÉLISANDE
C'est lui; j'ai vu son manteau bleu...
Il est couché sur l'herbe...

LA NOURRICE
Ils se taisent... Ils le relèvent...

MÉLISANDE
Est-il blessé?

YGRAINE
Il chancelle...

SÉLYSETTE
J'ai vu le sang... Il saigne... Ariane!

ARIANE
Viens, ne regarde pas... cache la tête
dans mes bras...

LA NOURRICE
Ils apportent des cordes... Il se débat...
Ils luis lient les bras et les jambes.

MÉLISANDE
Où vont-ils? Ils le portent...
Ils dansent en chantant...

LA NOURRICE
Ils s'en viennent vers nous...
Les voilà sur le pont...
La porte est grande ouvert...
Ils s'arrêtent...
Oh! ils vont le jeter dans le fossé...

TOUTES LES FEMMES
(Affolés, criant et s'agitant
désespérément aux fenêtres)
Non! non!... Pas cela! Ne le tuez
pas!... Pas cela! Ne le tuez pas!
Pas cela!... Non! non! Au secours!...
Ne le tuez pas!... Ne le tuez pas!

LA NOURRICE
Ils n'entendent pas et les autres les poussent!...
Il est sauvé!

(Cris de la foule qui a vu les femmes aux
fenêtres: "Ouvrez! Ouvrez!")

LA NOURRICE
Ils vont entrer...
Ils sont devant les portes de la cour.

LA FOULE
Ouvrez-lui la porte
pour l'amour de Dieu.
Sa chandelle est morte
Il n'a plus de feu...

LES FEMMES
(Parlant à la foule)
Nous ne pouvons pas...
Elle est fermée. Ecoutez...
Ils la brisent... Elle cède...
Ils entrent tous...
Ils montent le perron...
Prenons garde, ils sont ivres.

ARIANE
Je vais ouvrir la porte de la salle...

LES FEMMES
(La suppliant, affolées)
Non, non!... Ariane! Non!...
Ils sont ivres...
Prenez garde, ils approchent!

ARIANE
Ne craignez rien, ne vous avancez pas,
j'irai seule...

(Les cinq femmes descendent l'escalier qui conduit
aux fenêtres, reculent vers le fond de la salle et s'y
tiennent étroitement groupés dans l'attitude de l'attente
terrifiée. Ariane, suivie de la Nourrice, se dirige vers la
porte qu'elle ouvre à deux battants. On entend un bruit
de foule qui monte l'escalier extérieur, des hurlements,
des chants, des rires, dans la clarté rouge des torches.
Enfin, les premiers hommes de la foule paraissent dans
l'encadrement de la porte qu'ils remplissent tout entier,
mais sans franchir le seuil. Ce sont des paysans, les
uns farouches, les autres réjouis ou intimidés. Leurs
vêtements, par suite de la lutte, sont déchirés et en
désordre. Ils portent Barbe Bleue solidement garrotté,
et s'arrêtent un moment, ahuris, à la vue d'Ariane qui
se dresse devant eux, grave, calme et royale. Tandis
que vers le fond, parmi les paysans qui remplissent
l'escalier et ne voient point ce qui se passe, les
poussées, les hurlements, les rires, continuent un
moment, puis s'éteignent en chuchotements respectueux
et intrigués. A l'instant où la foule a envahi la porte,
les cinq femmes sont tombés instinctivement et
silencieusement à genoux au fond de la salle)

UN VIEUX PAYSAN
(ôtant son bonnet et le roulant d'un air gêné.)
Madame?... On peut entrer?...

DEUXIEME PAYSAN
(portant Barbe-Bleue)
Nous vous apportons l'assassin.

TROISIEME PAYSAN
Il ne vous fera plus grand mal.

DEUXIEME PAYSAN
N'ayez pas peur, ses bras sont
bien liés.

TROISIEME PAYSAN
Où faut-il qu'on le porte?

LE VIEUX PAYSAN
Par ici, sur ce banc.

(Ils déposent Barbe-Bleue)

Là, voilà. Il ne bougera plus.
Vengez-vous comme vous voudrez.

TROISIEME PAYSAN
Avez-vous ce qu'il faut pour le tuer?

ARIANE
Oui, oui; soyez sans crainte.

LE VIEUX PAYSAN
Voulez-vous qu'on vous aide?

ARIANE
Ce n'est pas nécessaire; nous en viendrons à bout.

LE VIEUX PAYSAN
Surtout, prenez bien garde qu'il
ne s'échappe...

(Découvrant sa poitrine)

Voyez ce qu'il m'a fait...

DEUXIEME PAYSAN
Et moi, voyez mon bras...

ARIANE
Vous êtes des héros; vous êtes nos sauveurs...
Laissez-nous un moment; nous nous
vengerons bien. Laissez-nous; il est
tard; vous reviendrez... Retournez
au village; et soignez vos blessures.

LE VIEUX PAYSAN
Madame, je ne sais pas, mais il faudrait
vous dire... Vrai, vous étiez trop belle.
C'est n'était possible...

ARIANE
(fermant la porte)
Adieu, adieu; vous nous avez sauvées...

(Elle se retourne et voit les femmes à
genoux au fond de la salle.)

Vous étiez à genoux!

(S'approchant de Barbe-Bleue)

Etes-vous blessé?... Oui, le sang coule
ici... Une blessure au cou...
Ce n'est rien, la plaie n'est pas profonde.
Une au bras... Les blessures au bras ne
sont jamais bien graves...
Ah! celle-ci!... Le sang ruisselle encore.
La main est transpercée...
Il faut la panser tout d'abord...

(Pendant qu'Ariane parle ainsi, les femmes se sont
rapprochées, une à une, sans rien dire, et, penchées
ou agenouillées, entourent Barbe-Bleue)

SÉLYSETTE
Il a ouvert les yeux...

MÉLISANDE
Qu'il est pâle!...
Il doit avoir souffert...

SÉLYSETTE
Oh! ces paysans sont horribles!

YGRAINE
Apportez-nous de l'eau pour laver ses blessures.

LA NOURRICE
Oui, je vais en chercher

BELLANGÉRE
Avez-vous des linges très doux?

MÉLISANDE
Voici mon voile blanc...

SÉLYSETTE
Il étouffe, voulez-vous que je luis
soutienne la tête?

MÉLISANDE
Attends, je vais t'aider...

SÉLYSETTE
Non; Alladine m'aide.

(Alladine l'aide en effet à soulever la tête de
Barbe-Bleue, à qui elle donne un sanglotant
un baiser furtif sur le front)

MÉLISANDE
Alladine, que fais-tu? Doucement,
doucement, tu rouvrirais ses plaies...

SÉLYSETTE
Oh! son front est brûlant!

MÉLISANDE
Regardez comme il souffre...
Il n'est plus si terrible...

SÉLYSETTE
Avez-vous un peu d'eau?
Son visage est couvert de poussière et de sang...

YGRAINE
Il respire avec peine...

SÉLYSETTE
Ce sont ces liens qui l'étouffent.
Ils sont serré les cordes à broyer un rocher...
Avez-vous une dague?

ARIANE
Avez-vous une dague?

LA NOURRICE
Il y en avait deux sur cette table...
Voici la plus aiguë.

(Effrayée)

Vous allez?...

ARIANE
Oui.

LA NOURRICE
Mas il n'est pas...
Voyez, il nous regarde.

ARIANE
Soulevez bien la corde que je ne
le blesse point...

(Elle coupe un à un les liens qui enserrent
Barbe-Bleue. Quand elle arrive à ceux qui lui
maintiennent les bras derrière le dos, la Nourrice
lui saisit les mains pour l'arrêter)

LA NOURRICE
Attendez qu'il parle...
Nous ne savons pas encore si...

ARIANE
Avez-vous un autre poignard?
La lame s'est brisée...
Ces cordes sont très dures.

MÉLISANDE
(Lui tendant l'autre poignard)
Voici l'autre...

ARIANE
Merci.

(Elle tranche les derniers liens. Un silence durant
lequel on entend les respirations anxieuses. Quand
Barbe-Bleue se sent libre, il se dresse lentement sur
son séant, étire ses bras engourdis, remue les mains,
regarde attentivement chaque femme, en silence, puis
aperçoit Ariane et se tourne vers elle)

ARIANE
(Approchant de lui)
Adieu.

(Elle lui t'en la main. Barbe-Bleue fait un mouvement
instinctif pour la retenir. Elle se dégage doucement et
se dirige vers la porte, précédée de la Nourrice)

SÉLYSETTE
(S'élançant après elle et l'arrêtant)
Ariane!... Ariane!... Où vas-tu?

ARIANE
Loin d'ici; là bas,
où l'on m'attend encore...
M'accompagnes-tu, Sélysette?

SÉLYSETTE
Quand reviens-tu?

ARIANE
Je ne reviendrai pas...

MÉLISANDE
Ariane!...

ARIANE
M'accompagnes-tu, Mélisande?

(Mélisande regarde tour à tour Barbe-Bleue
et Ariane, et ne répond point)

ARIANE
Vois, la porte est ouvert
et la campagne est bleue...
Ne viens-tu pas, Ygraine?

(Ygraine ne tourne pas la tête)

La lune et les étoiles éclairent toutes
les routes. La forêt et la mer nous
appellent de loin et l'aurore se penche
aux voûtes de l'azur, pour nous
montrer un monde inondé d'espérance...
Venez-vous, Bellangére?

BELLANGÉRE
(Sèchement)
Non.

ARIANE
Je m'en irai seule, Alladine?

(A ces mots, Alladine court à Ariane, se jette
dans ses bras et, parmi des sanglots convulsifs,
la tient longuement et fiévreusement enlacée)

ARIANE
(Se dégageant doucement)
Reste aussi, Alladine...
Adieu, soyez heureuses...

(Elle s'éloigne, suivie de la Nourrice. Les femmes
se regardent, puis regardent Barbe-Bleue qui relève
lentement la tête. Un silence)