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Hérodiade Libretto

Hérodiade

Opéra en 4 Actes et 7 Tableaux
de M.M. P. Milliet, H. Grémont, A. Zanardini
Musique de J. Massenet



Jean, Ténor
Hérode, Baryton
Phanuel, Basse
Vitellius, Baryton
Un Grand Prêtre, 2e Baryton
Une Voix, Ténor
Salomé, Soprano
Hérodiade, Mezzo-soprano
Une jeune Babylonienne, Soprano

CHOEURS

Marchands, Soldats, Juifs, Soldats Romains,
Prêtres, Lévites, Serviteurs du Temple,
Marins, Pharisiens, Scribes

PEUPLE
Galiléens, Samaritains, Saducéens,
Éthiopiens, Nubiens, Arabes, Romains

DANSES
1er Acte: La Promenade des Esclaves
2e Acte: Danse Babylonienne
3e Acte: Danse sacrée
4e Acte: Ballet:
I. Égyptiennes
II. Babyloniennes
III. Gauloises
IV. Phéniciennes
V. Final




Acte I




Scène I

(Une grande cour dans l'intérieur de palais d'Hérode à  Jérusalem
dans le lointain Le Mer Morte entourée des collines de la Judée.

C'est l'aurore - presque la nuit encore;
des chefs sont endormis à  terre près de la barrière qui sépare
le palais de la vallée où les caravanes reposent en attendant le jour.

RIDEAU

Le jour paraît
(les chefs s'éveillent, se lèvent et appellent les marchands.)




CHEFS
(en scène)
Alerte! Levez-vous!
Le palais est ouvert!
Alerte! Vous tous qui venez du désert,
Alerte! Alerte! Debout!

LES ESCLAVES et LES MARCHANDS
(L'esclaves dans les coulisses)
Alerte! Le palais est ouvert!
Alerte! Le palais est ouvert!


(les esclaves portant de lourds fardeau
gravissent lentement la côte.)


LES ESCLAVES et LES MARCHANDS
Voici que le jour se lève,
Nous avons touché le but.
Notre voyage s'achève,
Ô Jérusalem! Jérusalem, salut!

LES ESCLAVES
Au bord des claires fontaines

LES MARCHANDS
Au bord des claires fontaines

LES ESCLAVES et LES MARCHANDS
Nous pourrons nous rafraîchir,
Quand de plus chaudes haleines
Sur les sables vont courir!
Notre voyage s'achève!
Ô Jérusalem! Jérusalem, salut

CHEFS
(avec autorité, aux esclaves)
Que dès l'abord on remarque
Dans ce que vous apportez,
Les dons offerts au Tétrarque
Par ses nombreuses cités!
Séparez l'or et les baumes,
Les ivoires et l'argent!


(les esclaves ouvrent les ballots et étalent les présents,
les parfums et les étoffes.)


ESCLAVES
Voici l'ambre de Judée!
Voici les parfums d'Ophir!
Voici les pistaches, d'Idumée!
L'ambre de Judée! Les parfums d'Ophir!

CHEFS
Séparez l'or et l'argent!
Rangez l'encens, les arômes!
Séparez l'or et l'argent!

MARCHANDS

(Ténors - 1er Groupe, avec orgueil)

Nous arrivons des plus lointaines villes
Sans fatiguer nos chevaux de Saron!

(Basses - 2e Groupe, de même)

Mais no chevaux ne sont pas moins agiles;
Nous avons pris cette pourpre à  Sidon!
1er Groupe
Ah! le Samaritain! Ah! le Samaritain! Nous chevaux ont des ailes!

2e Groupe
(avec mépris)

Ah! le Pharisien! Ah! le Pharisien! Comme les sauterelles
Des rives du Jourdain!

LES ESCLAVES, LE MARCHANDS et LE CHEFS
(les esclaves se mêlant à  la dispute)
Quoi! cette indigne race
Ose nous outrager!
D'une pareille audace
Nous saurons nous venger!
Va! va! Samaritain! Samaritain! Samaritain!
Nous acceptons la lutte! Samaritain! Samaritain!
Nous acceptons la lutte!

MARCHANDS
Croient-ils vraiment nous égaler?
Quoi! cette indigne race
Ose nous outrager!

ESCLAVES
Croient-ils vraiment les égaler?
Samaritain! Nous acceptions la lutte!
Nous saurons nous venger!

CHEFS
Croient-ils vraiment les égaler? Pharisien!
En acceptant le lutte, Ils sauront se venger!

LES ESCLAVES, LES CHEFS et LES MARCHANDS
D'une pareille audace
Ils sauront se venger!
Va! va! Samaritain!
(Pharisien!)
Croient-ils vraiment nous égaler!
(tous, avec respect et criante)
Le Chaldéen!

PHANUEL
(sévèrement)
Encore une dispute!
Eh! quoi! toujours se quereller?
(sombre)
Le monde est inquiet, la patrie est en larmes.
Et les voilà ! les voilà  contre eux-mêmes,
contre eux tournant leurs armes!
Les insensés! les insensés!
Les débiles humains
Ils en viennent aux mains!
Ils restent sourds à  la voix immortelle,
à  la voix immortelle
Qui leur répète: Amour! Pardon!
Vie éternelle! Amour! Pardon!
Amour! Vie éternelle!

LES ESCLAVES, LES MARCHANDS et LES CHEFS
L'avenir est trompeur!
Faut-il ouvrir son coeur à  l'espérance vaine?

PHANUEL
Non! Contre les Romains la révolte est prochaine...
J'arrive de pays lointains
Où les actes suivront de très près les paroles.
Bientôt tout changera, les lois et les symboles!

LES ESCLAVES, LES MARCHANDS et LES CHEFS
Jusqu'à  ce jour ce qu'on nous a promis
N'allège pas le joug des ennemis!

PHANUEL
(avec amertume et découragement)
Soit! N'espèrez donc rien! rien! pour suivez votre route...
Pour moi, j'attends... j'attends, calme et sans doute,
Des jours meilleurs, des jours meilleurs,
J'attends des jours meilleurs pour notre humanité!
pour notre humanité!


(Les marchands et les esclaves descendent à  la ville.
Les chefs entrent dans le palais.
Phanuel considère tristement la caravane qui s'éloigne.
Salomé sort par la gauche du Palais, inquiète, indécise;
elle aperçoit Phanuel et s'approche de lui.)


PHANUEL
(avec surprise)
Ah! Salomé! dans ce palais quelle destinée t'amène?
(à  part)
Ignore-t'elle encor de quel sang elle est née?
(à  Salomé)
Pourquoi de Siloé as-tu quitté les bords heureux?

SALOMÉ
(triste et simple)
Phanuel...sans cesse...je cherche ma mère!
Une voix me criait: espère!
Cours à  Jérusalem!
Je ne l'ai pas trouvée hélas!
Et je reste seule ici-bas!
(expressif)
Celui dont la parole efface toutes peines,
Le Prophète est ici! c'est vers lui que je vais!
Il est doux, il est bon, sa parole est sereine:
Il parle... tout se tait...
Plus léger sur la plaine
L'air attentif passe sans bruit...
Il parle...
(avec ardeur)
Ah! quand reviendra-t-il? quand pourrai-je l'entendre?
Je souffrais... j'étais seule et mon coeur s'est calmé
En écoutant sa voix mélodieuse et tendre,
Mon coeur s'est calmé!
(avec élan et amour)
Prophète bien aimé, puis-je vivre sans toi!
Prophète bien aimé, puis-je vivre... vivre sans toi!
C'est là ! dans ce désert où la foule étonnée
Avait suivi ses pas,
(poco a poco appassionato)
Qu'il m'accueillit un jour, enfant abandonnée!
Et qu'il m'ouvrit ses bras!
Il est doux, il est bon,
Sa parole est sereine,
Il parle... tout se tait... plus léger sur la plaine...
L'air attentif passe sans bruit...
Il parle!
(avec ardeur)
Ah! quand reviendra-t-il?
Quand pourrai-je l'entendre?
Je souffrais... j'étais seule et mon coeur s'est calmé
En écoutant sa voix mélodieuse et tendre,
Mon coeur s'est calmé!
(avec élan et amour)
Prophète bien aimé, puis-je vivre sans toi!
Prophète bien aimé, puis-je vivre... vivre sans toi!
Ah! quand reviendra-t-il? quand pourrai-je l'entendre!
Prophète bien-aimé, puis-je vivre sans toi!
la caravane au loin, dans la vallée)

CHOEUR
Jérusalem! Jérusalem salut! ville fortunée!
Jérusalem, salut! Jérusalem! Jérusalem!

PHANUEL
(à  Salomé)
Tu le veux!
Pars, enfant, la foi t'éclaire
Elle te guidera!
Et dans ce palais veillera
Un ami fidèle et sincère! adieu! Salomé...

SALOMÉ
(s'éloignant)
Phanuel! adieu!


(Phanuel est allé vers la balustrade,
il accompagne Salomé du regard, puis il s'éloigne.)




Scène II


(Par la droite du jardin paraissent les Esclaves du Roi qui,
sous la conduite de leurs gardiens, se dirigent vers le Palais.
C'est la Promenade des Danseuses du Palais.
Hérode entre précipitamment par la porte
qui a précédemment livré passage à  Salomé;
d'un regard inquiet il parcourt les groupes des Danseuses
qui s'éloignent, et voit que Salomé n'est plus parmi elles.)




HÉRODE
Elle a fui le palais...
Elle a quitté ces lieux...et soudain l'angoisse a pénétré mon âme!
Déesse ou femme au charme séducteur!
Forme à  peine entrevue et qui déjà  m'es chère,
Reviens encor! reviens, rêve enchanteur!
Salomé! Salomé! ah! reviens! je te veux! c'est ma voix qui t'implore!
Salomé! Salomé!
Quelle ivresse ineffable illumine mes cieux!
Mon rayon de soleil c'est l'éclat de tes yeux! c'est toi! toi que j'attends! je te veux, je t'adore!
Salomé! Salomé! je te veux reviens!



Scène III


(Hérodiade paraît, pâle, égarée.)


HÉRODIADE
(à  Hérode)
Venge-moi d'une suprême offense!
C'est de toi, de toi seul que j'attends ma vengeance!
J'allais ce matin au désert,
Quand un homme à  peine couvert,
Le front menaçant, la voix brève.
(la voix entrecoupée)
Se dresse... au milieu... du chemin!
comme un vent d'orage se lève,
Sa voix invoquant le destin,
Me poursuit... me trouble... et m'outrage!
Tremble, me dit-il! tremble, Jézabel!!
Que de fléaux sont ton ouvrage!
Il faut en rendre compte au ciel?
Va, la colère du prophète a fait appel aux nations:
Bientôt tu courberas la tête
Devant leurs malédictions!

HÉRODE
(impatient)
Quel est cet homme?

HÉRODIADE
C'est Jean! c'est l'apôtre infâme
Qui prêche le baptême et la nouvelle foi!

HÉRODE
(brusquement)
Que puis-je? que veux-tu de moi!

HÉRODIADE
(avec énergie)
C'est sa tête que je réclame!

HÉRODE
(avec horreur)
Dieux!

HÉRODIADE
(s'adoucissant)
Hérode! Hérode!
(suppliante)
Ne me refuse pas!
Ne me refuse pas!
Hérode... Rappelle-toi!
(avec une tendresse suppliante)
Ne me refuse pas!
Toi! mon seul bien!
Pour qui j'ai tout quitté, mon pays et ma fille;
N'es-tu pas mon soutien,
Et ma seul famille?
Ne me refuse pas! Ne me refuse pas!
Rappelle-toi!
Rappelle-toi le Tibrè avec ses bords ombreux,
Nous vivions sans compter les heures fugitives,
Nos timides baisers étaient nos seuls aveux.
Nous n'avions pour témoins que les vagues plaintives!
Le soir, sous les grands pins, nos serments répétés
Eveillaient des échos inconnus à  la terre,
Et l'astre de la nuit, dans ses molles clartés,
Enveloppait nos coeurs d'amour... et de mystère!
Hérode! Hérode! Hérode!
Ne me refuse pas; toi, mon seul bien!
Pour qui j'ai tout quitté mon pays et ma fille;
N'es-tu pas mon soutien,
Et ma seule famille?
Ne me refuse pas! Ne me refuse pas!
Rappelle-toi! Hérode! Hérode!
Ah! Ne me refuse pas!
Pour toi j'ai tout quitté, mon pays et ma fille...
Ne me refuse pas! Rappelle-toi!

HÉRODE
(la repoussant)
Non! je ne puis, je dois céder à  la raison!
Aimé des Juifs, consolant leur misère;
Cet homme est fort, partout on le révère...

HÉRODIADE
(méprisante)
Ah! la peur te conseille!

HÉRODE
(violent)
Et toi c'est le démon!

HÉRODIADE
(de même)
Quel nouveau favori t'inspire!

HÉRODE
(terrible et résolu)
Je prétends demeurer seul maître dans l'empire!

HÉRODIADE
(avec rage)
Tu ne m'aimes plus!
Soit! seule j'accomplirai ce que j'ai résolu!

HÉRODE
Va laisse-moi!

HÉRODIADE
Jean!
(Jean est entré sur les dernières paroles d'Hérodiade.)
Je te frapperai!

JEAN
(s'avançant calme et terrible)
Frappe donc!

HÉRODE et HÉRODIADE
(avec un cri d'épouvante à  la vue de Jean)
Ah! Toujours lui!

HÉRODIADE
(avec terreur, à  Hérode)
Vois! Dans ton palais il me poursuit!
Sa malédiction me frappe de terreur!
Hélas! ne prendrais-tu pitié de ma douleur
Toujours lui!
Dans ton palais, dans ton palais, il me poursuit!
Hélas! prends pitié de ma douleur!
Fuyons! j'ai peur!
Sa malédiction me frappe de terreur!
Toujours lui!
Dans ton palais, dans ton palais il me poursuit!
Hélas prends pitié de ma douleur!

HÉRODE
(avec terreur, à  lui-même)
Ah! Dans mon palais il la poursuit!
C'est lui! Ô terreur!
C'est lui! Ô terreur!
Toujours lui!
Dans mon palais, dans mon palais, il la poursuit!
Ah! sa voix me frappe de terreur!
Ô terreur! C'est lui!
Ô terreur! Toujours lui!
Dans mon palais, dans mon palais il la poursuit
Ah! sa voix me frappe de terreur!

JEAN
(d'une voix éclatante)
Jézabel! Jézabel!! Jézabel!!!
Pas de pitié!
Jézabel! Jézabel!! Jézabel!!!
Frappe donc! pour toi, non, jamais de pitié!
Nul ne prendra jamais pitié de ta douleur!
Jézabel! Jézabel!! Jézabel!!!
Pour toi, non jamais... jamais de pitié!

HÉRODE
(à  Jean très énergique)
Homme! cesse de menacer!

JEAN
(à  Hérodiade, bravant Hérode)
Jézabel!! Sur toi malheur!

HÉRODIADE
(éperdue)
Ah! fuyons! Vois ma terreur!

HÉRODE
Crains ma fureur!


(Hérode entraîne Hérodiade palpitante.
Ils entrent précipitamment dans le palais comme fuyant
avec terreur devant le geste de malédiction de Jean.)





Scène IV


JEAN
(les regardant s'éloigner)
Calmez donc vos fureurs:
Allez, ne parlez pas d'offense,
Vous que le Seigneur tient déjà  dans sa balance!
(Salomé apparaît.
Elle s'élance vers Jean et tombe à  ses genoux.)


SALOMÉ
(avec joie)
Jean! je te revois!

JEAN
(avec bonté)
Enfant! que me veux-tu?

SALOMÉ
(avec transport)
Ce que je veux ô Jean!
(tendre et émue)
Ce que je veux...te dire que je t'aime,

JEAN
Salomé...

SALOMÉ
...que je t'aime

JEAN
...qu'ai-je entendu?

SALOMÉ
Et que je t'appartiens! que je vis par toi-même...
Qu'au son de ta voix tout mon être est suspendu!
Je t'appartiens! je t'aime!
Loin de toi je souffrais...ah! je souffrais! et me voilà  guérie!
Dans ton regard est ma patrie...
Mon visage est baigné de larmes...
Et mon coeur tressaille de bonheur!

JEAN
(la soutenant)
Que me veut ta splendeur dans l'ombre de ma vie?
Que ferait ta jeunesse à  peine épanouie,
Dans les pierres de mon chemin?
Pour toi c'est la saison où les voeux moins timides
Appellent des baisers sur des baisers sur les lèvres avides!
Pour toi c'est la saison d'aimer! d'aimer!
Pour moi tout autre est le destin!
Non! je ne veux pas t'entendre!
Non je ne veux pas t'entendre!
Laisse-moi! éloigne-toi!
Pauvre âme naïve et tendre! va, laisse-moi!
Pauvre âme naïve et tendre!
Va! âme naïve et tendre!
Va! pauvre âme éloigne-toi! Va-t'en!

SALOMÉ
(avec élan)
Ah! je veux t'aimer sur terre!

JEAN
(la repoussant avec tristesse)
Non! Jamais! je ne veux pas t'entendre!

SALOMÉ
(avec ardeur)
Non! l'amour n'est pas un blasphème!
C'est ton amour que je veux!
Je t'aime! c'est toi seul que j'aime!
Qu'à  tes genoux s'épande l'or de mes cheveux! oui, c'est toi seul que j'aime!
C'est toi! toi seul, que j'aime! ô Jean!

JEAN
(éperdu)
Jamais!
(inspiré)
Aime-moi donc alors, mais comme on aime en songe!
Dans la mystique ardeur où l'idéal te plonge,
Transfigure l'amour qui consume tes sens!
Bannis tous les transports d'un sentiment profane,
Élève ton âme jusqu'au ciel, qu'elle plane
Au milieu des parfums d'un nuageux encens!
Enfant, regarde cette aurore
De vie et d'immortalité! Regarde!
N'entends-tu pas les saints cantiques
Qui prennent leur essor
Et les voeux des âmes mystiques
Ouvrant leurs ailes d'or!
Enfant, regarde cette aurore!
La foi nouvelle est près d'éclore!
Enfant, regarde cette aurore
De vie et d'immortalité!

SALOMÉ
(ravie)
Ah! je t'écoute! je t'adore!
L'éclat de tes yeux plus resplendissant que l'aurore
Illumine les cieux!
Je t'écoute, je t'adore!
Je t'aime! je t'adore!
Je t'aime! je t'adore! je t'appartiens

JEAN
Enfant, c'est la foi nouvelle et la vie!
C'est la foi nouvelle et l'immortalité!
C'est l'immortalité!
Regarde cette aurore!
Regarde! cette aurore! ô vérité!


(Jean se délivre des bras de Salomé
qui tombe à  genoux en levant les mains vers le ciel.)



RIDEAU






Acte 2




Scène V

La Chambre d'Hérode

(C'est l'heure de la sieste.
Jour tamisé par les tentures.
Hérode est étendu sur un lit d'ivoire.
Des Esclaves sont accroupies au fond de la chambre.)



RIDEAU




ESCLAVES
(1ers et 2ds soprani)
Roi, tu peux t'assoupir sur ta couche d'ivoire,
Tu peux rêver d'amour, tu peux rêver de gloire.
Les ardeurs du midi font taire les échos:
Tu peux rêver d'amour...d'amour!
Rien ne troublera ton repos!
C'est l'heure où le soleil monte dans le ciel bleu...
Et couvre le désert de ses vagues de feu...
Tu peux rêver d'amour!
Tu peux rêver d'amour!

HÉRODE
(sur son lit, la voix suffoquée, à  lui-même)
Non! le sommeil me fuit et ses chaudes haleines
Font circuler un sang plus brûlant dans mes veines!
Dans les clartés de l'aube ou dans l'ombre du soir,
C'est elle que j'attends...
Elle qui je veux voir!
(aux esclaves)
Que votre danse, au moins, me la rappelle encore!

DANSE BABYLONIENNE

(danse devant le lit d'Hérode;
sur un geste d'Hérode les danses s'arrêtent)


UNE JEUNE BABYLONIENNE
(à  Hérode)
Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui...

ESCLAVES
Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui...

UN JEUNE BABYLONIENNE
Maître, bois dans cette amphore
Le vin rosé d'Engaddi!

ESCLAVES
Bois!

UNE JEUNE BABYLONIENNE
C'est un rayon de l'aurore enchâssé dans l'or poli...

ESCLAVES
Bois!

UNE JEUNE BABYLONIENNE
Et dans l'ivresse du breuvage,
Dont notre pays est fier
Tu retrouveras l'image
De l'être qui t'est si cher!
Bois ce vin!

ESCLAVES
Bois!
C'est un rayon de l'aurore
Enchâssé dans cet or!

LES ESCLAVES et UNE JEUNE BABYLONIENNE
Bois!

(Hérode se lève)

HÉRODE
(à  lui-même, trouble et radieux)
Ce breuvage pourrait me donner un tel rêve!
Je pourrais la revoir...
Comtempler sa beauté!
Divine volupté à  mes regards promise!
Espérance trop brève
Qui viens bercer mon coeur et troubler ma raison...
Ah! ne t'enfuis pas douce illusion!
(avec le plus grand charme et très soutenu)
Vision fugitive et toujours poursuivie
Ange mystérieux qui prend toute ma vie...
Ah! c'est toi! que je veux voir
Ô mon amour! ô mon espoir!
Vision fugitive! c'est toi!
Qui prends toute ma vie!
Te presser dans mes bras!
Sentir battre ton coeur
D'une amoureuse ardeur!
Puis mourir enlacés...dans une même ivresse
Dans une même ivresse...
Pour ces transports...pour cette flamme.
Ah! sans remords et sans plainte
Je donnerais mon âme
Pour toi mon amour! mon espoir!
Vision fugitive! c'est toi!
Qui prends toute ma vie!
Oui! c'est toi! mon amour!
Toi, mon seul amour! mon espoir!

UNE JEUNE BABYLONIENNE
(à  Hérode)
Que ce philtre amoureux dissipe ton ennui!

HÉRODE
(agité et inquiet)
Si l'esclave mentait cependant... ce breuvage...
Si c'était un poison mortel...
Lâche terreur... voir son image...
Puis-je hésiter encor, quand on m'offre le ciel?
(à  la Babylonienne)
Donne la coupe, esclave!
(Il boit; jetant la coupe, et avec un cri)
Ah! déjà ...je chancelle...
Mes yeux sont obscurcis!
Mais... je la vois... c'est elle! c'est elle!
Que de cris sur ma lèvre... et je ne puis parler...
Je sens là , dans mon coeur qui s'agite et soupire...
Comme un aveu brûlant qui ne peut s'exhaler...
Ah! prends pitié... pitié de mon martyre...
Viens plus près! je le vieux!
Viens plus près!
Que ma lèvre effleure
(avec passion)
L'or de tes cheveux!
Qu'à  tes pieds je meure...
Ah! dans mon vertige, je ne veux que toi!
Viens plus près...je le veux!
(il s'avance vers le lit croyant y entraîner Salomé.)
Sois à  moi! sois à  moi! encor...
Viens! qu'à  tes pieds je meure!
(Phanuel paraît.)
Encor...
(presque sans voix)
plus près...encor...
(avec un cri étouffé)
Ah!


(Il tombe accablé sur le lit et s'endort.
Sur un geste de Phanuel,
les Esclaves se lèvent et disparaissent.)





Scène VI


PHANUEL
(considérant Hérode avec pitié.)
Voilà  l'homme qui fait trembler tout un empire!
Une femme occupe ses pensées!
Et le roi... le voilà ! et le roi... le voilà !
Flétri par le délire!
Et le roi, le voilà !

HÉRODE
(s'éveillant et cherchant à  se rappeler le rêve qui l'opresse)
Là ...n'ai-je pas vu sa vivante image?
Là ! tout a disparu!
(il se lève chancelant)
à  moi! à  moi!
(apercevant le Chaldéen; avec une vague terreur aussitôt apaisée)
Phanuel! est-ce toi?

PHANUEL
(triste et grave, sans lenteur)
Hérode, tristement je reviens dans Sion:
La misère s'accroit selon la prophétie,
Et le peuple inquiet réclame le Messie!

HÉRODE
(agité et suppliant; à  Phanuel)
Explique-moi d'abord le mal que je ressens!
Ah! guéris cet amour qui consume mes sens!
Ah! guéris cet amour dont je meurs...
Nuit et jour... je l'appelle... et je vois son image!
(avec ardeur et tendresse)
Un instant j'ai cru la posséder... vain mirage!
Hélas! ce n'était qu'un fantôme, une ombre... une vapeur!
Ah! guéris cet amour!
Ah! guéris cet amour!
Parle... parle...
Est-ce le délire...
Est-ce un songe trompeur?

(fiévreusement et avec autorité)

Parle... parle!

PHANUEL
(avec fermeté)
Roi, tu dis vrai, c'est le délire!
Une femme t'occupe alors tout respire
Autour de toi
La révolte et le sang!
Roi, le ciel devient menaçant!
Parcourant, en ton nom, les cités et la plaine,
Partout! Partout j'ai demandé l'appui de nos voisins!
Nos plus sûrs alliés sont soumis aux Romains!

HÉRODE
Je le sais; mais ici la révolte est prochaine,
Car le peuple est pour moi!

PHANUEL
Le peuple est inconstant!
Il tremble devant toi, mais c'est Jean qu'il acclame!

HÉRODE
Ce Jean me servira!
Et les Romains chassés
Je vaincrai les prophètes!
(avec fermeté)
Tu verras à  mes pieds tomber toutes les têtes
De ces fous dangereux que la gloire a tentés!

PHANUEL
(avec foi)
Des fous... eux? des croyants...

HÉRODE
(s'animant)
Ce sont des révoltés!

PHANUEL
(avec courage)
Que tu glorifieras par le martyre!

HÉRODE
Je saurai les proscrire!

PHANUEL
On entendra leurs cris!

HÉRODE
Je les étoufferai!

PHANUEL
Leurs temples resteront!

HÉRODE
(terrible)
Je les renverserai!

LE PEUPLE
(au loin, acclamant Hérode)
Gloire au Tétrarque! à  l'alliance
Qui nous promet la liberté!

HÉRODE
(à  Phanuel, avec orgueil)
Entends-tu, Phanuel? ai-je encor la puissance?

PHANUEL
(est remonté vers le fond et regardant)
Ce sont des messagers!

HÉRODE
(avec assurance)
De nos voisins tributaires de Rome,
Ce sont les messagers!
Mon oeuvre se consomme!
Je puis braver tous les dangers!

PHANUEL
Ce sont les messagers!


(Hérode et Phanuel sortent - la scène change à  vue)




Scène VII

2d Tableau

La Grande Place à  Jérusalem (le Xyste)

(A droite l'entrée principale du Palais d'Hérode
avec un vaste escalier.
A gauche, une suite de terrasses aboutissant à  la porte dorée.
Dans le lointain, la vue de la ville,
l'aspect du Temple de Salomon sur le Mont Moriah.
Une multitude se presse,
aux environs du Palais en attendant l'arrivée d'Hérode.
Dernières heures du jour.)

LA FOULE
Roi! que ta superbe vaillance
Nous sauve d'un joug détesté! Gloire!
Gloire! gloire à  l'alliance qui nous promet la liberté!
Roi! que ta superbe vaillance
Nous sauve d'un joug détesté! Gloire!
Gloire au Tétrarque à  l'alliance qui nous promet la liberté!
Roi! tu nous sauves d'un joug détesté!


(Hérode descend les degrés du Palais;
il est suivi des Messagers.)


LA FOULE
Gloire à  toi! Gloire à  toi!

HÉRODE
(à  la foule, avec grandeur)
Ô peuple, le moment est venu de te faire connaître
le projet que caresse ton maître:
Depuis assez longtemps nous nous courbons flétris
Par le joug!
Le romain n'a que notre mépris,
Mais installé chez nous avec un front superbe,
Il donne à  ses troupeaux le meilleur de notre herbe!
Peuple, pour le chasser seconde de mon effort:
Voici mes alliés! Es-tu prêt?

LES MESSAGERS et LA FOULE
Oui, la mort! la mort
Ou notre indépendance!

HÉRODE
Et vous mourrez en braves?

LES MESSAGERS et LA FOULE
Oui! nous le jurons! plus d'entraves!

HÉRODE
Si leurs cohortes, là , surgissaient tout à  coup?

LES MESSAGERS et LA FOULE
Nous n'aurions qu'un seul cri:
la mort! la mort! ou notre indépendance!
Nous le jurons! la mort!

LA FOULE
La mort! la mort! la mort! la mort!
Nous le jurons!

LES MESSAGERS
Aux Romains orgueilleux de nous avoir soumis!

HÉRODE, PHANUEL et LA FOULE
Aux Romains! faisons une guerre sacrée!

LES MESSAGERS
Faisons une guerre sacrée!

HÉRODE, PHANUEL et LA FOULE
Aux Romains orgueilleux!

LES MESSAGERS
Jetons-nous bravement dans les rangs ennemis!

TOUS
Frappons cette race abhorrée!
Aux Romains orgueilleux de nous avoir soumis!
Faisons une guerre sacrée!
Frappons! Frappons! frappons cette race!
(abhorrée!)
Frappons-les ces Romains! ces Romains orgueilleux!
Frappons ces Romains orgueilleux!
Jetons-nous dans les ranges ennemis!
Frappons! frappons ces Romains! frappons ces Romains!
frappons ces Romains orgueilleux!
Frappons-les!

HÉRODE
C'est bien! vous, messagers, dites quels sont vos gages?
Des hommes? Des armes?
La mort! ou notre indépendance!

PHANUEL
Parlez!
Que nous apportez-vous?
Des hommes! Des armes!

LES MESSAGERS
Tu nous garderas comme otages!
Quinze mile chevaux!
Des hommes! Des armes!

TOUS
Cent chariots! des hommes! des armes!
La mort! ou notre indépendance!
Frappons-les ces Romains, ces Romains orgueilleux!
Frappons-les! frappons-les ces Romains,
Frappons ces Romains orgueilleux!


(Hérodiade paraît au haut de l'escalier,
d'un geste elle a impose silence à  la foule qui frappée de stupeur,
écoute les fanfares romaines encore très lointaines.
Tous s'arrêtent interdits.)


HÉRODIADE
(ironiquement et avec autorité)
Vous qui tenez conseil sur les places publiques...
Cessez donc un moment vos appels héroïques;
Ecoutez! écoutez! là -bas vous entendrez monter
les pas du consul et de son escorte?

HÉRODE et PHANUEL
(avec effroi)
Vitellius!

(elle descend)


LES MESSAGERS et LA FOULE
(atterrés)
Ô Dieux! nous sommes perdus!

HÉRODE
(à  Hérodiade)
Vitellius!

LES MESSAGERS et LA FOULE
Vitellius!

HÉRODIADE
(à  la foule)
Il est à  notre porte!

HÉRODE
Que faire?

LES MESSAGERS et LA FOULE
Nous sommes perdus!

HÉRODIADE
Peut être!


(Fanfares romaines plus rapprochées.)


HÉRODIADE
(à  Hérode, à  part)
Toi, ne tremble plus;
(avec ardeur et tendresse)
…ton existence m'est plus chère...
plus chère que la mienne...que la mienne...
Hérode...je t'aime!
(avec audace)
Je saurai les tromper!


(Des femmes envahissent la place en courant éperdues -
mouvement général - tout le monde s'agite confusément -
les Juifs, les Pharisiens, etc...
tous enfin se pressent à  leur tour pour découvrir les Romains.
Hérodiade, Hérode et Phanuel forment un groupe isolé.
Le premier plan de la scène est abandonné
par la foule qui s'est portée au fond. La nuit est venue peu à  peu.)


SOPRANI
Ah! le Romain! le Romain! le Romain!

HÉRODIADE
(calme et fière)
Qu'il vienne!

LA FOULE
L'airain retentit! le Romain! le Romain!
Sur leur passage
Tout cède et s'enfuit!
Sinistre présage! le Romain! Ah!


(Vitellius a paru - il est dans une grande litière
que soutiennent 3 esclaves éthiopiens -
des licteurs l'entourent; ils portent des torches.
Le Proconsul a été précédé par des Vélites
et des porteurs d'enseigne avec les aigles dorées
qui surmontent les drapeaux de pourpre.
Hérode, confus et troublé, va à  la rencontre de Vitellius.
Hérodiade s'avance également.
Vitellius descend lentement de sa litière
et observe avec défiance le trouble général.
La foule s'est inclinée.)


VITELLIUS
(sombre)
A mon approche quel trouble fait détourner les yeux?
Quel trouble... fait détourner les yeux?
S'il me faut réprimer un complot odieux, qu'ils tremblent!
Le châtiment est proche pour ce peuples orgueilleux!

HÉRODE
A son approche quel trouble me fait baisser les yeux?
Quel trouble me fait baisser les yeux!
Sachons cacher nos voeux! Sachons cacher encor
Et ma haine et mes voeux! Qu'ils tremblent!
Car la vengeance est proche contre un joug odieux!

VITELLIUS
Quel trouble fait détourner les yeux?
Qu'ils tremblent! qu'ils tremblent!
Le châtiment est proche!
Qu'ils tremblent!

PHANUEL
A leur approche
Quel trouble leur fait baisser les yeux?
Est-ce le châtiment? le châtiment qui commence pour eux!
Ils tremblent!
Jean, ton heure est proche!
Et Dieu va combler tes voeux!

LES MESSAGERS
Quel trouble...
Nous fait baisser les yeux?
Quel trouble!
Sachons cacher notre haine et nos voeux!
Qu'ils tremblent!
Car la vengeance est proche, plus de joug!
Contre un maître odieux!

HÉRODIADE
L'ingrat qui m'oubliait se courbe devant eux!
Il tremble! et le sort comble mes voeux!
Il tremble! il tremble! le sort comble mes voeux!

LA FOULE
Quel trouble... nous fait baisser les yeux!
Quel trouble...
Qu'ils tremblent!
Qu'ils tremblent...
Non! plus de joug odieux!

LES ROMAINS
Qu'ils tremblent!

VITELLIUS
(très accentué)
A mon approche quel trouble fait détourner les yeux!
S'il me faut réprimer un complot odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Le châtiment est proche
Pour ce peuple orgueilleux!
Le châtiment est proche pour ce peuple!
Le châtiment est proche pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple!
Le châtiment est proche, pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple!
Ils tremblent!
Voyez! ils tremblent!

LES ROMAINS
(très accentué)
A notre approche quel trouble fait détourner les yeux?
S'il nous faut réprimer un complot odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Le châtiment est proche
Pour ce peuple orgueilleux!
Le châtiment est proche, pour ce peuple!
Le châtiment est proche, pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple!
Le châtiment est proche, pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple!
Ils tremblent!
Voyez! ils tremblent!

VITELLIUS
(très accentué)
A mon approche quel trouble fait détourner les yeux!
S'il me faut réprimer un complot odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Le châtiment est proche
Pour ce peuple orgueilleux!
Le châtiment est proche pour ce peuple!
Le châtiment est proche pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple!
Le châtiment es proche, pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple
Ils tremblent!
Voyez! ils tremblent!

LES ROMAINS
(très accentué)
A notre approche quel trouble fait détourner les yeux!
S'il me faut réprimer un complot odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Le châtiment est proche
Pour ce peuple orgueilleux!
Le châtiment est proche pour ce peuple!
Le châtiment est proche pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple!
Le châtiment es proche, pour ce peuple!
Pour ce peuple orgueilleux! pour ce peuple
Ils tremblent!
Voyez! ils tremblent!

HÉRODE
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Car la vengeance est proche!
Oui, la vengeance est proche,
Contre un joug odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Qu'ils tremblent!
Sachons cacher encor nos voeux!
Notre haine et nos voeux!
Sachons cacher encor notre haine et nos voeux!
et nos voeux! notre haine!

PHANUEL
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Ô Jean, ton heure est proche!
Ô Jean, ton heure est proche!
Et Dieu comble tes voeux! Ils tremblant!
Ils tremblent! Ils tremblent!
Ô Jean! ô Jean!
Dieu va donc combler tes voeux!
Dieu va combler tes voeux!
Dieu va combler tes voeux!
Ô Jean! proche.

LES MESSAGERS
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Car la vengeance est proche!
Oui, la vengeance est proche,
Contre un joug odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Qu'ils tremblent!
Sachons cacher...notre haine! et nos voeux
Notre haine et nos voeux!

LA FOULE
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Car la vengeance est proche
Contre un joug odieux!
Qu'ils tremblent! Qu'ils tremblent!
Qu'ils tremblent!
Sachons cacher notre haine ! notre haine et nos voeux!
Notre haine! et nos voeux!

HÉRODIADE
Le sort va donc combler mes voeux!
Il m'oubliait! il m'oubliait!
Mais mon triomphe est proche,
Le sort comble mes voeux!
Il tremblent! Il tremble!
Il tremble!
L'ingrat! l'ingrat! qui m'oubliait se courbe devant eux!
Ah! l'ingrat! l'ingrat! se courbe devant eux!

VITELLIUS
A mon approche,
Quel trouble fait détourner les yeux?
Quel trouble fait détourner les yeux?
Sachons encor réprimer un complot odieux!
Le châtiment est proche
Pour ce peuple orgueilleux!
Pour ce peuple orgueilleux! orgueilleux!
Pour ce peuple orgueilleux!
Qu'ils tremblent!

LA FOULE
Pourquoi... baisser... les yeux? Pourquoi?
Sachons cacher notre haine et nos voeux!
Notre haine et nos voeux!
Sachons dissimuler encor nos voeux!
Notre haine et nos voeux!
Qu'ils tremblent!

LES ROMAINS
Quel trouble fait détourner les yeux?
Quel trouble fait détourner les yeux?
Le châtiment est proche
Pour ce peuple orgueilleux!
Pour ce peuple orgueilleux!
Pour ce peuple orgueilleux! orgueilleux!
Qu'ils tremblent!

LES MESSAGERS
Pourquoi... baisser...les yeux?
Sachons cacher notre haine et nos voeux!
Notre haine et nos voeux!
Sachons cacher encor nos voeux!
Notre voeux! Notre haine et nos voeux!
Qu'ils tremblent!

HÉRODIADE
Quel trouble fait détourner les yeux?
L'ingrat qui m'oubliait se courbe devant eux!
Hélas! l'ingrat qui m'oubliait se courbe devant eux!
Il tremble! mais mon triomphe est proche!
Et le sort va combler mes voeux!
Le sort comble mes voeux! mes voeux!

HÉRODE
Quel trouble me fait baisser les yeux?
Sachons cacher encor ma haine et mes voeux! ma haine et mes voeux!
Car la vengeance est proche
Contre un jong odieux!
Contre un jong odieux! odieux!
Contre un jong odieux!
Qu'ils tremblent!

PHANUEL
Quel trouble leur fait baisser les yeux?
Ô Jean! ô Jean!
Dieu comble tes voeux!
Oui! Dieu comble tes voeux!
Ô Jean, ton heure est proche et Dieu va combler tes voeux!
Et Dieu comble tes voeux!
Qu'ils tremblent!

VITELLIUS
(au peuple)
Je représente ici César et la justice,
Peuple, quels son tes voeux?

LES MESSAGERS et LA FOULE
(La foule interdite, revenue de sa surprise, entoure le Proconsul)
Rome... nous est propice?
Qu'elle nous rende alors le Temple d'Israël!
Et fasse respecter le grand Prêtre à  l'autel!

VITELLIUS
Tibère exaucera ce voeu trop légitime.
Célébrez le pouvoir d'un vainqueur magnanime!

LES MESSAGERS et LA FOULE
Salut au Proconsul! à  Tibère! à  César! Salut!

LES MESSAGERS et LA FOULE
Salut au Proconsul! aux Romains! aux Soldats! Salut!

CANANÉENNES
(Femmes et enfants, dans la coulisse)
Hosannah!
(Au moment où Vitellius, Hérodiade, Hérode,
Phanuel et les Romains vont se diriger vers le palais,
on entend les voix des Cananéennes -
Tous s'arrêtent. Bientôt paraissent Jean et Salomé -
des enfants les précèdent,
des femmes les suivent agitant des palmes fraîches.
Le blanches clartés de la lune les enveloppent
comme dans une auréole.)

Hosannah! Hosannah!
(Vitellius s'arrête, surpris des témoignages de respect
et d'amour que l'on donne à  Jean en scène, au fond du théâtre)

Hosannah! Hosannah!
Gloire à  celui qui vient au nom du Seigneur!

SALOMÉ
Hosannah! Hosannah
Gloire à  celui qui vient au nom du Seigneur!

HÉRODE
(à  Phanuel, avec une vive surprise)
Vois! c'est elle!

PHANUEL
Salomé!

HÉRODE
Mon coeur l'avait bien reconnue!

HÉRODIADE
(à  part, observant Hérode)
Il connaît cette enfant!
Il pâlit à  sa vue!

CANANÉENNES
Hosannah! Hosannah! Hosannah! Hosannah!

SALOMÉ
Hosannah! Hosannah!

VITELLIUS
(avec ironie)
Quel est ce mortel triomphant!

SALOMÉ
(à  Vitellius avec foi)
C'est le prophète du Dieu vivant!

VITELLIUS
(à  Hérodiade)
Un fou!

HÉRODIADE
(à  Vitellius perfide et frémissante)
Qui rêve la puissance... Regarde...
(à  part)
Je tiens ma vengeance!

LES CANANÉENNES
Gloire à  celui qui vient au nom du Seigneur!

JEAN
(à  Vitellius et à  la Foule, avec un accent inspiré)
Toute justice vient du ciel!
Homme, ta puissance fragile
Se brise aux pieds de l'Eternel comme un vase d'argile!
Toute justice vient du ciel!
Toute justice vient du ciel!


(Les Cananéennes entourent Jean -
Hérodiade et Vitellius entrent dans le palais,
tandis que Phanuel entrent.
Hérode qui ne peut détacher ses regards de Salomé.)


LES CANANÉENNES
Hosannah!
Gloire au Seigneur! au Seigneur! au Seigneur!
Salut! Gloire au Seigneur!

LES ROMAINS
Salut! au Proconsul! à  César! à  César!
Salut! au Proconsul!

LES MESSAGERS et LA FOULE
Salut! au Proconsul! aux Romains! aux Romains!
Salut! au Proconsul!


(La Foule acclame le Proconsul.)

RIDEAU







Acte 3



La Demeure de Phanuel

1er Tableau




Scène VIII

(Au fond, une grand ouverture qui laisse voir la nuit étoilée
et d'où l'on domine Jérusalem.)

PHANUEL
Dors, ô cité perverse! ignore le destin
Qui frappera tes fils au milieu de leurs fêtes!
Dors, et n'écoute pas la plainte des prophètes,
Moi, j'interrogerai le ciel jusqu'au matin!
Astre étincelants que l'infini promène,
Enfermant l'avenir dans vos cercles de feu,
Astres qui dévoilez la destinée humaine,
Astres étincelants! parlez! quel est ce Jean?
Est-ce un homme? parlez! est-ce un Dieu?
(avec puissance)
Sa voix tonne comme la foudre;
Il dit: "Vous trouverez! cherchez!
Les sceptres vont tomber en poudre!
Peuples! ceignez vos reins! Marchez!"
Et les humbles, sur son passage,
Paraissent attendre un signal;
Et les rois cachent leur visage
Dans les plis du manteau royal!
(avec une terreur religieuse)
Quel est ce Jean? est-ce un homme? est-ce un Dieu?
Astres étincelants que l'infini promène,
Enfermant l'avenir dans vos cercles de feu,
Astres qui dévoilez la destinée humaine,
Astres étincelants! parlez!
Quel est ce Jean? est-ce un homme? est-ce un Dieu?
Astres étincelants! parlez! parlez!


(Il reste absorbé dans la contemplation de la nuit étoilée.
Hérodiade entre, tout à  coup, inquiete, agitée.)

HÉRODIADE
Ah! Phanuel!

PHANUEL
(surpris)
Vers ma demeure
Quel souci t'amène à  cette heure?

HÉRODIADE
Puis-je m'inquiéter l'heure ou du danger?
(sombre et décidé)
La Reine vient ici pour se venger!

PHANUEL
Se venger?

HÉRODIADE
(bas à  Phanuel)
Le ciel et notre âme ont un lien secret!
Phanuel, montre-moi
L'astre auquel est lié le sort de cette femme
(en animant)
Qui m'a volé l'amour du roi!

PHANUEL
(hésitant)
Tu le veux?

HÉRODIADE
Je l'ordonne!

PHANUEL
Écoute:
J'ai souvent contemplé ton astre... et je l'ai vu
Par un autre toujours obscurci dans sa route!
Ce soir encore...


(Ils se dirige vers le fond.)

HÉRODIADE
(anxieuse et troublée)
Ah! que dis-tu?

PHANUEL
(considérant le ciel)
Vos étoiles sont comme une âme jumelle
Avec la même vie et la même clarté!
Le destin vous sépare, mais l'amour vous appelle!

HÉRODIADE
(avec angoisse)
Regarde encore! et dis la vérité!
(avec énergie)
Phanuel! Phanuel! je veux tout connaître!

PHANUEL
(sombre, quittant le fenêtre,
avec un accent prophétique)
L'horizon devient menaçant:
Je vois l'étoile disparaître...
Tu restes seule...
(avec terreur)
Oh! que de sang! que de sang couvre ton étoile!

HÉRODIADE
(frémissante)
Du sang! je suis vengée!

PHANUEL
(toujours sous l'influence prophétique,
sans écouter Hérodiade)
Hélas! un dernier voile...
Se déchire...
(avec éclat)
tu fus mère!

HÉRODIADE
(avec une subite expression de stupéfaction)
Mère!

PHANUEL
... et tu l'es plus!

HÉRODIADE
(puis s'attendrissant)
Mot sublime! mère!

PHANUEL
(la dominant)
Reine! songe au passé!

(long silence)

HÉRODIADE
(avec la plus grand émotion)
Si Dieu l'avait voulu...
Si j'avais pu garder
Auprès de moi cet ange!
J'aurais tout oublié!
Vengeance, amour déçu!
Si j'avais pu garder auprès de moi cet ange!
Mon âme a besoin de tendresses...
(expressivo)
Je voudrais mon enfant, j'ai soif de ses caresses!
La voir, la presser sur mon coeur!

PHANUEL
Qu'il te souvienne!
Songe au passé!
(à  part)
Son coeur se trouble!
(à  Hérodiade)
Qu'il te souvienne!
Espère encore!
(avec insistance)
Tu peux la voir!

HÉRODIADE
(avec élan)
Je pourrais la revoir!
Ô ciel! pour moi plus de douleur!
Je verrais mon enfant!
Hélas! j'ai tant souffert, j'ai soif de ses caresses!
Phanuel! rends la moi!
Je voudrais mon enfant.
Hélas! j'ai tant souffert!
Je vais la voir! la voir encor!
La voir encor! ah!
Phanuel! ah! pitié!
(avec des larmes)
Oui! Hélas! j'ai tant souffert!

PHANUEL
Plus de douleur!
Ah! dans son regard! le pitié brille!
Espère encor!
Espère encor! tu reverras enfin ta fille!
Tu reverras l'enfant, l'enfant abandonné!
Espère encor! encor! ah!
Tu voudrais ton enfant! ta fille! ton enfant!
(tout à  coup, lui montrant Jérusalem)
Là ! regarde! elle entre dans le Temple!

HÉRODIADE
(avec épouvante)
Ma fille! elle!
(très déclamé)
ma rivale!
Non! non! non! ma fille est morte...
(avec égarement)
et je n'ai plus d'enfant!

PHANUEL
(avec emportement et d'une voix tonnante)
Reine impitoyable et fatale,

(presque parlé)
Va, tu n'es qu'une femme! une mère, jamais!

HÉRODIADE
(avec un cri)
Ah!


RIDEAU

Fin du 1er Tableau du 3e Acte.

2d Tableau

Le Saint Temple

(Partie immense du Temple précédant le Sanctuaire.
Au fond, portes d'argent sur lesquelles tombent des voiles de lin.
Ces voiles à  fleurs de pourpre et d'hyacinthe cachent l'entrée du Sanctuaire.)




Scène IX

(Au lever de rideau la scène est déserte.
Salomé entre, défaillante, se soutenant à  peine.)

VOIX AU DEHORS

(1rs et 2ds Soprani)
Hérode! à  toi ces palmes! à  toi ces fleurs! à  toi ces palmes et ces fleurs!

SALOMÉ
L'aube renaît à  peine... on s'éveille au palais!
On acclame Hérode et la Reine!
Ah! qu'ils soient maudits à  jamais
Ceux qui pour suivent de leur haine
Jean mon bien-aimé!
(avec angoisse)
Ils l'ont pris... enchaîné!
Quel supplice s'apprête! ou, peut être... déjà .
Quel tombeau s'est ferme?

VOIX AU DEHORS
A tous deux richesse et bonheurs:
Que vos jours soient nombreux et calmes!
A toi ces palmes! A toi ces fleurs!
Tu ressembles aux météores
Qui brillent au ciel d'Orient!
Et l'on voit venir les aurores
Te saluer en souriant!
Te saluer en souriant!
A toi, Reine, à  toi ces fleurs!
A toi ces palmes!
A toi, Reine, à  toi, ces fleurs!
A toi, ces palmes!
A toi! ces fleurs! A toi ces fleurs!
A toi, ces palmes! A toi!

SALOMÉ
(péniblement)
Je souffre!
Et là ... toujours ces chants de fête!
La force m'abandonne...
Hélas! toute la nuit j'ai veillé!
(avec énergie)
C'est ici pourtant qu'ils l'ont conduit!
Un sinistre complot menace le prophète;
Cet Hérode tremblant en face des Romains,
Et ces pharisiens craignant pour leur puissance
L'ont fait jeter au fond des souterrains!
(avec désespoir)
Dieu! tu n'entends donc pas leur injuste sentence!
Dieu! pitié! pitié!
Charme des jours passés où j'entendais sa voix.
Où je sentais mon coeur renaître à  l'espérance.
As-tu donc disparu pour la dernière fois?
Vais-je rester seule...seule encor avec ma souffrance?
Les cieux s'ouvraient plus brillants et plus clairs...
La tendresse et la foi palpitaient dans les airs! dans les airs!
A peine ai-je entrevu cette heure fortunée!
Que tu viens me frapper cruelle destinée!
(avec désespoir)
Oui, tu viens me frapper... cruelle destinée!
Dieu! Dieu! Dieu!
Prends pitié de mes pleurs! ouvre pour moi sa tombe!
Prends pitié de mes pleurs! ouvre pour moi sa tombe!
Prends pitié de mes pleurs!
Ah! pitié! Bourreaux! Bourreaux!
S'il doit mourir, près de lui, laissez-moi mourir!


(Salomé tombe épuisée près de la grille de la prison.)





Scène X

(Hérode paraît; il se dirige vers la grille du souterrain;
il est sombre et préoccupé)

HÉRODE
C'en est fait! la Judée appartient à  Tibère!
A quoi m'a-t-il servi de flatter les Romains
Pour devenir le roi de ce pays prospère.
(ironiquement)
Je suis chef de tribu chez les Galiléens!
Tu l'emportes César! mais ma vengeance est prête;
Tremble! tremble! je sauverai Jean, ce hardi prophète
Qui n'attend rien de ta faveur
(avec violence)
Et les Juifs briseront ton joug envahisseur!
(Il va pénétrer dans le souterrain lorsqu'il aperçoit Salomé
toujours accroupie dans l'ombre, et qu'il ne peut reconnaître.)
On m'écoutait! on m'écoutait!
(s'avançant)
femme, femme
(plus vite et rudement)
réponds...que fais-tu là ?

SALOMÉ
(faiblement)
Qui parle?

HÉRODE
(la reconnaissant)
Ah! Salomé! Salomé! c'est elle qui je vois... c'est elle!
(avec une explosion de bonheur)
Rêves réalisés!

SALOMÉ
(accablée et interdite)
Que voulez-vous de moi?

HÉRODE
(avec une extrême tendresse)
Salomé! Demande au prisonnier qui revoit la lumière,
Au coeur désespéré qui renaît à  l'amour,
Demande-leur, enfant, ce qu'ils veulent sur terre?
Ils oublient tout, la nuit, le froid et la misère:
Ils ne désirent rien, car ils ont le soleil!
Ils ont la joie, ils ont un horizon vermeil!
Et pour moi c'est ainsi: j'ai tout ce que j'espère!
Salomé! Salomé!
Laisse-moi contempler ta beauté douce et fière!
Salomé! Salomé!
Quelle ivresse ineffable illumine mes cieux!
Mon rayon de soleil c'est l'éclat de tes yeux.
Toi seule est le trésor que je cherche sur terre!
Salomé! Salomé! laisse-moi t'aimer!
(palpitant)
Salomé Salomé! laisse-moi t'aimer!

SALOMÉ
(comprenant tout enfin, elle repousse Hérode avec horreur)
Que m'oses tu dire?

HÉRODE
(avec passion)
Je t'aime!
Oui, je n'aime que toi!
Et c'est toi que je veux!
Oui, ton corps et ton âme
Vont m'appartenir, car je suis le roi!

SALOMÉ
(frémissante)
Le roi! c'est lui! l'infâme!

HÉRODE
Viens! sois à  moi!
Salomé! je t'aime!
Viens! sois à  moi!

SALOMÉ
Jamais!

HÉRODE
Faveur suprême du ciel en ce jour!
Esclave, je t'aime.
Et veux ton amour!

SALOMÉ
Non!

HÉRODE
Ah! Vois quelle aurore
S'ouvre devant toi!
Viens! Salomé, je t'implore!
Ah! Vois quelle aurore
S'ouvre devant toi!

SALOMÉ
C'est lui qui m'aime!

HÉRODE
Je suis roi! et c'est moi qui t'implore!

SALOMÉ
Ô douleur! pitié!

HÉRODE
Je t'aime et tu m'appartiendras!

SALOMÉ
(très décidé)
Jamais!

HÉRODE
Crains ma fareur!

SALOMÉ
Je te méprise, toi, ton amour, ta puissance!
J'aime! un autre possède tout mon coeur!

HÉRODE
(avec violence)
Dis-tu vrai?

SALOMÉ
(avec ardeur)
J'aime!
Cet autre qui t'offense
Et plus fort que César, plus grand que les héros!

HÉRODE
Dis-tu vrai?
Je connaîtrai cet homme qui me brave
Et je vous livrerai tous les deux au bourreau!

VOIX
(huit ténors, dans les profondeurs du Sanctuaire)
Schemâh Israël Adonaï Éloheinou.

HÉRODE
(saisissant le bras de Salomé)
Écoute!
Le peuple envahit ces portiques...
Et des Juifs j'entends les saints cantiques.
(ému et avec tendresse)
Ne me repousse pas!
Pitié! Salomé!
(suppliant)
viens au palais...

SALOMÉ
(se dégageant)
Tu me fais horreur!
Que m'importe la mort!

HÉRODE
(terrible)
Soit! tu l'auras voulu!
Tremble!

SALOMÉ
Que m'importe la vie!
Si le ciel protège ses jours!
(avec foi et ardeur)
Le seul que j'adore,
Prophète, c'est toi!
Le seul que j'adore.
Prophète, c'est toi! ah! c'est toi!

HÉRODE
...je châtierai tes funestes amours!
Tremble!
Salomé!
Je châtierai tes funestes amours! tes amours!


(Hérode sort précipitamment en faisant
un dernier geste de menace à  Salomé.
Salomé palpitante se laisse tomber auprès du grand voile
qui cache l'entrée du Saint des Saints.)




Scène XI

(La Foule pénêtre dans le Temple, lentement,
avec calme et en donnant les marques du plus profond respect.)

Les Femmes de Jérusalem
Les Princes des Prêtres
Les Filles de Manahïm

(les jeunes Lévites encensent le Sanctuaire encore fermé.
le Grande Prêtre s'avance, la foule se prosterne.)


VOIX

(Ténor solo, dans le Sanctuaire)

LA FOULE
Schemâh Israël Adonaï Eloheinou Schemâh Israël.

LE GRANDE PRÊTRE
(à  la Foule)
Accourez tous!
Revenez dans le temple!

LA FOULE
Schemâh Israël!

LE GRANDE PRÊTRE
Le Seigneur trois fois saint permet qu'on le contemple!

LA FOULE
Schemâh Israël!

LE GRANDE PRÊTRE
Prosternez-vous! Adorez l'Eternel!


(Le voile sacré du Temple se soulève peu à  peu
et le sanctuaire apparait éclairé par mille lumières.
La Foule se relève frémissant de joie.)

LA FOULE
Hosannah! Hosannah! Hosannah! Hosannah! Hosannah!


Danse Sacrée




Scène XII

(Hérodiade, Hérode, Vitellius et Phanuel
entrent suivis des Romains et de la cour.)

VITELLIUS
(à  la Foule)
Peuple juif! rends justice à  la grandeur de Rome,
Sa gloire et ses bienfaits emplissent l'univers!

HÉRODE
(à  part, avec pitié)
Oui! Célébrez César qui vous donne des fers!

PRÊRES
(Les Princes des Prêtres s'avancent vers Vitellius, très accentué)
Achève donc ton oeuvre en condamnant un homme
Qui prèche la discorde et méconnait ta loi!
Il pervertit le peuple, et des Juifs se dit Roi!
Rends la paix au royaume en frappant cet impie!
Achève donc ton oeuvre en condamnant cet homme,
Cet impie! ce roi des Juifs!
Frappe-le! frappe-le!

VITELLIUS
(à  Hérode)
Jean est Galiléen, c'est à  toi de le juger?

HÉRODE
(avec un mouvement de joie dissimulé)
Moi?

VITELLIUS
N'es-tu pas son roi?

PRÊTRES
(à  Hérode)
On t'amène ce faux Messie,
Pour l'état et pour nous mesure le danger!
(avec insistance)
Achève donc ton oeuvre en condamnant cet homme,
Cet impie, ce roi des Juifs!
Frappe-le! frappe-le!

HÉRODE
(à  Vitellius)
Je consens à  l'interroger.
(à  part)
Qu'il serve mes projets, je lui donne la vie!
(Jean paraît amené par les gardes du Temple.)
Voilà  donc ce mortel qui soulève le monde!

LA FOULE
Le voilà ! Le voilà ! Le voilà !

VITELLIUS et PHANUEL
Le voilà 

HÉRODIADE
Le voilà !

LES FEMMES DE JÉRUSALEM
(bien chanté)
Comme il est beau dans sa misère!

PHANUEL
(à  part)
Il est rempli de majesté!

LA FOULE
Le voilà ! Le voilà ! plein d'humilité!

VITELLIUS
Le voilà  plein d'humilité!

HÉRODIADE
(à  Hérode)
Vois, le fourbe est plein d'humilité!

PHANUEL
Comme il est grand dans sa misère!
Il est rempli de majesté! il rêve d'immortalité!

HÉRODIADE
Vois! Vois! il abandonne sa fierté!
C'est lui! le voilà ! le voilà  plein d'humilité!

HÉRODE
Vois! Vois! le voilà  plein d'humilité!
C'est lui! le voilà ! le voilà  plein d'humilité!

LA FOULE
Vois, Vois, cet homme feint la misère! le voilà  pour éveil ler la charité!

LES FEMMES DE JÉRUSALEM
Vois, Vois, cet homme dans sa misère! le voilà ! il est remplir de majesté!

JEAN
(calme et inspiré)
Seigneur donne à  mon coeur les clartés de la foi!
Que ma parole soit plus ardente et féconde!
Seigneur! soutiens ton défenseur
Je vais parler pour toi!
Je vais parler pour toi!

VITELLIUS, PHANUEL et LA FOULE
Devant nous (eux) le voilà  devant nous!
devant nous (eux) le voilà !

HÉRODIADE
Le voilà  devant nous! devant toi le voilà !


(Hérode, Vitellius et Hérodiade prennent place
su les sièges disposés devant les gradins.
La foule est contenue par les gardes.
Phanuel reste à  part.)

HÉRODE
(à  Jean, avec honté)
Homme quel est-ton nom?

JEAN
(simplement)
Je suis Jean, fils de Zacharie.

HÉRODE
Est-il donc vrai que par ta prophétie
Le peuple est agité?

JEAN
(de même)
J'ai dit: Paix aux hommes de bonne volonté!

HÉRODE
(plus accentué)
Quelles armes as-tu pour fonder ton symbole?
Quelles armes?

JEAN
(plus accentué)
Je n'ai qu'une arme: la parole!

HÉRODE
Quel est ton but enfin?

JEAN
Mon but: la liberté!

HÉRODIADE, HÉRODE et VITELLIUS
La liberté! La liberté!

LA FOULE
(avec surprise)
La liberté! La liberté!

PRÊTRES
Il insulte César!

HÉRODIADE
Il insulte César!

PRÊTRES
A mort à  la torture!

VITELLIUS et PHANUEL
(avec pitié)
La mort! la torture!

HÉRODIADE
Il insulte César!


(Profitant de ce moment de confusion,
Hérode se lève et impose silence à  la Foule)

HÉRODE
On ne peut condamner cet homme, en vérité!
C'est un fou!
(à  Jean, dont il s'est approché)
Grâce à  moi, la foule est incertaine,
Un mot! Serviras-tu mes projets et ma haine?

JEAN
(hautain)
Dieu n'abaisse pas son regard
Sur les complots des Rois!

PRÊTRES
(à  Vitellius)
Il insulte César!

LA FOULE
Il insulte César!
A mort! à  la torture!
Roi! souffriras-tu cette injure?
Il a méconnu notre loi! à  mort!
Qu'on l'attache à  la croix! et s'il doit vivre
Que son Dieu le délivre!
Mort à  l'impie!

HÉRODIADE
Mort à  l'impie! Mort à  l'impie!
Crucifiez ce faux Messie!
Crucifiez ce faux Messie!
A mort! Crucifiez ce faux Messie!

HÉRODE
Non! il doit vivre!
Mon pouvoir le délivre!
Mou pouvoir le délivre!
Non! il doit vivre!
Non! il doit vivre!
Mon pouvoir le délivre!

VITELLIUS et PHANUEL
Non! il doit vivre!
Ton pouvoir le délivre!
Ton pouvoir le délivre!
Non! il doit vivre!
Non! il doit vivre!
Ton pouvoir le délivre!

PRÊTRES
A mort! à  la torture!
Roi! souffriras-tu cette injure?
Il a méconnu notre loi!
A mort! à  mort!
Qu'on l'attache à  la croix! et s'il doit vivre
Que son Dieu le délivre!
Mort à  l'impie!


(Grand mouvement dans la Foule.
Sur les gestes des Princes des Prêtres,
les gardes du Temple se sont avancés pour saisir Jean.
Au milieu du tumulte général,
Salomé sort tout-à -coup des rangs de la foule
et se précipite au devant de Jean.)

SALOMÉ
(très dramatique)
J'ai vécu de sa vie et mourrai de sa mort!
Ah! laissez-moi partager son sort!

HÉRODE
(avec fureur)
Malédiction! c'est lui qu'elle aime! et j'allais le sauver!


(Salomé est tombée aux pieds de Jean.
La Foule interdite les considère.)

HÉRODIADE
(avec stupeur)
Ah! que dit-elle? étrange mystère!

VITELLIUS et PHANUEL
(avec stupeur)
Ah! que dit-elle? ô sombre mystère!

LA FOULE
(attérée)
Ah! que dit-elle? étrange mystère!

SALOMÉ
(à  Jean)
C'est Dieu que l'on te nomme!
C'est Dieu que l'on te nomme!
Car il n'est pas un homme
Qui garde ta sérénité!
Toi dont la vie entière
Ne fut qu'une prière,
A l'amour, à  la charité!
C'est Dieu que l'on te nomme!

HÉRODIADE, HÉRODE et PHANUEL
O sombre mystère!

VITELLIUS et LA FOULE
Etrange mystère!

SALOMÉ
Je veux quitter la vie,
Divin maître, je veux te suivre,
Ravie dans l'extase de ta clarté!
Je veux te suivre!
Loin des vaines pensées,
Nos âmes élancées
Montent dans l'immortalité! dans l'immortalité!

LA FOULE
Victime volontaire
Elle affronte la mort!
Etrange mystère!
Elle affronte la mort!

HÉRODE
C'est lui qu'elle aime! et j'allais le sauver!
Non, jamais! Pour la mort!
Pour eux la mort!

PHANUEL
Elle veut partager son sort!
Pour la sauver, que faire?
Hélas!
Pour la sauver, que faire?
Elle s'offre à  la mort!

VITELLIUS
Victime volontaire!
Elle s'offre à  la mort!
Ô sombre mystère!
Elle s'offre à  la mort!

HÉRODIADE
Elle veut partager son sort!
Mon coeur jaloux espère!
Mon coeur jaloux espère!
Elle s'offre à  la mort!

SALOMÉ
C'est Dieu que l'on te nomme!
C'est Dieu que l'on te nomme!
C'est Dieu! Dieu! Dieu!

HÉRODIADE, VITELLIUS, PHANUEL et LA FOULE
Que dit-elle?
Elle eux à  la mort! à  la mort!

HÉRODE
O fureur! Pour s'offre à  la mort! à  la mort!
(s'addressant avec véhémence aux Prêtres,
aux Romains, à  la Foule)
Prêtres, vous disiez vrai!
Contre César et Rome,
C'est le peuple qu'il voulait soulever!
Il menaçait les grands d'un châtiment sévère,
Il prêchait la révolte aux humbles de la terre,
Et lui, le sainte Prophète, est l'amant odieux
De Salomé, la courtisane!
(avec le plus grande violence)
Frappez les! frappez les! car ma voix les condamne!

LA FOULE et LES PRINCES DES PRÊTRES
A mort! à  mort! Hérode les condamne!

HÉRODE
(à  Salomé)
Je te l'avais bien dit
Vous périrez tous deux!

HÉRODIADE
(à  part)
Quelle étrange pitié saisit mon âme!

PHANUEL
(à  Hérodiade)
Ô Reine! Ta jalousie est vaine,
Ton coeur est rassuré!

LA FOULE
Hérode les condamne! Hérode les condamne!
A mort! A mort! Hérode les condamne.

JEAN
(inspiré)
Frappez donc! frappez les apôtres,
dont le dernier soupir est un long cri d'amour!
Vos yeux sont grands ouverts et ne voient pas le jour!
Oui, frappez moi!
Vous en lapiderez bien d'autres!
(terrible)
Toi, Rome, dans l'horreur des nuits
Tu veux étouffer ma prière!
Mais je voix tes palais et tes temples détruits!
Il n'en restera plus bientôt pierre sur pierre!
Frappez-moi! Frapper les apôtres! frappez!

LA FOULE
(avec fureur)
Qu'ils meurent! qu'ils meurent! qu'ils meurent! qu'ils meurent!

HÉRODE
(avec fureur)
Qu'ils périssent tous deux!

LA FOULE
Qu'ils meurent!
Qu'ils périssent tous deux!
En dépit de son crime! (Innocente victime!)
Quel Dieu l'anime?
Un Dieu puissant et fort!
Un Dieu puissant et fort!
Il (Qui) brave le trépas,
Il brave le sort!
Il mérite la mort!
Quel Dieu, que Dieu l'anime?
Qu'ils périssent tous deux! (Il méprise la mort!)
Ah! ta mort! (Oui, tous deux!)

SALOMÉ
(avec transport)
C'est Dieu que l'on te nomme,
C'est Dieu que l'on te nomme,
Car il n'est pas un homme
Qui garde ta sérénité...
Toi dont la vie entière,
Ne fut qu'une prière
A l'amour à  la charité!
C'est Dieu que l'on te nomme!
C'est Dieu que l'on te nomme!
C'est Dieu que l'on te nomme!
C'est Dieu! Dieu! Dieu!

HÉRODIADE
Mon coeur espère encore!
Mon coeur espère enpère
Victime volontaire
Elle veut braver, braver la mort!
Le délire ou l'extase
La foi qui les inspire
Leur fait aimer la mort!
Mon coeur jaloux espère!
Pour eux mon coeur espère,
Pour eux, mon coeur espère,
La mort! Oui, la mort!

JEAN
Béni soit le martyre
Béni soit le martyre!
C'est la foi qui m'inspire
Et me fait braver, braver la mort!
Rome orgueilleuse et fière,
Redoute la colère
Du Dieu puissant et fort!
Béni soit le martyre!
Béni soit le martyre!
Béni soit le martyre!
Mon Dieu! Ô mon Dieu!

HÉRODE
La foi que les anime
Est comme un nouveau crime!
Oui, je veux ici, qu'ils périssent tous deux!
Ô Rome, ils ont offensé tes dieux!
Tel est leur crime!
Qu'ils périssent tous deux!
Qu'ils périssent tous deux!
Oui, tous deux!

VITELLIUS
La foi qui les anime
Est elle un nouveau crime?
Ah! si tu le veux, qu'ils périssent tous deux!
Tous deux bénissent la morte et le martyre!
Qu'ils périssent tous deux!
La foi qui les inspire,
Les condamne tous deux!
Oui, tous deux!

PHANUEL
La foi qui les anime
Est elle un nouveau crime?
Roi, quoi, tu voudrais qu'ils périssent tous deux!
Jean brave le martyre,
Hélas, pour cette foi, qui l'inspire!
Fais-leur grâce à  tous deux!
La foi qui les inspire,
Les condamne tous deux!
Oui, tous deux!


(Les gardes du Temple saisissent Jean et Salomé.)

RIDEAU



Acte 4


1er Tableau

Scène XIII

(Sorte de crypte ronde creusée jusqu'un tuf;
à  gauche, sur un stèle, une lampe funéraire brûle
dans une coquille de bronze, faisant un demi cercle de clarté
douteuse au milieu de laquelle se trouve Jean.
Jean est assis dans une attitude de résignation contemplative.)

JEAN
Ne pouvant réprimer les élans de la foi
Leur impuissante rage a frappé ton prophète,
Seigneur! ta volonté soit faite,
Je me repose en toi!
Adieu donc,
Vains objets qui nous charment sur terre!
Salut! Salut! premiers rayons de l'immortalité!
L'infini m'appelle et m'éclaire,
Je meurs pour la justice et pour la liberté!
Je ne regrette rien de ma prison d'argile
Fuyant l'humanité je vais calme et tranquille
M'envelopper d'éternité!
Je ne regrette rien, et pourtant... ô faiblesse! je songe à  cette enfant!
Je songe à  cette enfant dont les traits radieux sont présents à  mes yeux!
Souvenir qui m'oppresse!
Souvenir... qui m'oppresse! toujours... je songe à  cette enfant!
Seigneur! si je suis ton fils,
Seigneur! si je suis ton fils,
Dis-moi pourquoi,
Dis-moi pourquoi
Tu souffres que l'amour vienne ébranler ma foi?
Et si je sors meurtri, vaincu de cette lutte,
Qui l'a permis? à  qui la faute de la chute?
Souvenir...qui m'oppresse!
Seigneur! si je suis ton fils!
Dis-moi pourquoi,
(avec élan et désespérance)
dis-moi pourquoi
Tu souffres que l'amour vienne ébranler ma foi?
Seigneur! suis-je ton fils? suis-je ton fils?
O Seigneur! O Seigneur!
(Il retombe accablé)
(Salomé apparait dans le souterrain,
il semble qu'elle soit guidée par les derniers accents de Jean)
(avec un cri)
Salomé!

SALOMÉ
(de même)
Jean!

JEAN
(attendri)
C'est toi! toi! dans ce sombre lieu!
(avec tendresse)
Mais...qu'as-tu donc?
Salomé...tu frisonnes...

SALOMÉ
Oui, Jean: c'est de bonheur!
C'est de bonheur!

JEAN
(avec élan)
Ah! c'est donc vrai, Seigneur, que tu pardonnes!
(avec amour)
Que je puis respirer cette enivrante fleur.

SALOMÉ
(palpitante et presque sans force)
Mon coeur se brise... et j'ai peur de l'entendre!
jusqu'à  moi... tu veux descendre...
Jean! mon coeur se brise!
Jean! tu m'aimes!
Jusqu'à  moi tu veux bien descendre
Ah! de bonheur je frissonne!
Et j'ai peur de l'entendre, murmurer: je t'aime!

JEAN
La presser sur ma bouche et murmurer:
Je t'aime!
Ces mots ne sont pas un blasphème.
Tu m'as donné la voix pour te nommer, Seigneur!
Et l'âme pour aimer!
Ah! j'ai peur de l'entendre!
Seigneur, c'est donc vrai, que je puis respirer cette enivrante fleur!
Seigneur!
Seigneur! oui, je puis respirer cette enivrante fleur!
la presser sur ma bouche et murmurer:je t'aime!

LE PEUPLE
(à  l'extérieur)
Mort au Prophète! mort au Prophète! mort au Prophète!

SALOMÉ
(avec terreur)
C'est le supplice qui s'apprête!

JEAN
(avec désespoir)
S'élever jusqu'au ciel et retomber si tôt!
Pars! Salomé! Pars! il le faut!

SALOMÉ
(avec courage et tendresse)
Te quitter! moi?
(avec enthousiasme)
quand le ciel nous appelle!
Ô Jean! te quitter! te quitter! non! jamais!
(douce et résignée)
Ami, la mort n'est pas cruelle,
Qui nous prends tous les deux,
qui nous prends tous les deux et va nous réunir!
Si Dieu l'avait permis, l'âme heureuse, et ravie,
A tes côtés, j'aurais passé ma vie!
Dieu ne l'a pas voulu!
(avec volonté)
Je saurai donc mourir
Près de toi... près de toi, dans tes bras!
Ô sublime martyr! je veux mourir...
Près de toi... dans tes bras... près de toi!
je veux mourir! près de toi! dans tes bras!

JEAN
(résistant encore)
Non! Dieu n'accepte pas ton sacrifice!

SALOMÉ
(suppliante)
Hélas! hélas!

JEAN
Non!

SALOMÉ
...si c'est un rêve!
Jean! ô Jean! ne me réveille pas!

JEAN
(avec émotion)
Il est beau de mourir en s'aimant ma chère âme!
(inspiré)
Quand nos jours s'éteindront comme une chaste flamme,
Notre amour, dans le ciel rayonnant de clarté,
Trouvera le mystère et l'immortalité! et l'immortalité!

SALOMÉ
(inspirée)
Quand nos jours s'éteindront

SALOMÉ et JEAN
... comme une chaste flamme,

SALOMÉ
... notre amour dans le ciel

SALOMÉ et JEAN
... rayonnant de clarté,

SALOMÉ
Trouvera le mystère

SALOMÉ ET JEAN
C'est l'immortalité! c'est l'immortalité!
(avec enthousiasme)
Il est beau de mourir, de mourir en s'animant, ma chère âme!
Quand nos jours s'éteindront pour jamais!
Notre amour dans le ciel trouvera le mystère et l'immortalité!
(avec ivresse)
Transport de l'amour, embrase-nous! embrase-nous toujours!!


(Jean et Salomé se tiennent enlacés.
Le Grand Prêtre paraît suivi de Gardes
et des esclaves éthiopiens du Tétrarque.)

LE GRAND PRÊTRE
(à  Jean)
Jean! ton heure est venue!
Hérodiade veut qu'on te mène au supplice...
(à  Salomé)
Enfant, rends grâce au Roi!
Pour toi... pour ta jeunesse, il brave la justice
Et t'appelle au palais!

SALOMÉ
(les esclaves s'emparent de Salomé qui tend les bras vers Jean,
et résiste désespérément.)
Jean! non! laissez-moi!


(Dans un suprême effort elle parvient
à  s'élancer dans les bras de Jean.)

JEAN
Allons! allons! j'attends la mort!

SALOMÉ
Jamais! Ah!


(Les esclaves noirs emmènent de force Salomé
que le Grande Prêtre accompagne.
Jean va, de lui même, se remettre aux mains des Prêtres et des gardes).


RIDEAU

Fin du 1er Tableau du 4e Acte.




2d Tableau

Scène XIV

Une Grande Salle du Palais

(Aux colonnes de marbre sont pendus des boucliers d'or,
des éperons de trirèmes et des lampadaires d'argent.
Un vélarium d'azur est tendu au-dessus de cette salle à  ciel ouvert.
A travers les portiques on aperçoit Jérusalem.
Fanfares à  l'extérieur.
Les chefs et les soldats de l'armée Romaine
célèbrent leur conquête et la grandeur de Rome.)



CHEFS ET SOLDATS ROMAINS
Romains! Romains! nous sommes Romains!
A ce nom seul le monde entier frémit de crainte!
Devant Jérusalem, devant la cité sainte,
Arrêtons-nous en souverains!
Arrêtons-nous en souverains!
Nos aigles d'un coup d'aile étendent notre gloire
A travers la plaine et les mers!
Et nous parcourons, nous parcourons l'univers
Et marquant tous nos pas, en marquant tous nos pas, avec une victoire!
Romains! Romains! nous sommes Romains!
A ce nom seul le monde entier frémit de crainte!
Devant Jérusalem, devant la cité sainte,
Arrêtons-nous en souverains! arrêtons-nous en souverains! en souverains!


(des esclaves apportent des amphores et des coupes.)

HUIT CORYPHÉES
Patrie!

TOUS RÉUNIS
Patrie!

HUIT CORYPHÉES
Pour toi mère chérie
Nous versons, nous versons notre sang!

TOUS RÉUNIS
Pour toi mère chérie,
Nous versons, nous versons notre sang!

HUIT CORYPHÉES
Patrie!

TOUS RÉUNIS
Patrie!
Rome, de nous sois fière!
Rome, de nous sois fière!
Et toi, Tibère, regarde tes enfants!
Regarde! nos fronts ont l'auréole
Des César triomphants!
(Fanfares sur la scène)
des Césars triomphants!
Nous monterons au Capitole! au Capitole!
Romains! Romains! nous sommes Romains!
A ce nom seul le monde entier frémit de crainte!
Devant Jérusalem! devant la cité sainte!
Arrêtons-nous en souverains!
Arrêtons-nous en souverains!
Nos aigles étendent notre gloire
A travers la plaine et les mers
Et nous parcourons, parcourons l'univers
En marquant tous nos pas!
En marquant tous nos pas! avec une victoire!
Romains! Romains! nous sommes Romains!


(Entrée de Vitellius, d'Hérode et d'Hérodiade, suivis de la cour.)

LA FOULE
Hérode, gloire à  toi!
Gloire à  toi! Vitellius!


Ballet


LES ÉGYPTIENNES
LES BABYLONIENNES
LES GAULOISES
LES PHÉNICIENNES

FINAL




Scène XV

(Salomé, les cheveux épars
et s'arrachant des mains des esclaves éthiopiens,
se précipite sur la scène. Phanuel, la suit.
Une grande agitation se produit:
Hérode, Hérodiade et Vitellius quittent leurs places.)

SALOMÉ
(avec égarement, aux assistants)
Pourquoi me retirer cette faveur suprême,
Le bonheur de mourir avec celui que j'aime?

HÉRODE
(à  part)
Elle me doit la vie, et c'est lui seul qu'elle aime!

HÉRODIADE
(à  part)
Quel trouble m'envahit... puis-je oublier qu'il l'aime!

PHANUEL
Espère-t'elle sauver celui qu'elle aime?

LA FOULE
Elle espère sauver le Prophète!

VITELLIUS
Au prophète qu'elle aime
Pourra-t'il faire grâce?

SALOMÉ
(s'adressant tour à  tour à  Hérode et à  Hérodiade)
Qu'il vive, qu'il vive! sois clément et doux!
Salomé te prie à  genoux!
Non, c'est toi qu'elle implore, ô Reine, vois mes larmes...
Une femme comprend de pareilles alarmes:
Pitié! si tu fus mère!
Pitié! si tu fus mère!
Grâce pour lui! grâce pour lui! grâce!

HÉRODIADE
(frissonnant à  ce mot)
Ah! que dis-tu? tais-toi! quel souvenir! c'est vrai ...
dieux puissants! dieux puissants! je suis mère!

SALOMÉ
(à  Hérodiade, avec un grand sentiment)
Si je vous fais pitié! laissez vous émouvoir!
connaissez ma misère! écoutez-moi!

HÉRODIADE
(à  part)
Quel souvenir! oui, je suis mère!

SALOMÉ
Lorsque m'abandonnait une mère inhumaine
C'est lui qui m'accueillit et consola ma peine!
Si je vous fais pitié! laissez-vous émouvoir!
Ô Reine, écoutez-moi! connaissez ma misère!
Ô Reine, écoutez-moi!
Laissez-vous émouvoir!

HÉRODIADE
(avec une extrême tendresse)
Ses pleurs ont calmé ma fureur!
De l'enfant oublié est le spectre vengeur!
Oui, Comme cette enfant ma fille eut été belle!

SALOMÉ
Avez pitié!

HÉRODIADE
Sa voix me rappelle, sa voix!

SALOMÉ
Écoutez moi;

HÉRODIADE
Le remords me crie: C'est elle!

SALOMÉ
(avec violence)
Pour un hymen infâme,
Ma mère, je l'ai su,
Ma mère a brisé l'âme
Du pauvre enfant perdu!

HÉRODIADE
(avec angoisse)
Dieux! elle maudit sa
(avec un accent déchirant)
mère!

SALOMÉ
(à  Hérodiade)
Laissez-vous émouvoir! voyez mon désespoir! connaissez ma misère

Connaissez ma misère! pitié!
Voyez mes larmes! et ma misère! voyez mes larmes
Grâce pour lui! grâce pour lui!

HÉRODE
(à  Salomé)
Viens! je te tends les bras! enfant,
ne t'en vas pas! à  toi, ma vie entière! ne t'en vas pas!
A toi ma vie entière! ne t'en vas pas! je t'aime, enfant!
ne me fuis pas! à  toi ma vie, à  toi! ah! viens!

VITELLIUS et PHANUEL
(à  Hérodiade)
Laissez-vous émouvoir voyez son désespoir et sa misère!
Voyez son désespoir!
Pitié pour lui! pitié pour lui! grâce!

LA FOULE
Grâce!


(Au moment ou Hérodiade, anxieuse, va parler,
le Bourreau paraît tenant à  la main un glaive teint de sang.)

SALOMÉ
(avec un cri terrible)
Ah!

LA FOULE
(avec respect et terreur)
Le Prophète est mort!

SALOMÉ
(à  Hérodiade)
Il est mort de ta main! tu mourras donc aussi!


(Elle fait un effort désespéré, tire un poignard de sa ceinture
et se précipite sur Hérodiade.)

HÉRODIADE
(avec épouvante)
Grâce, je suis ta mère!

HÉRODE, VITELLIUS, PHANUEL et LA FOULE
Sa Mère!

SALOMÉ
Ah! Reine détestée,
S'il est vrai que tes flancs odieux m'aient portée...
Tiens! reprends ton sang et ma vie!


(elle se frappe et meurt.)

HÉRODE
(avec un cri, la recevant dans ses bras)
Salomé!

HÉRODIADE
(avec désespoir se jetant sur elle.)
Ma fille!

HÉRODE
Morte!

VITELLIUS, PHANUEL et LA FOULE
Jour d'horreur!


RIDEAU


F I N