Libretto list

Le Jongleur De Notre Dame Libretto

Le Jongleur de Notre-Dame


Miracle en 3 Actes
Poème de Maurice Léna
Musique de J. Massenet

CAST:
Jean, le Jongleur Ténor
Boniface, cuisinier du Monastère Baryton
Le Prieur Basse chantante
Un Moine Poète Ténor
Un Moine Peintre Baryton
Un Moine Musicien Baryton
Un Moine Sculpteur Basse
Deux Anges Soprano & Mezzo Soprano
La Vierge (Apparition)
Choeurs: Les Moines, Les Voix des Anges Invisible, Chevaliers,
Bourgeois et Bourgeoises, Paysans et Paysannes, Marchands et
Marchandes, Clercs, Gueux
Un Moine Crieur Baryton
Un Loustic Baryton
Un Ivrogne Basse
Un Chevalier Ténor
Une Voix Baryton


Acte I

Rideau
La Place de Cluny au XIVme siècle

(Au milieu de la place: l'orme traditionnel; et sous l'orme un banc.
On aperçoit la façade de l'Abbaye, avec une statue de la Vierge au-dessus
de la porte.
C'est le premier jour de mois de Marie et jour de marché. Bourgeois,
Bourgeoises, Chevaliers, Clercs, Paysans, Paysannes, Gueux, vont et viennent;
des filles et des garçons dansent la Bergerette - Marchands, Marchandes
à  leur places. On danse la Bergerette.)


LA FOULE
(sans les Marchands)
Pour Notre-Dame des cieux,
Dansez la Bergerette,
Dansez la Bergerette.
Ohé! Pierrot! Ohé! Pierette!
Voici le Mai gracieux,
Dansez la Bergerette,
Pour le dauphin Jésus
Faites un tour de plus.

MARCHANDES
(1er Groupe, en criant)
Poireaux, navets! Poireaux, navets! Choux blancs!
(5e Groupe)
Pruneaux de Tours! Pruneaux de Tours!
(3e Groupe, en criant)
A la fraise nouvelle! A la fraise nouvelle!
(2e Groupe, en riant)
Fromage de crème! Fromage de crème!
(4e Groupe, en riant)
Achetez la bonne sauce!

LE MOINE CRIEUR
Les Pardons sont au grand Autel!

LA FOULE
Dansez la Bergerette,
Dansez la Bergerette,
Pour le dauphin Jésus
Faites un tour de plus!

MARCHANDES
(5e Groupe)
Pruneaux de Tours!
(1er Groupe)
Poireaux, navets!

LE MOINE CRIEUR
Les Pardons sont au grand Autel!

MARCHANDS
(4e Groupe)
Achetez la bonne sauce verte!
Voilà ! Voilà !
(3e Groupe)
A la fraise nouvelle!
(5e Groupe)
Pruneaux de Tours!
(2e Groupe)
Fromages blancs!
(1er Groupe)
Achetez! achetez!

LE MOINES CRIEUR
Les Pardons sont au grand Autel!

LA FOULE
Pour le dauphin Jésus
Faites un tour de plus.

UNE VOIX
(dans la foule)
Silence... écoutez.

(La danse cesse. On écoute.)

LA FOULE
(un groupe, sans les Marchands,
on entend le son d'une viele au loin)

Silence... écoutez.
(un groupe)
Entendez-vous?
(un groupe)
Entendez-vous?
(4 1rs Soprani)
C'est un accord de viele.

LA FOULE & LES MARCHANDS
(avec joie)
Un jongleur!
Un jongleur! Un jongleur!

(Tous écoutent attentivement)

LA FOULE
(sans les Marchands, 1rs et 2ds Soprani, léger)
Comme une sauterelle
Le refrain vif sautille!
(ténors, indiquant)
Là ! Là !
(basses)
Il approche!
(joyeux)
Noël! Noël!
(soprani et basses)
C'est un jongleur!
(ténors)
Il va nous dire une chanson nouvelle.
(basses)
Nous faire un tour nouveau.
(soprani et ténors)
Sa plus neuve grimace!

LES MARCHANDS
(avec la foule)
Place! Le Voici! Le voici!
Place! Place!

JEAN
(il entre en jouant de la viele; en s'arrêtant)
Place au Roi des Jongleurs!

(Il est maigre, hâve, de pauvre équipage.
Déception générale, murmures.)


LA FOULE & LES MARCHANDS
(entre eux)
Le Roi n'est pas très beau:
Roi de piteuse mine.

UN LOUSTIC
(annonçant)
Sa Majesté le Roi Famine!

(Jean se prépare au boniment.)

JEAN
(à  la foule)
Avancez! Reculez! Attention!
(avec verbiage et rapidité)
Ecoutez tous, chevaliers et manants,
Jeunes et vieux, bêtes et gens,
Dames au mignard sourire,
Sages clercs qui savez lire,
Bancroches, bossus, ivrognes et voleurs,
Ecoutez Jean, Roi des Jongleurs!

(Pour toute réponse des filles et des garçons esquissent autour
du jongleur une ronde ironique que la foule accompagne
avec une ancienne chanson.)


TOUS
Gentil Roi, choisis ta Reine,
Lanturli, virelonlaine! lon lon la...
Lanturli virelonlaine.
Virelonlaine, Virelonlaine, la...
Choisis ta Reine, choisis ta Reine, lon la.
Choisis ta Reine, choisis ta Reine,
Virelonlaine! virelonlaine! virelonlaine!
Virelonlaine! La.

JEAN
(avec impatience, interrompant la ronde)
Attention! Attention!
Mais dans ma sébile d'abord.
Mes doux amis, un peu de menuaille.
(à  quelqu'un qui lui donne)
Jésus vous le rende.
(à  part, avec tristesse, regardant la sébile)
Ah! vieille monnaie... rien qui vaille...
Attention!
Voulez-vous tours de jonglerie,
Voire de sorcellerie?
Voulez-vous?
Oncques sur terre ne vit-on
Plus dextre à  jongler de bâton,
D'écuelles et de boules.

LA FOULE
(rires dédaigneux)
Ah! Ah! Ah!

JEAN
(plus empressé)
Je sais tirer des oeufs d'un chapeau!

LA FOULE
Vieux jeu.
Va t'en traire les poules!

JEAN
Je sais la danse des cerceaux.

(Il esquisse lourdement un pas de danse.)

LA FOULE
Voyez! Voyez! que de grâce légère!
(Les filles et les garçons forcent
le jongleur à  danser avec eux.)

Choisis ta Reine, lon la.
Choisis ta Reine, lon la.

JEAN
(avec effort, en se dégageant)
La paix, la paix, folles et fous.
Messeigneurs, pour vous plaire,
Je vais chanter un beau Salut d'amour!

MARCHANDS & MARCHANDES
(1er Groupe, en criant)
Poireaux, navets! Navets!
(Rires de la foule.)
(5e Groupe, en criant)

Pruneaux de Tours!
(insistant malgré les rires)
Un beau Salut d'amour.
(1er Groupe, en criant)
Poireaux, navets! Navets!
(5e Groupe, en criant)
Pruneaux de Tours!

JEAN
(commençant à  désespérer)
Eh bien...
Chant de bataille,
Olifant, tambour et clairon,
Hennissements sous l'éperon,
Estoc et taille!

TOUS LA FOULE
Non. Non.

JEAN
Je sais Roland.

2 MARCHANDES
(du 1er Groupe)
Choux blanc!

UN GROUPE DE CHEVALIERS & DE PROMENEURS
(répétant ironiquement le cri des marchandes)
Choux blanc!
(Rires de la foule)

JEAN
(plus accentué)
Je sais Berthe aux grands pieds.

TOUTE LA FOULE
Non. Non. Virelonlaine.
Lanturli,
Virelonlaine.

JEAN
(essayant de dominer le vacarme)
Renaud de Montauban.

TOUTE LA FOULE
Non.

JEAN
Charlemagne.

TOUTE LA FOULE
Non. Non.

JEAN
Pépin.

UN LOUSTIC
(imitant le cri de la rue)
Peaux d'lapin!

(Rires en tumulte)

JEAN & LA FOULE
(Ronde folle pendant que Jean se débat et veut parler)
Vieux jeu. Vieux jeu. Vieux jeu. Vieux jeu. Vieux jeu.
Non.
Vieux jeu. Vieux jeu. Vieux jeu. Vieux jeu. Vieux jeu.
Non! Non! Non! Non!
Non!

UN GROUPE
(à  Jean, franchement)
Dis-nous plutôt une chanson à  boire!

TOUTE LA FOULE
Très bien. Très bien. Vivat! A boire!

UN IVROGNE
In vino veritas.

UN GROUPE
Dis-moi le Credo de l'Ivrogne.

UN CHEVALIER
Le Te Deum de l'hypocras.

TOUTES
Le Gloria a Rouge-Trogne!

JEAN
(proposant assez timidement à  la foule)
L'Alleluia du vin?

TOUTES
(acceptant avec bonne humeur)
L'Alleluia du vin!

JEAN
(avec anxiété, se tournant, les mains jointes
vers la statue de la Vierge)

Pardonnez-moi, Sainte Vierge Marie,
Et vous, Jésus, doux enfançon.
Je vais chanter sacrilège chanson;
Mais il faut bien gagner sa vie.
La faim dans mes entrailles crie,
Et si mon coeur est bon-chrétien,
(en s'attendrissant)
Pourquoi mon ventres est-il païen?

TOUS
(réclamant la chanson)
L'Alleluia du vin!

JEAN
(s'empresse de préluder sur sa vièle;
à  haute voix et à  volonté)

Pater noster.
Le vin, c'est Dieu, c'est Dieu le Père
Qui descend du tréfonds des cieux,
Culotté de velours soyeux.
Tout au long de mon cou pieux,
Quand je vide mon verre.
Chantons l'Alleluia du vin!

TOUS
(chaque fois que l'Alleluia paraît, il faut le chanter
en parodie et comme en hurlant)

Alleluia!
Chantons l'Alleluia, l'Alleluia du vin!

JEAN
(à  haute voix et à  volonté)
Ave. Vénus la belle aux galants dit:
«Compère,
La nuit encor plus que le jour
Bois le vin, le vieux vin, philtre d'amour:
On a le coeur chaud comme four,
Quand on vide son verre.»

TOUS
Alleluia!

JEAN
Chantons l'Alleluia du vin!

TOUS
Chantons l'Alleluia, l'Alleluia du vin!

JEAN
l'Alleluia!
(à  haute voix et à  volonté)
Credo.

TOUS
Alleluia, Alleluia,

JEAN
(avec onction)
Ne buvez d'eau, breuvage délétère.
A buveur d'eau l'antre infernal!
Mais pour qu'à  mon nez triomphal
Le ciel dise: «Entrez, Cardinal.»

TOUS
Alleluia,

JEAN & LA FOULE
Vidons encore un verre.

TOUTE LA FOULE
Chantons l'Alleluia du vin!
Chantons l'Alleluia du vin!
Chantons l'Alleluia du vin!

JEAN
L'Alleluia du vin!
L'Alleluia du vin!

(La porte de l'abbaye s'ouvre brusquement.
Le Prieur parait sur les marches.)


LE PRIEUR
(avec énergie, à  la foule)
Hors d'ici!... troupe infâme, hors d'ici! allez!

TOUTE LA FOULE
C'est le Prieur... le Prieur...
(en s'enfuyant, sauf Jean, interdit)
Fuyons! Fuyons! Fuyons!

LE PRIEUR
(à  Jean)
Et toi, vil Baladin, pour mieux damner ton âme,
Viens-tu donc insulter jusque dans ce couvent
(pieusement)
Notre mère Marie et son divin enfant!

JEAN
(tombant à  genoux)
Grâce, mon Père!

LE PRIEUR
(avec mépris)
Détestable et maudite race!

JEAN
(encore plus pressant)
Oh! mon Père, pitié, pitié.

LE PRIEUR
Ne vois-tu pas Satan!
(avec une exagération voulue
afin de terrifier Jean)

Satan, Satan, dont le poing
vert brandit l'écarlate trident?
Il t'enfourche,

JEAN
(avec terreur)
Grâce! grâce!

LE PRIEUR
... il t'emporte,
Pour t'engloutir, voici flammes et fer,

JEAN
(se traînant aux pieds du Prieur)
... pitié! grâce! ah!
(déchirant)
je brûle! ah! je meurs!

LE PRIEUR
Voici la porte formidable de l'Enfer.
L'Enfer! Tremble: L'Enfer! va! va!

JEAN
(se relevant peu à  peu mais encore à  genoux)
Ah! mon Père, pardon.
(se traînant vers la Vierge)
Pardon, Marie!
(en s'attendrissant)
voyez mes pleurs.

(Il sanglote.)

LE PRIEUR
(à  part)
Il pleure...
Un peu de foi, dans cette âme flétrie,
Pâle rose d'hiver, va-t-il donc refleurir?
(à  Jean, doucement)
Ton nom?

JEAN
(simplement)
Jean.

LE PRIEUR
C'est le nom d'un Saint cher à  la Vierge.
(montrant la Vierge)
Le pardon de Marie, on peut le conquérir.
Tu seras pardonné si, brûlant comme un cierge,
Parfumé comme un encensoir,
Ton coeur à  son autel, sans retard, dès ce soir.
Abjure ce métier immonde;
Tu seras pardonné, si, plein d'un repentir fervent
Et, secouant la poussière du monde,
Tu deviens, dès ce soir, mon frère en ce couvent.

JEAN
(avec ferveur, les mains jointes vers la Vierge)
Dame des cieux,
Vous savez bien, Jésus le sait de même,
De quel amour tendre et dévotieux
Jean, le pauvre jongleur, vous aime...
Eh bien?
(hésitant et troublé)
Mais renoncer, quand je suis jeune encor,
(avec élan, se retrouvant)
Renoncer à  te suivre,
Liberté,
(avec une tendre joie)
ô Liberté, ma mie,
Insoucieuse fée au clair sourire d'or!
(heureux, souriant)
Liberté! Liberté! c'est Elle que mon coeur
pour maîtresse a choisie.
Cheveux au vent, rieuse,
Elle me prend la main
Et m'm'entraîne au hasard de l'heure
(sans respirer)
et de chemin.
C'est Elle! Elle!
L'argent des eaux,
L'or de la moisson blonde,
Les diamants des nuits,
par Elle sont à  moi, à  moi, à  moi!
(avec enthousiasme)
Par Elle j'ai l'espace, et l'Amour,
(fièrement)
et le Monde:
(vibrant)
Par Elle le gueux devient Roi!
Par son charme divin, tout me rit, tout m'enchante.
Tout me rit!
(avec enivrement)
Je vais et je respire, je rêve et je chante,
Et pour accompagner le vol de ma chanson,
Le concert des oiseaux pétille au vert buisson...
(tendrement)
Maîtresse gracieuse, et soeur que j'ai choisie.
Faut-il que je vous perde, ô mon royal trésor.
(avec un doux sourire)
O Liberté, ma mie,
Insoucieuse fée au clair sourire d'or!

LE PRIEUR
(avec ironie)
Belle maîtresse en vérité.
Redoute, pauvre sot, la mortelle caresse
De sa mensongère beauté.

JEAN
Printemps sourit dans son cortège.

LE PRIEUR
N'y vois-tu pas l'hiver, et la Bise, et la Neige?

JEAN
(ardent)
Sa jeunesse est en fleur.

LE PRIEUR
Mais bientôt sera vieux son amant le jongleur.

JEAN
(tristement, après avoir regardé son bagage de jongleur)
Et vous, balles, cerceaux, vieux amis pleins de zèle,
(expressif)
Va-t-il vous laisser là , votre maître infidèle?
(tendrement, s'adressant à  sa viele)
Toi dont l'âme chantait docile sous ma main.

LE PRIEUR
(avec mépris et résolution)
Garde-les et va-t'en.
Va-t-en mourir de faim,
Sans confesseur, dans un fossé, guenille infâme...
(changeant de ton)
Mais le couvent, c'était le salut de ton âme...
C'était le salut,
(avec intention)
le salut de ton corps.
(souriant)
En carême, sans doute, haricots, harengs saurs,
Mais aux fêtes carillonnées,
Ah! les plantureuses journées.
(indiquant subitement le côté
par où Boniface va paraître
accompagné d'un frère lai.
Il est monté
sur un âne chargé de deux paniers,
l'un contenant des fleurs, l'autre
des victuailles et des bouteilles.)

Tiens
(souriant)
regarde plutôt...
Cuisinier sans égal,
Le frère Boniface, arrivant de sa quête,
Glorieux, souriant, apporte pour la fête
Tout un régal.

BONIFACE
(avec bonne humeur et onction)
Pour la Vierge
D'abord voici les fleurs qu'elle aime.
Voici les fleurs qu'elle aime.
Oeillets, lilas, myosotis,
Eglantine et lys, anémone, hélianthème,
Et voici la pervenche encor.
Pour la Vierge d'abord voici les fleurs qu'elle aime.
Voici les fleurs qu'elle aime.
Et pour les serviteurs de Madame Marie:
Voici des oignons nouvelets,
Voici des poireaux verdelets,
Voici du cresson de prairie,
Choux veloutés, sauge fleurie...
C'est pour les serviteurs de Madame Marie.
Sainte Vierge,
(avec une animation enthousiaste)
le beau chapon!
Mon Père, s'il vous plaît, soupesez ce jambon...
(avec une joyeuse exclamation)
Du vin, nous en avons, et quel vin délectable!
Voyez comme il scintille dans le flacon;
Doux Jésus, c'est du vieux Mâcon!
Pour la Vierge,
Voici des fleurs
Et ce beau cierge!
Et voici pour ses humbles serviteurs.
(Au loin, Cloche dans l'abbaye.)
(au Prieur, pieusement)

Le Benedicite, mon Père

(Voix des Moines dans l'intérieur de l'abbaye)

UN VOIX
(au loin)
Benedicite.

LES MOINES
(au loin)
Benedicite.

UN VOIX
Nos et ea quঠsumus sumpturi
benedicat dextera Christi.

LES MOINES
Amen.

UN VOIX
In nomine patris et filii et spiritus sancti.

LES MOINES
Amen.

BONIFACE
(changeant de ton et
avec bonhomie et entrain)

A table! à  table!
Et qu'un bon déjeuner
(montrant ses provisions)
Nous prépare au dîner.

LE PRIEUR
(à  Jean, avec
un geste d'invitation)

A table! à  table!

JEAN
(comme en extase,
mains béatement jointes)

A table! à  table!

(Le Prieur, Boniface et le frère lai
se dirigent vers l'entrée de l'abbaye.)


JEAN, BONIFACE & LE PRIEUR
(Tous les trois avec une expression
et un geste différents)

A table!

(Jean suit Le Prieur et Boniface, encore hésitant, mais comme
entraîné par le parfum des victuailles... Jean revient sur ses pas
pour prendre son bagage de jongleur qu'il emporte en cachette.)


 

 




Acte II
 

 





A l'Abbaye de Cluny, dans la salle d'études
(Tables, pupitres, chevalets. Se détachant bien en vue,
nouvellement achevée, une statue de la Vierge qu'un moine
est en train de colorier. Elle a les mains croisées sur la poitrine,
dans une attitude mystique d'indulgence et d'amour. Groupés
autour de Moine Musicien, les Moines achèvent de répéter sous
sa direction un hymne à  la Vierge qu'il a composé pour la circonstance:
c'est le matin de l'Assomption. Le Moine Musicien enseigne le chant exact,
les Moines répètent selon les indications, lorsqu'ils commettent une erreur,
le Moine Musicien arrête et corrige en chantant le passage.)


LE MOINE MUSICIEN & LES MOINES
Ave rosa... speciosa...

LE MOINE MUSICIEN
Non!
(avec intention)
speciosa,

LES MOINES
... speciosa,

LE MOINE MUSICIEN
Bien! Très bien!

LES MOINES
Ave mater humi...

LE MOINE MUSICIEN
Non!
(avec intention, en rectifiant
l'erreur commise)

Ave mater humilium, lium...

LES MOINES
Ave mater humilium,
Superis...

LE MOINE MUSICIEN
(en exagérant la nuance
pour mieux la faire comprendre)

... -ris,

LES MOINES
... imperiosa.

LE MOINE MUSICIEN
(arrêtant)
Non! Superis imperiosa... osa... imperiosa.

(Un Moine joue d'un orgue portatif ou «régale»
qu'un autre Moine tient dans ses bras.)


JEAN
(rêveur, à  l'écart)
La cuisine est bonne au couvent...
Moi qui ne dînais pas souvent,
Je bois bon vin,
Je mange viandes grasses,
Jour glorieux!
Aujourd'hui la Vierge monte aux cieux;
Et pour Elle on répète un cantique de grâces...
(avec tristesse)
Un cantique en latin!

LES MOINES
Ave coeleste lilium,
Ave rosa speciosa,
In hac valle lacrymarum,
Da robur, fer auxilium.

JEAN
(avec élan)
Reine des anges,
(comme une prière)
O vous à  qui je dois grasse viande et bon vin,
Je voudrais avec eux célébrer vos louanges...
Hélas! je ne sais pas chanter latin...

LE PRIEUR
Mes frères, c'est très bien.
(au Moine Musicien)
Compliments à  l'auteur.
(au Moine Poète, auteur des paroles
de l'hymne et qui s'avance jaloux)

Au poète aussi.
(Les Moines reprennent chacun, dans la salle d'études,
leur place et leur travail; les uns peignent, les autres sculptent
ou modèlent, d'autres copient sur vélin... etc.... Dans un coin,
modestement, Boniface épluche des légumes.
Calme - recueillement.)

(à  Jean)
Mais dans ce coin solitaire,
Seul, vous ne chantez pas, vous, un ancien chanteur?

JEAN
(timidement)
Pardonnez-moi, mon Père,
Mais, hélas, je ne sais
Que profanes chansons en vulgaire français.

(Quelques Moines s'approchent de Jean et le plaisantent.)

LES MOINES
Oh! Frère Jean! Quelles paresse!
Comme il engraisse!
Oh! Frère Jean! voyez, voyez, comme il engraisse!
Oh! Sentez-vous son ventre pousser?

BONIFACE
(intervenant avec bienveillance)
Eh bien quoi!
Frère Jean aimes les bonnes choses.

LE PRIEUR
(doucement, avec malice)
A la Vierge sans doute il offre ce matin,
Comme un bouquet, la fraîcheur de son teint
Tout fleuri de lis et de roses.

(Tous les Moines autour de Jean, sauf Boniface
et les 4 Moines artistes.)


LES MOINES
Frère Jean, dormez-vous......

JEAN
(avec sentiment)
Ah! mes frères je connais ma triste indignité
Jour et nuit je la pleure.
(avec sincérité et emportement)
Vous me raillez, c'est peu.
Votre courroux, sur l'heure,
Devrait
(à  volonté)
m'anéantir: je l'ai bien mérité.
Hélas! Depuis qu'en ce convent prospère,
Me guidant de sa blanche main,
La Vierge, secourable Mère,
Permet que je mange à  ma faim.
Ai-je un seul jour gagné mon pain?
Non, non, jamais ouvre méritoire...
(expressif)
jamais...
Ne témoigne au ciel mon amour.
(en s'accusant avec un ton de reproche)
Moine ignorant,
(de même)
Moine balourd,
(avec nonchalance)
Je ne sais rien qu'au réfectoire
Boire et manger, manger et boire,

TOUS LES MOINES
(sauf Le Prieur, Boniface
et les 4 Moines artistes, avec nonchalance)

Jean ne sait rien qu'au réfectoire
Boire et manger, manger et boire.

JEAN
Chacun, dans la sainte maison,
Sert Notre Dame d'un grand zèle;
Il n'est pas si petit clergeon
Qui ne sache entonner pour Elle
Verset ou psaume à  la chapelle.
(expressif, douloureux)
Et moi, qui recevrais la mort
D'un coeur si joyeux, pour sa gloire,
Hélas, hélas, quel affreux sort!

LES MOINES
(avec nonchalance)
Jean ne sait rien qu'au réfectoire...

JEAN
(s'accusant)
Boire et manger, manger et boire.

LES MOINES
Boire et manger, manger et boire.

JEAN
(au Prieur, avec un chaleureuse décision)
Ah! chassez-moi, chassez-moi, mon Père,
(tristement)
Je crains de vous porter malheur...
(rude et avec une amère bravoure)
Allons, Jongleur, reprends ta besace
(découragé)
et reprends ta misère!

LE MOINE SCULPTEUR
(avec dédain)
Jongleur, piteux métier.
(ironique)
Deviens plutôt sculpteur.
Tu seras mon élève.
(désignant une statuette qu'il tient dans ses mains)
Vois: des flancs du marbre se lève.
Eveillé d'un ciseau pieux,
Le charme de la Reine au front délicieux.
Vois... Je la crée à  mon tour, moi, sa créature,
Gagnant la Gloire avec les cieux.
(hautain)
Rien ne vaut la sculpture!

LE MOINE PEINTRE
Vous oubliez, mon frère, la Peinture...
(à  Jean)
Jean, sois mon élève,
Le marbre inanimé ne peut donner la vie;
Mais sous le pinceau tout puissant,
(désignant la statue de la Vierge qu'il est en train de peindre)
Tu la vois palpiter, frémissante... asservie
Aux lèvres qu'elle empourpre, aux yeux dans le regard.

LE MOINE SCULPTEUR
(avec emportement et dédain)
Le grand art, c'est la Sculpture.

LE MOINE POÈTE
Non pas, à  la place d'honneur
ne doit s'asseoir que Poésie.
(avec religion)
C'est ma Dame et je suis son fervent serviteur.
Votre art est bien grossier;
D'essence plus choisie
Le Piète, fixant le vol de l'esprit pur,
L'enferme, tout vibrant, aux vers d'or et d'azur.
Gloire à  la poésie!

LE MOINE PEINTRE
(fièrement)
Le grand art, c'est la Peinture!

LE MOINE SCULPTEUR
(rudement)
Le grand art, c'est la Sculpture! la Sculpture!

LE MOINE PEINTRE
... la Peinture!

LE MOINE SCULPTEUR
... la Sculpture!

LE MOINE PEINTRE
... la Peinture!

LE MOINE SCULPTEUR
Non! non!

LE MOINE PEINTRE
Non!

LE PRIEUR
(intervenant)
Mes frères, calmons-nous.

LE MOINE MUSICIEN
(approchant)
Pour moi, je me figure que mon art
seul peut vous mettre d'accord...
(comme extasié)
Voyez de quel ardent essor,
Tandis que vous rampez à  terre,
La musique va droit au ciel...
Voix de l'inexprimable, écho du grand Mystère,
C'est l'Oiseau Bleu qui vient du Rivage Eternel,
Et c'est la Blanche
Nef sur l'océan du Rêve...
Que fait aux cieux un Séraphin?
Il chante, encore, et toujours, et sans trêve.
La Musique est un Art divin!

LE MOINE PEINTRE
(avec suffisance)
Non, le grand Art, c'est la Peinture!

LE MOINE SCULPTEUR
(avec suffisance)
Non, le grand Art, c'est la Sculpture!

LE MOINE MUSICIEN
(avec conviction)
O Musique, Reine des arts!

LE MOINE PEINTRE
(avec dédain)
Des maçons, les sculpteurs!
Non! non! Le grand art, c'est la Peinture!

LE MOINE SCULPTEUR
Des barbouilleurs, les peintres!
Non! le grand art, c'est la Sculpture!

LE MOINE MUSICIEN
(avec dédain)
Un bavard, le Poète!
Bavard! Bavard! Bavard! Bavard!
O Poète!! bavard!

LE MOINE POÈTE
(avec conviction)
Poésie, ô Reine des arts!
(ironique)
La musique adoucit les moeurs! voyez!
O musique, Reine des arts!

JEAN
(avec effroi)
Grand Dieu, grand Dieu,
quelle tempête! quelle tempête!

LE PRIEUR
(suppliant)
Mes frères! mes frères!
(avec autorité)
Calmons-nous! calmons-nous!
Quoi, mes frères, dans cet asile
La discorde!
«Agitans discordia fratres, » c'est le mot de Virgile.
Par ordre d'Apollon, par ordre de Prieur,
Que la Muse à  la Muse offre un baiser de soeur;
(Les quatre rivaux s'embrassent, mais de mauvais gré.)
Et venez tous à  la chapelle,
Aux pieds de Notre Dame, et plus humbles de coeur,
La prier d'accueillir son Image nouvelle.

(Emportant la statue de la Vierge les Moines se retirent
avec Le Prieur en rechantant l'hymne;
le Moine Musicien bat la mesure.)


LES MOINES
(sauf Le Prieur, Boniface et Jean)
Ave coeleste lilium,
Ave rosa speciosa,
In hac valle lacrymarum
Da robur, fer auxilium.

(Les Voix se perdent dans le silence du monastère. Jean et Boniface
restent seuls. Jean assis, la tête dans ses mains. Boniface reprenant
sa tâche en épluchant des légumes.)


JEAN
(vague et pensif)
Seul, je n'offre rien à  Marie.

BONIFACE
Va, ne les envie.
Tous vois-tu,
(en s'animant)
des orgueilleux:
Et le Paradis, ça n'est pas pour eux!

JEAN
(avec un geste découragé)
Le paradis!

BONIFACE
S'il faut s'enfler de gloire
Quand je prépare un bon repas,
Je fais oeuvre aussi méritoire,
Sculpteur, je le suis en nougats;
Peintre, par la couleur si douce de mes crèmes;
Un chapon cuit à  point vaut, seul, mille poèmes,
Et quelle symphonie à  ravir terre et cieux
Qu'une table où préside un ordre harmonieux!

JEAN
(très convaincu)
Certainement.

BONIFACE
(un peu fat)
Mais pour plaire à  Marie,
Je reste simple.

JEAN
Simple, hélas,
Je le suis trop...
Elle aime qu'on la prie
En ce latin que je ne connais pas.

BONIFACE
Et moi si peu...
Latin de cuisine...
Est-ce là  ton souci?
(naïvement)
La Vierge entend fort bien, va, le français aussi;
Sa tendresse au besoin devine.
Pour les humbles, Marie a des bontés de soeur;
Et j'ai lu dans un livre une histoire divine
Où l'on voit clairement qu'elle a donné son coeur
A la plus simple, à  la plus humble fleur.
«Marie avec l'Enfant Jésus
Par les monts, par les plaines fuit...»
«Mais l'âme essoufflé n'en peut plus;
«Et voici que là -bas, là -bas, au versant de la côte,
ont apparu soudain
Les sanglants cavaliers du Roi tueur d'enfants.»
(déchirant)
«Mon fils, ô mon fils, où cacher ta faiblesse!»
«Fleurissait une Rose au bord de chemin:»
«Sois bonne, belle Rose, à  mon enfant pour s'y blottir,
Ouvre tout large ton calice.
«Sauve mon Jésus de mourir.»
«Mais de peur de froisser l'incarnat de sa robe,
L'orgueilleuse répond:
«Je ne veux pas m'ouvrir.»
«Fleurissait une sauge au bord du chemin:
«Sauge ma petite saugette,
Ouvre ta feuille à  mon enfant.
Ouvre à  mon enfant.»
«Et la bonne fleurette ouvre si bien sa feuille
Qu'au fond de ce berceau Jésus va s'endormir...»

JEAN
(tendrement, à  part)
O miracle d'amour!

BONIFACE
«Et la Vierge bénie entre toutes les femmes
A béni l'humble sauge entre toutes les fleurs.»
(à  part, très convaincu)
La sauge est en effet précieuse en cuisine.

JEAN
(à  part, les yeux au ciel, s'exaltant)
Si votre blanche main me bénissait un jour!
(ardent)
Vienne la mort, mourir sous vos yeux, quelle fête!

BONIFACE
(de belle humeur)
Nous fêterons d'abord le dîner que j'apprête.
(avec précipitation)
Mais je cours à  mon dindonneau...
(revenant aussitôt)
Car je plais à  la Vierge en veillant au fourneau.
Jésus n'a-t-il pas, d'un égal sourire,
Reçu des Mages Rois l'or, l'encens et la myrrhe,
Et du pauvre berger un air de chalumeau.
(Il sort en courant.)

JEAN
(resté seul et répétant vaguement les paroles de Boniface)
Et du pauvre berger un air de chalumeau...
(en extase, comme écoutant des voix célestes,
à  lui-même, à  voix basse, avec une profonde émotion, parlé)

Quel trait de soudaine lumière...
(de même)
et dans mon coeur quel émoi!
(plus accentué dans l'émotion)
Il a raison... La Vierge n'est pas fière:
Le Berger, le jongleur vaut à  ses yeux le Roi.
(avec ferveur et conviction)
Vierge, mère d'amour,
Vierge, Bonté suprême,
Comme à  l'air du berger souriait l'Enfant-Dieu,
(palpitant)
Si le jongleur osait vous honorer de même,
Daignez sourire au seuil des cieux!
O Vierge! ô Vierge, mère d'amour!

(Jean reste dans cette attitude de pieuse invocation. Rideau.
L'Orchestre continue et l'on enchaîne la Pastorale avec le 3e Acte.)




 

 


Acte III

 





Pastorale Mystique
Dans la chapelle de l'Abbaye
(Bien en vue, la statue de la Vierge. La chapelle est disposée
de telle sorte que, d'un côté, un puisse voir Jean sans
qu'il aperçoive lui-même ceux qui l'observent.
Les Moines achèvent
de chanter l'hymne et disparaissent lentement dans le cloître.
Le Moine Peintre seul devant la statue peinte.)


LES MOINES
(au loin peu à  peu)
Ave coeleste lilium
Ave rosa speciosa,
In hac valle lacrymarum,
Da robur, fer auxilium.

LE MOINE PEINTRE
(en pieuse admiration devant la statue)
Un regard, le dernier,... à  mon oeuvre,
(orgueilleusement)
à  ma Vierge...

LES MOINES
(de très loin)
Ave coeleste lilium.

LE MOINE PEINTRE
Le chant s'éloigne et meurt...
Dans le silence où dort l'immobile
flamme des cierges,
Pour son peintre jaloux
Elle est plus belle encor.
Mais on entre... c'est Jean.
Pourquoi tout ce bagage?

(Il se dissimule derrière un pilier. Jean, entre encore vêtu
de sa robe de moine, portant sa viele et sa besace de jongleur.
Il entre à  pas de loup, regardant partout avec inquiétude.)


JEAN
(ému)
Personne... allons, courage!
Nul à  cette heure, ne vient plus.
(S'approchant de l'autel et restant devant
en fervente et muette contemplation.)
(avec foi et tendresse)

Vierge, mère adorable de Jésus,
Blanche souveraine,
Me voilà  donc seul devant vous...
Tremblant... le coeur plein d'amour et de peine,
Je tombe à  vos genoux... écoutez ma prière:
Hélas, le pauvre Jean n'est rien qu'un vil jongleur;
(timidement)
Laissez-le cependant, à  son humble manière,
Travailler sous vos yeux, ô Vierge, en votre honneur.

(Dépouillant sa robe de moine, il apparaît en surcot de jongleur,
étend son tapis et, saisissant sa viele, en tire les même accords
qui annonçaient sa venue sur la place.)


LE MOINE PEINTRE
(à  part)
Il devient fou. Je cours avertir le Prieur.
(Il sort vivement.)

JEAN
(à  haute voix)
Je commence.
(d'abord, il salue la Vierge, puis,
avec force et rapidité, il commence son boniment)

Place! Place! Place! Silence!
Ecoutez Jean, Roi des Jongleurs!
Mais dans ma sébile, d'avance ce quelques sols...
(s'arrêtant confus; à  la Vierge)
L'habitude! Pardon.
(reprenant son boniment avec vivacité)
Attention! Pour vous plaire,
Je chante une chanson de guerre.
(chaque syllabe brutalement accentuée)
Il fait beau voir ces hommes d'armes
Quand ils sont montés et bardés;
Il fait beau voir luire ces armes
Dessous les étendards dorés.
Pour gagner gloire et belle terre,
Entre nous gentils compagnons,
Suivons
(presque en hurlant)
la guerre!
Suivons la guerre! la guerre!
(à  part)
Mais, ce vacarme à  la Vierge fait peur.
(s'adressant à  la Vierge, naïvement)
Vous préférez peut-être Le Romance d'Amour?
«Belle Doètte à  sa fenêtre...»
(la mémoire lui manque)
«Belle Doètte...»
(honteux)
Je ne sais plus...
(commençant une autre romance)
«Belle Erembourg
Sur la plus haute tour...
(cherchant à  se rappeler la suite)
Sur la plus haute tour...
Sur la plus haute tour...»
Ah! mémoire infidèle!
Eh bien, rabâche alors, imbécile histrion,
L'éternelle Pastourelle de Robin et Marion.
(franchement)
A l'oré' du joli bocage,
Saderaladon.
Chante rossignolet,
Saderaladon,
Marion, pastoure bien sage,
A ses amours
Pense toujours
Saderaladon!
Aé! Aé! Aé!
(fièrement)
Vient à  passer, fier sous l'armure,
Saderaladon,
Chante, rossignolet,
Saderaladon.
Chevalier de belle figure;
(Le Prieur, conduit par le Moine Peintre,
arrive avec Boniface.
Jean ne peut les apercevoir; ils observent
le manège du jongleur.)

«Je suis le Roi;
Sois toute à  moi,
Saderaladon,
Aé! Aé! Aé!

LE PRIEUR
(scandalisé, il fait mine
de se précipiter vers Jean)

Sacrilège!

JEAN
«Non, beau seigneur, je reste sage,
Saderaladon,
Chante rossignolet,
Saderaladon

BONIFACE
(contenant le Prieur)
Attendez... la fin de la chanson
Catholiquement marie
La fille avec le garçon.

JEAN
Avec ma cotte et mon fromage,
Toute à  Robin.
J'aime Robin,
Saderaladon!
Aé! Aé! Aé!
(avec volubilité, sur le mode
d'un rapide boniment)

Et maintenant,
Voulez-vous tours de jonglerie,
Voire de sorcellerie?
Voulez vous griffons et diables volants?
(Jean s'est arrêté, honteux
de ce sacrilège, à  la Vierge)

Pardon...
(avec confusion)
l'habitude!
(se rapprochant de la Vierge,
et en confidence)

Entre nous, j'exagère,
Mais vous savez qu'un boniment
n'est jamais absolument sincère.
(reprenant)
Attention! Pour finir la séance,
J'aurai l'honneur de danser devant vous,

LE PRIEUR
(prêt à  s'élancer)
Ah! je cours!

BONIFACE
(le retenant)
Patience!

JEAN
(avec humilité)
Tout simplement la danse de chez nous.

(Le Jongleur se met à  danser alors une sorte de bourrée avec des appels
de pieds et des exclamations jetées par intervalles. Il danse de plus en plus vite,
jusqu'au moment où, couvert de sueur, haletant, il tombe aux pieds de la Vierge
et s'y prosterne dans une longue et profonde adoration.
Successivement arrivent tous les Moines y compris le Moine musicien,
le Moine poète, le Moine sculpteur - ils entourent le Prieur. Jean ne peut savoir
qu'il est regardé. Il n'entend aucune des imprécations de colère qui grandissent
à  mesure que la danse du jongleur s'accentue.)


LE PRIEUR
(à  Boniface, désignant Jean, avec dégoût et colère)
A son vomissement vois retourner le chien!

BONIFACE
(au Prieur, à  part, comme pour l'apaiser)
Devant l'arche dansa le roi David.
(de bonne humeur)
Je pense que David! n'était pas païen.

(Rumeurs de colère peu à  peu grandissantes.)

LES MOINES
(entre eux, désignant Jean, les premiers arrivés)
Sacrilège! Sacrilège! chassons-le... du Saint lieu!
Quelle insulte!
(d'autre arrivant)
Quelle insulte!
Chaasons-le, chasson-le du Saint lieu!
Vengeance! Vengeance!
Il se vautre
Il se joue dans son impiété...
Vengeance! Vengeance! Vengeance!

TOUS LES MOINES
(réunis)
Mort à  l'impie! Mort! Mort à  l'impie! Mort!

LE PRIEUR
Anathème sur lui!

BONIFACE
(très expressif)
Pitié, pitié pour lui!

LE PRIEUR
Anathème sur lui!

BONIFACE
Pitié pour lui!

LE PRIEUR
Anathème!
Mort au sacrilège!

LE PRIEUR & LES MOINES
Mort!

BONIFACE
Non!
(Furieux, les Moines vont se précipiter sur Jean.
Mais Boniface, d'un geste vers
la statue de la Vierge, les arrête.)

Arrière tous! la Vierge le protège!
(avec une terreur religieuse)
Voyez-vous...
(presque sans voix)
le tableau...
D'une étrange lumière
Il commence à  briller...
Un doux regard se lève au bord de la paupière,
Sur la bouche... un sourire est près de s'éveiller.

LES MOINES
(entre eux, désignant la statue)
... là ! là !

LES MOINE PEINTRE
... là ! voyez-vous?

LES MOINES
O miracle! Voyez!

LES MOINES PEINTRE
(radieux d'orgueil)
O Peinture!

BONIFACE
Ah!, voyez... la main blanche
Vers le Jongleur incline un geste maternel...
Le front délicieux avec amour se penche...

LE PRIEUR, LE MOINE PEINTRE & LES MOINES
O miracle!

LES ANGES
(Voix invisibles au très loin;
sopranos, contraltos & enfants)

Hosanna!
Gloire à  Jean.
Gloire au plus haut des cieux,
Hosanna!
Gloire et sérénité.
Paix sur la terre
Aux hommes de bonne volonté,
Hosanna!
(les sopranos seulement)
Hosanna!

BONIFACE
(extasié)
Ecoutez les musiques du ciel!
Adorable mystère.

LES MOINES
(les Moine Peintre avec les barytons)
Adorable mystère.

LE PRIEUR
Adorable mystère.

BONIFACE, LE PRIEUR & LES MOINES
Miracle!

(Le Prieur, suivi des Moines, s'approche de Jean toujours
aux pieds de la Vierge, abîmé dans sa prière.
Jean se relève, et se retourne au bruit, effrayé d'être surpris
dans son costume de jongleur.)


JEAN
C'est le Prieur! ah! pardon!

LE PRIEUR
(le relevant)
Relevez-vous,
C'est à  moi d'être à  vos genoux...
Vous êtes un grand Saint.
Priez, priez pour nous.

BONIFACE & LES MOINES
Priez pour nous.

JEAN
(croyant qu'on le raille)
Non! ne me raillez point.
Punissez-moi, mon Père.

LE PRIEUR
Vous railler, vous punir,
Vous, l'honneur d ce monastère,
(désignant la statue)
Quand je vois de mes yeux la Vierge vous bénir.

JEAN
(très simplement)
Je ne vois rien.

BONIFACE & LES MOINES
Etrange merveille!

LE PRIEUR
Enseignement des cieux et leçon non pareille
De candide vertu, de sainte humilité.
(s'adressant à  la Vierge)
Mais cependant, ô Vierge souveraine,
Mère d'amour et de bonté, pour le délasser de sa peine,
Aux yeux fermés encor de Votre cher Jongleur,
Divine et vivante Pâleur,
Révélez-vous!

BONIFACE & LES MOINES
Miracle! Miracle!

(Se détachant des mains de la Vierge,
l'auréole des bienheureux
vient briller sur la tête de Jean.)


JEAN
(extasié)
Rayonnement!
Ah! bonheur!
Délicieusement... je meurs...

BONIFACE, LE PRIEUR & LES MOINES
Miracle! Miracle!
Miracle! Miracle!

(Jean défaille.)

LES MOINES
(tombant à  genoux)
Kyrie eleison,
Christe, exaudi nos,
Sancta Maria,
Ora pro nobis.

JEAN
(d'un ton naïf et tendre)
Enfin...
Je comprends le latin...

(Il retombe.)

DEUX ANGES
Caressé du vent de nos ailes,
Souriant, le jongleur s'endort;
Voyez devant son humble zèle
S'ouvrir aux cieux la porte d'or.

LES ANGES
Alléluia! Alléluia!

DEUX ANGES
Voyez s'ouvrir la porte d'or,
Voyez s'ouvrir la porte d'or!

JEAN
(extasié, souriant)
Spectacle radieux...
Je vois s'ouvrir les cieux!
Parfums divins... frais palpitements d'ailes...
(tendrement, ému)
La Vierge de la main me fait signe...
Je viens... quel doux sourire...
Ah! sa main blanche... sa main...
La Gloire du Paradis

(La Vierge, au milieu du Paradis, entourée des Anges.)

BONIFACE
(contemplant Jean avec une ardent et radieuse piété)
Délivré des terrestres liens...
Il s'envole... au bonheur... de l'Eternel Dimanche...
Plus de chagrin... plus de souci...
Il entre en la céleste ronde...

JEAN
(sans voix)
Me voici...

(Il meurt.)

LE PRIEUR
Heureux les simples car ils verront Dieu.

LES ANGES
(au très loin)
Amen.

BONIFACE, LE PRIEUR & LES MOINES
Amen.


 

 


Fin du Miracle