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Manon Libretto

Prélude

PREMIER ACTE
L'hôtellerie d'Amiens

La cour d'une hôtellerie à Amiens.
Poussette, Javotte, Rosette, Guillot et Brétigny entrent.


GUILLOT
Holà! Hé! Monsieur l'Hôtelier?
Combien de temps faut-il crier
avant que vous daigniez entendre?

BRÉTIGNY
Nous avons soif!

GUILLOT
Nous avons faim! Holà! Hé!

BRÉTIGNY
Vous moquez-vous de faire attendre?

GUILLOT, BRÉTIGNY
Morbleu! Viendrez-vous à la fin?

GUILLOT
Foi de Guillot Morfontaine!
C'est par trop de cruauté
pour des gens de qualité!

BRÉTIGNY
Il est mort, la chose est certaine.

GUILLOT, puis BRÉTIGNY
Il est mort! Il est mort!

POUSSETTE
Allons, messieurs, point de courroux!

GUILLOT, puis BRÉTIGNY
Que faut-il faire? Que faut-il faire?

GUILLOT
Il n'entend pas!

POUSSETTE, puis JAVOTTE, puis ROSETTE
ensemble
On le rappelle!
On le harcèle!
On le rappelle!

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT et BRÉTIGNY
Voyons, Monsieur l'Hôtelier!
Montrez-vous hospitalier! etc.

POUSSETTE
suivie par les autres
Sauvez-nous de la famine! etc.

JAVOTTE
Ayez pitié!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Sauvez-nous de la famine!
Voyons, Monsieur...

BRÉTIGNY
Sinon l'on vous extermine!
Monsieur...

GUILLOT
Soyez donc hospitalier!
Voyons, Monsieur...

LES CINQ ENSEMBLE
Monsieur l'Hôtelier!

BRÉTIGNY
Eh bien! Eh quoi! Pas de réponse?

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, puis GUILLOT
Pas de réponse?

BRÉTIGNY
Il est sourd à notre semonce!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Recommençons!

GUILLOT
Pas trop de bruit,
cela redouble l'appétit.

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE et BRÉTIGNY
Voyons, Monsieur l'Hôtelier!

LES AUTRES ENSEMBLE
Montrez-vous hospitalier!

GUILLOT
Ah! voilà le coupable!

BRÉTIGNY
Réponds-nous, misérable?

L'HÔTELIER
Moi! vous abandonner?
Je ne dirai qu'un mot:
qu'on serve le dîner!
À ce moment, des marmitons sortent de l'hôtellerie en portant des plats.
Hors-d'œuvres de choix!

LES AUTRES
Bien!

L'HÔTELIER
Et diverses épices!
Poisson! Poulet!

LES AUTRES
Parfait!

JAVOTTE
Du poisson!

GUILLOT
Du poulet!

BRÉTIGNY
Parfait!

POUSSETTE
Ô douce Providence!

LES AUTRES
Voilà qu'en cadence,
on vient nous servir!

BRÉTIGNY
Un buisson d'écrevisses!

LES AUTRES, sans BRÉTIGNY
Des écrevisses!

L'HÔTELIER
Et pour arroser le repas,
de vieux vins...

GUILLOT
aux marmitons
Ne les troublez pas!

L'HÔTELIER
Et pour compléter les services:
le pâté de canard!

LES CINQ
Un pâté!

L'HÔTELIER
Non pas, Messieurs,
un objet d'art!

GUILLOT
Vraiment!

BRÉTIGNY
Parfait!

POUSSETTE
Ô douce Providence!

LES QUATRE AUTRES
Voilà qu'en cadence...

L'HÔTELIER
Voyez ! On vient vous servir!

LES CINQ
On vient nous servir!
Ô sort délectable
lorsque l'on a faim
de se mettre enfin à table!
On vient nous servir!
À table! À table! À table! etc.

Ils rentrent dans le pavillon dont la fenêtre et la porte se referment. L'hôtelier est seul en scène.


L'HÔTELIER
C'est très bien de dîner! Il faut aussi payer!
Et je vais... Mais, au fait, pensons au
Chevalier Des Grieux ! Le temps passe...
Et j'ai promis de retenir sa place au premier coche.
Les bourgeois commencent à envahir la scène.
Et mais, voilà déjà la ribambelle des bons
bourgeois ! Ils viennent regarder si l'on peut
lorgner quelque belle, ou se moquer de
quelque voyageur!
J'ai remarqué que l'homme est très observateur!
Il entre dans le bureau; cloche.

LE CHŒUR DES BOURGEOIS
entrant au son d'une cloche
Entendez-vous la cloche,
voici l'heure du coche,
il faut tout voir, tout voir!
Les voyageurs, les voyageuses,
il faut tout voir!
Pour nous, c'est un devoir!

LESCAUT
entrant, suivi de deux gardes
C'est bien ici l'hôtellerie
où le coche d'Arras
va tantôt s'arrèter?

LES GARDES
C'est bien ici!

LESCAUT
les congédiant
Bonsoir!

LES GARDES
Quelle plaisanterie!
Lescaut, tu pourrais nous quitter?

LESCAUT
Jamais! Jamais! Jamais!
Allez à l'auberge voisine,
on y vend un clairet joyeux.
Je vais attendre ma cousine,
et je vous rejoins tous les deux!

LES GARDES
Rappelle-toi!

LESCAUT
Vous m'insultez, c'est imprudent!

LES GARDES
Lescaut!

LESCAUT
C'est bon!
Je perdrais la mémoire
quand il s'agit de boire!
Allez ! À l'auberge voisine,
on y vend un clairet joyeux.
Je vais attendre ma cousine!
Allez trinquer en m'attendant!
En m'attendant, allez trinquer!

Cloche. Les deux gardes sortent par le fond.
Nouveau coup de cloche.


LE CHŒUR
Les voilà! Les voilà!

Sur la fin du chœur, on a vu au fond la rue se remplir de postillons et de porteurs chargés de malles, de cartons, de valises, et précédés d'une foule de voyageurs et de voyageuses qui tournent autour d'eux pour obtenir leurs bagages.

UNE VIEILLE DAME
Oh ! ma coiffure!
Oh ! ma toilette!

LE CHŒUR
Voyez-vous pas cette coquette!

UN VOYAGEUR
Eh! le porteur!

LE PORTEUR
Dans un instant!

LE CHŒUR
Ah! le singulier personnage!

UNE VOYAGEUSE
Où sont mes oiseaux et ma cage?

UN VOYAGEUR
Hé ! Postillon!

UNE AUTRE VOYAGEUSE
Postillon!

UN AUTRE VOYAGEUR
Hé! Postillon!

UNE AUTRE VOYAGEUSE
Postillon!

UN AUTRE VOYAGEUR
Ma malle!

UN AUTRE VOYAGEUR
Mon panier!

LES PASSAGERS ENSEMBLE
Postillon! Postillon! Postillon!
Donnez à chacun son bagage!
Voyons, voyons, voyons, voyons!
Ah, l'on devrait faire avant tout son testament!

LES POSTILLONS et LES PORTEURS
Moins de tapage!
Non, non, non, non, non!

LES PASSAGERS ENSEMBLE
Dieux ! quel tracas et quel tourment
quand il faut monter en voiture !
Ah! je le jure,
on ferait bien de faire avant son testament! etc.

LES POSTILLONS et LES PORTEURS
Ah! c'est à se damner vraiment,
chacun d'eux gémit et murmure!
Rien qu'en montant dans la voiture,
et recommence en descendant!
‚a recommence en descendant! etc.
Ah! c'est à se damner vraiment!
Chacun gémit!
Taisez-vous! Taisez-vous! Taisez-vous! etc.

LE CHŒUR
Ah! c'est à se damner vraiment,
chacun gémit!
Rien qu'en montant ou descendant!
Dieux! quel tourment!
Ah! quel tracas et quel tourment!
Ah! Ah! Ah! Ah! etc.

LES PASSAGÈRES
courant après les positions et porteurs
Je suis la première!

LES PASSAGERS
courant aussi après eux
Je suis le premier!

LES POSTILLONS et LES PORTEURS
Le dernier! Non!

LE CHŒUR
les imitant et riant
Le dernier! Non!
Manon vient de sortir de la foule et considère tout ce tohu-bohu avec étonnement.
Voyez cette jeune fille!

LESCAUT
la regardant
Eh! J'imagine que cette belle enfant,
c'est Manon!... ma cousine!
Je suis Lescaut.

MANON
Vous, mon cousin?
Embrassez-moi!

LESCAUT
Mais très volontiers, sur ma foi!
Morbleu! C'est une belle fille
qui fait honneur à la famille!

MANON
Ah! Mon cousin, excusez-moi!

LESCAUT
se détourant
Elle est charmante!

MANON
Je suis encor tout étourdie,
je suis encor tout engourdie!
Ah! mon cousin ! Excusez-moi!
Excusez un moment d'émoi!
Je suis encor tout étourdie!
Pardonnez à mon bavardage,
j'en suis à mon premier voyage!
Le coche s'éloignait à peine,
que j'admirais de tous mes yeux,
les hameaux, les grands bois, la plaine,
les voyageurs jeunes et vieux.
Ah! mon cousin, excusez-moi,
c'est mon premier voyage!
Je regardais fuir, curieuse,
les arbres frissonnant au vent!
Et j'oubliais toute joyeuse,
que je partais pour le couvent!
Devant tant de choses nouvelles,
ne riez pas, si je vous dis
que je croyais avoir des ailes
et m'envoler en paradis!
Oui, mon cousin!
Puis, j'eus un moment de tristesse,
je pleurais, je ne sais pourquoi.
L'instant d'après, je le confesse,
je riais, ah, ah, ah, etc.
Je riais, mais sans savoir pourquoi!
Ah, mon cousin, excusez-moi,
ah, mon cousin, pardon!
Je suis encor tout étourdie, etc.

Gros remue-ménage: les passagers, précédés des postillons, reviennent dans la cour de l'auberge. La cloche sonne.

LES POSTILLONS
aux voyageurs
Partez! On sonne!

LES VOYAGEURS
Comment? Partir!

LES POSTILLONS
Allons! Sortez!
Voici l'autre voiture!

LES VOYAGEURS
Partir? Comment?
Quelle mésaventure!
Bousculades et cris.

PLUSIEURS VOYAGEURS
Mon carton! Mes oiseaux! Non!
Mon paquet! Mon panier! Non!
Mon chapeau! etc.

LES POSTILLONS
Partez! Allons! On sonne! Partez!

LES VOYAGEURS
On nous rançonne!
Voyons! Voyons! Voyons! Voyons!
Dieux! quel tracas et quel tourment,
quand il faut monter en voiture!
Ah! je le jure,
on ferait bien de faire avant son testament!
Ah! l'on devrait faire avant tout son testament!
Quel tracas! Quel tourment! etc.

LES POSTILLONS
Voici l'autre voiture!
On sonne! Partez, partez, partez!
Ah! c'est à se damner vraiment!
Chacun d'eux gémit et murmure!
Rien qu'en montant dans la voiture
et recommence en descendant!
Ah! c'est à se damner vraiment!
Chacun gémit!
Taisez-vous! Quel tourment! etc.

LES BOURGEOIS
Ah! Ah! Ah! etc.
Ah! c'est à se damner vraiment!
Chacun gémit!
Rien qu'en montant ou descendant!
Dieux! quel tourment!
Ah! quel tracas et quel tourment!
Ah! Ah! Ah! etc.

La scène se vide peu à peu, la foule s'éloigne, laissant ensemble Lescaut et Manon.

LESCAUT
déclare à Manon qu'il va chercher ses paquets restés à la voiture
Attendez-moi, soyez bien sage,
je vais chercher votre bagage!

LES BOURGEOIS
sortant peu à peu de la cour de l'auberge
Il faut tout voir!
Pour nous c'est un devoir!

Le dernier des bourgeois disparaît. Manon est seule. Guillot apparaît sur le balcon.

GUILLOT
Hôtelier de malheur! Il est donc entendu que
nous n'aurons jamais de vin!
apercevant Manon
Ciel! Qu'ai-je vu?
Mademoiselle! Mademoiselle!
à part
Ce qui se passe en ma cervelle est inouï!

MANON
à part
Cet homme est fort drôle, ma foi!

GUILLOT
Mademoiselle, écoutez-moi! On me nomme
Guillot, Guillot de Morfontaine, de louis d'or
ma caisse est pleine, et j'en donnerais
beaucoup pour obtenir de vous un seul mot
d'amour. J'ai fini, qu'avez-vous à dire?

MANON
Que je me fâcherais, si je n'aimais mieux rire.

Son rire est répété par Brétigny, Javotte, Poussette et Rosette qui viennent d'arriver sur le balcon.

BRÉTIGNY
Eh bien, Guillot, que faites-vous?
Nous vous attendons.

GUILLOT
Au diable les fous!

POUSSETTE
N'avez-vous pas honte? À votre âge!

JAVOTTE
À votre âge!!

ROSETTE
À votre âge!!!

BRÉTIGNY
Cette fois ci, le drôle a par hasard découvert
un trésor. Jamais plus doux regard n'illumina
plus gracieux visage.

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Revenez, Guillot, revenez!
Dieu sait où vous mène un faux pas!
Cher ami Guillot, n'en faites pas!
Revenez! Vous allez vous casser le ne!
Revenez donc, Guillot!
Ah! Ah! Ah! etc.

BRÉTIGNY
Allons, Guillot, laissez Mademoiselle,
et revenez, l'on vous appelle.

GUILLOT
Oui, je reviens dans un moment
Ma mignonne, un mot seulement!

BRÉTIGNY
Guillot, laissez Mademoiselle!

GUILLOT
bas à Manon
De ma part, tout à l'heure, un postillon
viendra. Quand vous l'apercevrez cela
signifiera qu'une voiture attend: que vous
pouvez la prendre et qu'après …
vous devez comprendre...

Lescaut vient de rentrer.

LESCAUT
Plaît-il, Monsieur?

GUILLOT
Monsieur?

LESCAUT
Eh bien! Vous disiez?

GUILLOT
Je ne disais rien!
Guillot se retire dans le pavillon.

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE et BRÉTIGNY
Revenez, Guillot, revenez!
Dieu sait où vous mène un faux-pas!
Cher ami Guillot, n'en faites pas.
Revenez !
Vous vous êtes cassé le nez!

Ils rentrent tous en riant dans le pavillon.

LESCAUT
Il vous parlait, Manon?

MANON
Ce n'était pas ma faute.

LESCAUT
Certes! Et j'ai de vous opinion trop haute
pour me fâcher.

UN GARDE
Eh bien, tu ne viens pas?

UN AUTRE GARDE
Les cartes et les dés nous attendent là-bas!

LESCAUT
Je viens; mais à cette jeunesse
permettez d'abord que j'adresse
quelques conseils tout remplis de sagesse!

DEUX GARDES
Écoutons la sagesse!

LESCAUT
à Manon
Regardez-moi bien dans les yeux!
Je vais tout près à la caserne
discuter avec ces messieurs,
de certain point qui les concerne.
Attendez-moi donc... un instant...
un seul moment...
Ne bronchez pas, soyez gentille,
et n'oubliez pas, mon cher cœur,
que je suis gardien de l'honneur
de la famille, de la famille!
Si par hasard, quelque imprudent
vous tenait un propos frivole,
dans la crainte de l'accident,
ne dites pas une parole.
Priez-le d'attendre un instant,
un seul moment!...
Ne bronchez pas, soyez gentille, etc.
aux gardes
Et maintenant, voyons à qui de nous
la déesse du jeu va faire les yeux doux!
à Manon
Ne bronchez pas, soyez gentille!

Lescaut sort, laissant Manon seule.

MANON
Restons ici, puisqu'il le faut!
Attendons... sans penser!
Évitons ces folies.
Ces projets qui mettaient ma raison en défaut!
Ne rêvons plus!
Long silence, pendant lequel Manon semble plongée dans ses réflexions. On sent à l'expression de son visage, qu'une sorte de combat se livre en elle. Elle devient rêveuse et machinalement porte les yeux sur le
pavillon dans lequel sont enfermées Poussette, Javotte, Rosette.

Combien ces femmes sont jolies!
La plus jeune portait un collier de grains d'or!
Ah! comme ces riches toilettes,
et ces parures si coquettes
les rendaient plus belles encor!
Voyons, Manon, plus de chimères!
Où va ton esprit en rêvant…
Laisse ces désirs éphémères
à la porte de ton couvent!
Voyons, Manon ! Voyons, Manon,
plus de désirs, plus de chimères!
Et cependant!...
Pour mon âme ravie
en elles tout est séduisant!
Ah! Combien ce doit être amusant
de s'amuser toute une vie!
Ah! Voyons, Manon, plus de chimères etc.
apercevant Des Grieux
Quelqu'un! Vite, à mon banc de pierre!

Elle s'assied vivement et reprend la position que lui avait indiquée Lescaut.

DES GRIEUX
sans la voir
J'ai marqué l'heure du départ,
j'hésitais … chose singulière!
Enfin, demain soir au plus tard
j'embrasverai mon père!
Mon père!
Oui, je le vois sourire,
et mon cœur ne me trompe pas!
Je le vois, il m'appelle et je lui tends les bras!
involontairement Des Grieux s'est tourné vers Manon, il la regarde d'abord avec étonnement, puis avec extase et comme si une vision lui apparaissait
Est-ce la folie?
D'où vient ce que j'éprouve?
On dirait que ma vie va finir... ou commence!
Il semble qu'une main de fer
me mène en un autre chemin
et malgré moi m'entraîne devant elle!
Peu à peu et involontairement il s'est rapproché de Manon.
Mademoiselle!

MANON
Eh, quoi?

DES GRIEUX
Pardonnez-moi! Je ne sais, j'obéis, je ne
suis plus mon maître, je vous vois, j'en suis
sûr, pour la première fois, et mon cœur
cependant vient de vous reconnaître!
Et je sais votre nom...

MANON
On m'appelle Manon.

DES GRIEUX
Manon!

MANON
à part
Que son regard est tendre!
Et que j'ai de plaisir à l'entendre!

DES GRIEUX
Ces paroles d'un fou, veuillez les pardonner !

MANON
Comment les condamner?
Elles charment le cœur en charmant les oreilles!
J'en voudrais savoir de pareilles
pour vous les répéter!

DES GRIEUX
Enchanteresse!
Au charme vainqueur!
Manon!
Vous êtes la maîtresse de mon cœur!

MANON
Mots charmants!

DES GRIEUX
Ô Manon!

MANON
Enivrantes fièvres,
enivrantes fièvres du bonheur!

DES GRIEUX
Vous êtes la maîtresse,
Vous êtes la maîtresse de mon cœur!
après un long silence
Ah! Parlez-moi!

MANON
Je ne suis qu'une pauvre fille.
Je ne suis pas mauvaise,
mais souvent on m'accuse dans ma famille
d'aimer trop le plaisir.
On me met au couvent tout à l'heure.
Et c'est là l'histoire de Manon Lescaut!

DES GRIEUX
Non! Je ne veux pas croire à cette cruauté!
Que tant de charmes et de beauté
soient voués à jamais à la tombe vivante.


MANON
Mais c'est, hélas! La volonté
du ciel dont je suis la servante!
Puisqu'un malheur si grand ne peut être évité.

DES GRIEUX
Non! Non!
Votre liberté ne sera pas ravie!

MANON
Comment?

DES GRIEUX
Au Chevalier Des Grieux
vous pouvez vous fier!

MANON
Ah! Je vous devrai plus que la vie!

DES GRIEUX
Ah! Manon! Vous ne partirez pas,
dussé-je aller chercher au bout du monde
une retraite inconnue et profonde
et vous y porter dans mes bras!

MANON
À vous ma vie et mon âme!
À vous toute ma vie à jamais!

DES GRIEUX
Enchanteresse!
Manon!
Vous êtes la maîtresse de mon cœur!

À ce moment, le postillon à qui Guillot a dit précédemment de se tenir aux ordres de Manon paraît dans le fond. Manon le regarde, réfléchit et sourit.

MANON
Par aventure, peut-être avons-nous mieux:
une voiture,
la chaise d'un seigneur...
Il faisait les doux yeux à Manon...
Vengez-vous!

DES GRIEUX
Mais comment ?

MANON
Tous les deux, prenons-la!

DES GRIEUX
au postillon, qui se retire
Soit, partons!

MANON
troublée
Et quoi, partir ensemble?

DES GRIEUX
Oui, Manon!
Le ciel nous rassemble!
Nous vivrons à Paris tous les deux!
Et nos cœurs amoureux...
l'un à l'autre enchaînés!
Pour jamais réunis,
n'y vivront que des jours bénis!

MANON
Tous les deux! À Paris! À Paris!
Nous n'aurons que des jours bénis!

MANON, DES GRIEUX
À Paris! À Paris, tous les deux!
Nous vivrons à Paris! Tous les deux!

DES GRIEUX
Et mon nom deviendra le vôtre!
Ah! pardon!

MANON
Dans mes yeux... vous devez bien voir
que je ne puis vous en vouloir,
et cependant, c'est mal!

DES GRIEUX
Viens! Nous vivrons à Pari !

MANON
Tous les deux!

DES GRIEUX
Tous les deux!
Et nos cœurs amoureux...

MANON
À Paris!

DES GRIEUX
... l'un à l'autre enchaînés !

MANON
À Paris!

DES GRIEUX
Pour jamais réunis!

MANON, DES GRIEUX
Nous n'aurons que des jours bénis!
À Paris! À Paris, tous les deux!
Nous vivrons à Paris! Tous les deux!

éclats de rire venant du pavillon

MANON
déclamant
Ce sont elles.

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE
Revenez, Guillot, revenez!

DES GRIEUX
Qu'avez-vous?

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Vous allez vous casser le nez!
Revenez donc, Guillot, ah! ah! etc.

MANON
Rien! Ces femmes si belles!

LESCAUT
au dehors, aviné
Ce soir, vous rendrez tout au cabaret voisin!

DES GRIEUX
Là!

MANON
C'est la voix de mon cousin!

DES GRIEUX
Viens! Partons!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
du pavillon
Revenez, Guillot, revenez! Revenez!

MANON
à part
Ah! combien ce doit être amusant de
s'amuser toute une vie!
Ah! Partons!

DES GRIEUX
Viens! Partons!

Ils partent.

LESCAUT
apparaissant, un peu ivre
Plus un sou! Le tour est très plaisant!
Hé Manon !
Il la cherche.
Quoi! Disparue!
Holà! Holà!

GUILLOT
descendant lentement l'escalier
Je veux la retrouver...

LESCAUT
Ah! c'est vous! Le gros homme!

GUILLOT
Hein?

LESCAUT
Vous avez pris Manon, vous, rendez-la!

GUILLOT
Taisez-vous!

LESCAUT
Rendez-la moi! Rendez-la moi! etc.
L'hôtelier et les bourgeois arrivent, lentement, de tous côtés et se moquent des deux hommes.
à Guillot

Allons! Rendez-la moi!

GUILLOT
Regardez donc comme vous attirez la foule!

LESCAUT
Ah! Bah! ça m'est égal!
aux bourgeois
Il a pris notre honneur!
à Guillot
C'est un trop beau régal pour ton vilain museau!

GUILLOT
Quelle aventure!

LESCAUT
Il a pris notre honneur!

L'HÔTELIER et LES BOURGEOIS
Voyons, expliquez-vous!

GUILLOT
Soit! Mais très doucement, très doucement et sans injure.

LESCAUT
Répondez catégoriquement! Je veux Manon!

L'HÔTELIER
Quoi? Cette jeune fille?...
Elle est partie, avec un jeune homme!
On entend le coche au loin.
Écoutez!

GUILLOT
Ô ciel!

LES BOURGEOIS
Elle est partie!

LESCAUT
Mais c'est l'honneur de la famille!

L'HÔTELIER
désignant Guillot
Dans la voiture de Monsieur!

LES BOURGEOIS
Dans la voiture de Monsieur!

GUILLOT
alors que Lescaut se précipite sur lui
Non! Arrêtez!

LESCAUT
essayant de saisir Guillot
Gredin!

GUILLOT
Lâchez! Lâchez!

LESCAUT
luttant avec l'hôtelier
Non! Il faut que je châtie!

L'HÔTELIER et LES BOURGEOIS
Vit-on jamais pareil malheur!

BRÉTIGNY
arrivant avec les trois dames
Eh quoi! pauvre Guillot! Votre belle est partie!

L'HÔTELIER et LES BOURGEOIS
Quelle mésaventure
pour un aussi grand séducteur!

GUILLOT
Taisez-vous tous!
Je veux être vengé,
et de cette perfide et de cet enragé!

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, BRÉTIGNY et LES BOURGEOIS
Ah! Ah! Ah! Ah! La drôle de figure!
Et vous, petit, vous le paierez!



Prélude

DEUXIÈME ACTE
L'appartement de la rue Vivienne

L'appartement de Des Grieux et de Manon, rue Vivienne, à Paris.
Des Grieux est assis devant le bureau. Manon s'avance doucement derrière lui et cherche à lire ce qu'il écrit.


DES GRIEUX
Manon!

MANON
Avez-vous peur que mon visage frôle votre visage ?

DES GRIEUX
Indiscrète Manon!

MANON
Oui, je lisais sur votre épaule,
et j'ai souri, voyant passer mon nom!

DES GRIEUX
J'écris à mon père; et je tremble
que cette lettre où j'ai mis tout mon cœur
ne l'irrite.

MANON
Avez-vous peur ?

DES GRIEUX
Oui, Manon, j'ai très peur!

MANON
Eh bien! Il faut relire ensemble...

DES GRIEUX
Oui, c'est cela, ensemble, relisons!

MANON
lisant la lettre
On l'appelle Manon, elle eut hier seize ans;
en elle tout séduit, la beauté, la jeunesse, la grâce;
nulle voix n'a plus de doux accents,
nul regard plus de charme avec plus de tendresse!

DES GRIEUX
Nul regard plus de charme avec plus de tendresse!

MANON
Est-ce vrai?
Moi, je n'en sais rien...
Mais je sais que vous m'aimez bien!

DES GRIEUX
Vous aimer?... Vous aimer?...
Manon!... Je t'adore!

MANON
Allons, Monsieur! Lisons encore!

DES GRIEUX
Comme l'oiseau qui suit en tous lieux le printemps,
sa jeune âme a la vie, sa jeune âme est ouverte sans cesse;
sa lèvre en fleur sourit et parle
au zéphyr parfumé qui passe et la caresse!

MANON
Au zéphyr qui passe et la caresse!

DES GRIEUX
Au zéphyr parfumé qui passe et la caresse!

MANON
Il ne te suffit pas alors de nous aimer?

DES GRIEUX
avec enthousiasme
Non, je veux que tu sois ma femme!

MANON
Tu le veux?

DES GRIEUX
Je le veux, et de toute mon âme!

MANON
Embrasse-moi donc, Chevalier!...
Et va porter ta lettre!

DES GRIEUX
Oui, je vais la porter!
Il s'arrête et regarde un bouquet qui est placé sur la cheminée.
Voilà des fleurs qui sont fort belles; d'où te
vient ce bouquet, Manon?

MANON
Je ne sais pas...

DES GRIEUX
Comment tu ne sais pas?

MANON
Beau motif de querelles! Par la fenêtre, on
l'a lancé d'en bas... Comme il était joli, je l'ai
gardé... Je pense que tu n'es pas jaloux?

DES GRIEUX
Non, je puis te jurer que je n'ai de ton cœur
aucune défiance...

MANON
Et tu fais bien! Ce cœur est à toi tout
entier!...

On entend un bruit de voix dehors.

DES GRIEUX
Qui donc se permet un pareil tapage?

LA SERVANTE
entre, effarée
Deux gardes du corps sont là qui font rage,
l'un se dit le parent de Madame!

MANON
Lescaut!... C'est Lescaut!...

LA SERVANTE
bas à Manon et vite
L'autre, c'est... ne parlons pas trop haut...
L'autre, c'est quelqu'un qui vous aime...
Ce fermier général qui loge près d'ici.

MANON
bas
Monsieur de Brétigny?

LA SERVANTE
bas
Monsieur de Brétigny.

DES GRIEUX
Cela devient trop fort et je vais voir moi-même…


Au moment où il va s'élancer, la porte s'ouvre. Entrent Brétigny, costumé en garde, et Lescaut.

LESCAUT
Enfin, les amoureux,
je vous tiens tous les deux!

BRÉTIGNY
Soyez clément, Lescaut,
songez à leur jeunesse!

LESCAUT
Vous m'avez, l'autre jour, brûlé la politesse,
Monsieur le drôle!

DES GRIEUX
Hé là!... Parlez plus doucement!

LESCAUT
Plus doucement!

DES GRIEUX
Plus doucement!

LESCAUT
C'est à tomber foudroyé sur la place!
J'arrive pour venger l'honneur de notre race,
je suis le redresseur, je suis le châtiment!
Et c'est à moi qu'on dit de parler doucement!
De parler doucement!

BRÉTIGNY
Contiens-toi!

LESCAUT
Coquin!

BRÉTIGNY
Retiens-toi!

DES GRIEUX
C'est bien! Je vais vous couper les oreilles!

LESCAUT
à Brétigny
Hein?... Qu'est-ce qu'il dit?...

BRÉTIGNY
Qu'il va vous couper les oreilles!

LESCAUT
Vit-on jamais insolences pareilles!
Il menace ?

BRÉTIGNY
Ça m'en a l'air...

LESCAUT
Par la mort!

BRÉTIGNY
le retenant
Lescaut!...

LESCAUT
Par l'enfer!

MANON
Ah Chevalier, je meurs d'effroi!
Je le sais bien, je suis coupable!
Veillez sur moi! Ah ! Chevalier!
Je meurs d'effroi! Veillez sur moi!
Ah! c'en est fait!
Son regard courroucé m'accable!
Je meurs d'effroi! Je meurs d'effroi!

DES GRIEUX
Ô Manon, soyez sans effroi!
Comptez sur moi!
Seul de nous deux, je suis coupable!
Comptez sur moi! Ô cher amour!
Ne tremblez pas! Comptez sur moi!
Il sera bientôt plus traitable!
Manon! Comptez sur moi! Comptez sur moi!

LESCAUT
à Des Grieux
Coquin!
à Brétigny
Retenez-moi! Retenez-moi! Retenez-moi!
Drôle! Retenez-moi!
Je sais de quoi je suis capable!
Quand il faut punir un coupable!
Retenez-moi! Retenez-moi!
Drôle! Coquin! Drôle!
Retenez-moi! Retenez-moi!
Coquin! Je veux punir!
Retenez-moi! Retenez-moi! Retenez-moi!

BRÉTIGNY
Contiens-toi, Lescaut!
Allons! contiens-toi, Lescaut!
Le remords les accable! Vois!
Chacun d'eux est coupable!
Le remords les accable!
Allons! De l'indulgence!
Contiens-toi, Lescaut!
Ah! Lescaut, contiens-toi! Retiens-toi!
Lescaut! Vous montrez trop de zèle!
Expliquez-vous plus posément!

LESCAUT
Soit ! J'y consens.
à Des Grieux
Mademoiselle est ma cousine et je venais très poliment…

DES GRIEUX
Très poliment!

LESCAUT
Très poliment; oui, je venais très poliment
dire: «Monsieur, sans vous chercher querelle,
répondez: oui, répondez: non,
voulez-vous épouser Manon?»

LESCAUT, BRÉTIGNY
La chose est claire,
entre lurons.

LESCAUT
Et bons garçons.

BRÉTIGNY
C'est ainsi qu'on traite une affaire!

LESCAUT
C'est ainsi qu'on traite une affaire!

BRÉTIGNY
Entre lurons et bons garçons.

LESCAUT, BRÉTIGNY
La chose est claire, entre lurons.

LESCAUT
Et bons garçons.

BRÉTIGNY
Oui, c'est ainsi!

LESCAUT, BRÉTIGNY
Voilà l'affaire!

BRÉTIGNY
à Des Grieux
Eh bien, êtes-vous satisfait?

DES GRIEUX
en riant
Ma foi, je n'ai plus de colère,
et votre franchise me plaît.

BRÉTIGNY, LESCAUT
en riant
C'est ainsi qu'on traite une affaire!
Entre lurons et bons garçons!
La chose est claire, etc.

DES GRIEUX
Ma foi, je n'ai plus de colère.

LESCAUT
Voilà l'affaire!

DES GRIEUX
Je venais d'écrire à mon père…
Avant qu'on y mette un cachet,
vous lirez bien ceci, j'espère.

LESCAUT
prenant la lettre
Volontiers!
Mais voici le soir!
Lescaut suit Manon et Brétigny et éloigne volontairement Des Grieux.
Allons tous deux,
pour y mieux voir,
nous placer près de la fenêtre
et là nous lirons votre lettre.

Brètigny reste près de Manon.

MANON
Venir ici sous un déguisement?

BRÉTIGNY
Vous m'en voulez?

MANON
Certainement!
Vous savez que c'est lui que j'aime!

BRÉTIGNY
J'ai voulu vous avertir moi-même
que ce soir de chez vous, on compte l'enlever.

MANON
Ce soir?

BRÉTIGNY
Par ordre de son père.

MANON
Par ordre de son père?

BRÉTIGNY
Oui, ce soir, ici-même
on viendra l'arracher.

MANON
faisant un pas
Ah! Je saurai bien l'empêcher!

BRÉTIGNY
Prévenez-le, c'est la misère pour lui, pour vous...
Ne le prévenez pas...
Et c'est la fortune, au contraire,
qui vous attend.

MANON
Parlez plus bas!

LESCAUT
lisant la lettre
«On l'appelle Manon...

BRÉTIGNY
Ne le prévenez pas!

LESCAUT
... elle eut hier seize ans...

MANON
à Brétigny
Jamais !

BRÉTIGNY
Cédez!

LESCAUT
...en elle tout séduit... »

MANON
Parlez plus bas!

LESCAUT
Que ces mots sont touchants!

BRÉTIGNY
C'est la fortune!

MANON
Jamais!

DES GRIEUX
Ah! Lescaut, c'est que je l'adore!
Laissez-moi vous le dire encore!

LESCAUT
Que ces mots sont touchants!

BRÉTIGNY
Manon! Manon!

MANON
Parlez plus bas!

BRÉTIGNY
Voici l'heure prochaine
de votre liberté!

DES GRIEUX
C'est que je l'adore!

MANON
Quel doute étrange et quel tourment!

LESCAUT
Vous l'épousez?

BRÉTIGNY
Manon! Manon!

LESCAUT
«Comme l'oiseau qui suit le printemps...

BRÉTIGNY
Bientôt vous serez reine...

MANON
Dans mon cœur quel délire!

LESCAUT
corrigeant lui-même
... en tous lieux le printemps... »

DES GRIEUX
C'est que je l'adore!

BRÉTIGNY
... reine par la beauté!

MANON
Quel doute étrange et quel tourment!

BRÉTIGNY
Manon, vous serez reine par la beauté!

DES GRIEUX
Lescaut, laissez-moi-vous le dire encor!

LESCAUT
Poésie! Amour!

MANON
Ah! quel tourment, pour mon cœur troublé, quel tourment!

LESCAUT
«...sa jeune âme à la vie... »

MANON
Ah! quel tourment, pour mon cœur!

BRÉTIGNY
Vous serez reine!

DES GRIEUX
C'est que je l'adore!

LESCAUT
Poésie!
« ... est ouverte sans cesse... »

MANON
Partez!

BRÉTIGNY
Écoutez-moi!

MANON
Ah! quel tourment, pour mon cœur troublé!

DES GRIEUX
C'est que je l'adore!

BRÉTIGNY
Vous serez reine par la beauté!
Écoutez-moi!

MANON
Ah! partez! ah! partez!

LESCAUT
C'est parfait!
On ne peut mieux dire
et je vous fais mon compliment!
à Manon
Cousine,
à Des Grieux
et vous cousin,
je vous rends mon estime!
Prenez ma main, car ce serait un crime,
de vous tenir rigueur;
enfants, je vous bénis.
Les larmes... le bonheur!
à Brétigny
Partons-nous!

BRÉTIGNY
Je vous suis!

LESCAUT, BRÉTIGNY
La chose est claire,
entre lurons...

LESCAUT
… et bons garçons …

BRÉTIGNY
... c'est ainsi qu'on traite une affaire!

LESCAUT, BRÉTIGNY
... c'est ainsi qu'on traite une affaire!

Ils sortent, les répliques suivantes sont entendues au loin.
Entre lurons et bons garçons … Voilà l'affaire!

MANON
à elle-même, pensive
Dans mon cœur... quel tourment!

DES GRIEUX
à lui-même, joyeusement
Puisse du bonheur où j'aspire,
le jour se lever souriant!
Entre la servante.
Que nous veut-on?

LA SERVANTE
C'est l'heure du souper, Monsieur.

DES GRIEUX
C'est vrai pourtant. Et je n'ai pas encor porté
ma lettre.

MANON
Eh bien, va la porter.

DES GRIEUX
Manon...

MANON
Après?

DES GRIEUX
Je t'aime! je t'adore!
Et toi, dis, m'aimes-tu?

MANON
Oui, mon cher Chevalier, je t'aime!

DES GRIEUX
Tu devrais, en ce cas, me promettre...

MANON
Quoi ?

DES GRIEUX
Rien du tout, je vais porter ma lettre.
Il sort, laissant Manon seule.

MANON
Allons! Il le faut pour lui-même…
Mon pauvre chevalier!
Oui, c'est lui que j'aime!
Et pourtant, j'hésite aujourd'hui.
Non, non!... Je ne suis plus digne de lui!
J'entends cette voix qui m'entra”ne
contre ma volonté:
Manon, Manon, tu seras reine...
Reine... par la beauté!
Je ne suis que faiblesse et que fragilité...
Ah! malgré moi je sens couler mes larmes...
Devant ces rêves effacés,
l'avenir aura-t-il les charmes
de ces beaux jours déjà passés?
Peu à peu elle s'est approchée de la table toute servie.
Adieu, notre petite table,
qui nous réunit si souvent!
Adieu, adieu, notre petite table,
si grande pour nous cependant!
On tient, c'est inimaginable...
Si peu de place... en se serrant...
Adieu, notre petite table!
Un même verre était le nôtre,
chacun de nous, quand il buvait
y cherchait les lèvres de l'autre …
Ah! pauvre ami, comme il m'aimait!
Adieu, notre petite table, adieu!
entendant Des Grieux
C'est lui!
Que ma pâleur ne me trahisse pas!

DES GRIEUX
Enfin, Manon, nous voilà seuls ensemble!
Eh quoi? Des larmes?...

MANON
Non!

DES GRIEUX
Si fait, ta main tremble...

MANON
Voici notre repas.

DES GRIEUX
C'est vrai … ma tête est folle …
Mais le bonheur est passager,
et le ciel l'a fait si léger,
qu'on a toujours peur qu'il s'envole!
À table!

MANON
À table!

DES GRIEUX
Instant charmant, où la crainte fait trêve,
où nous sommes deux seulement!
Tiens, Manon, en marchant,
je viens de faire un rêve.

MANON
avec amertume, à part
Hélas! Qui ne fait pas de rêve?

DES GRIEUX
En fermant les yeux, je vois là-bas une humble retraite,
une maisonnette toute blanche au fond des bois!
Sous ses tranquilles ombrages,
les clairs et joyeux ruisseaux,
où se mirent les feuillages,
chantent avec les oiseaux!
C'est le Paradis!
Oh! non! Tout est là triste et morose,
car il y manque une chose:
il y faut encor Manon!

MANON
C'est un rêve, une folie!

DES GRIEUX
Non! là sera notre vie,
si tu le veux, ô Manon!

On entend frapper doucement à la porte.

MANON
à part
Oh! Ciel! Déjà!

DES GRIEUX
Quelqu'un ?
Il ne faut pas de trouble-fête…
se levant
Je vais renvoyer l'importun...
Et je reviens...

MANON
Adieu!

DES GRIEUX
Comment?

MANON
Non!... Je ne veux pas...

DES GRIEUX
Pourquoi?

MANON
Non! Tu n'ouvriras pas cette porte...
Je veux rester dans tes bras!

DES GRIEUX
Enfant... laisse-moi!...

MANON
Non!...

DES GRIEUX
Que t'importe!...

MANON
Non!...
DES GRIEUX
Allons!...

MANON
Je ne veux pas!

DES GRIEUX
Quelque inconnu...
C'est singulier...
Je le congédierai d'une façon polie;
je reviens...
Nous rirons tous deux de ta folie!

Il l'embrasse et sort. On entend un bruit de lutte. Manon se lève et se précipite à la fenêtre. Elle entend une voiture qui s'éloigne.

MANON
Mon pauvre chevalier!



Entracte

TROISIÈME ACTE

PREMIER TABLEAU
Le Cours-la-Reine

La promenade du Cours-la-Reine un jour de fête populaire. À droite, l'enseigne d'un bal.
Entre les grandes arbres, des boutiques de marchands de toutes sortes: modistes, marchands de jouets, saltimbanques, marchands de chansons, etc.
Grand mouvement au lever du rideau: des marchands et des marchandes poursuivent des passants, seigneurs, bourgeois et
bourgeoises, en leur offrant divers objets.
Au fond on aperçoit les rives de la Seine et la coupole des Invalides.


LES VENDEURS
Voyez mules à fleurettes!
Rouge, mouches et manchettes!
Fichus et coqueluchons!
Achetez-moi mes chansons!
Billets pour la loterie!
Poudre, râpes à tabac!
Rubans, cannes et chapeau !
Élixir pour l'estomac!
Il est temps qu'on se régale!
Bonnets, paniers, collerettes!
Plumes et fines aigrettes!
Gaze, linons et manchons!
Bonbons et pâtisserie!
Jouets, balles et sabots!
Ma cuisine est sans égale, etc.

LES VENDEURS, BOURGEOIS et BOURGEOISES
C'est fête au Cours-la-Reine!
On y rit, on y boit à la santé du Roi!
On y rit, on y boit,
pendant une semaine!
On y rit, on y boit à la santé du Roi!
C'est fête au Cours-la-Reine!
On y boit à la santé du Roi.

Au loin, musique de bal. Poussette et Javotte, puis Rosette paraissent dans la foule; trois petit clercs les aperçoivent et, sur un signe d'elles, courent à leur rencontre.

POUSSETTE, JAVOTTE
La charmante promenade!
Ah, que ce séjour est doux! que c'est bon!
Que c'est bon une escapade,
loin des regards d'un jaloux.

POUSSETTE
C'est entendu!

JAVOTTE
Tenez-vous bien!

ROSETTE
Un mot pourrait nous compormettre!

POUSSETTE
C'est entendu!

JAVOTTE
Mon cœur veut bien tout vous promettre!

POUSSETTE
Tout !

ROSETTE
Mais que Guillot n'en sache rien!

POUSSETTE, JAVOTTE
Mais que Guillot n'en sache rien!

POUSSETTE, JAVOTTE and ROSETTE
Rien!

POUSSETTE, JAVOTTE
La charmante promenade!
Ah ! que ce séjour est doux! Que c'est bon!
Que c'est bon une escapade,
loin des regards d'un jaloux!

POUSSETTE
Que c'est bon!

JAVOTTE
La charmante promenade!
Que c'est bon!

POUSSETTE
La charmante promenade!

POUSSETTE, JAVOTTE
Loin des regards d'un jaloux!
Que c'est bon!
Elles sortent.

LES VENDEURS
Voyez mules à fleurettes! etc.

LES VENDEURS, BOURGEOIS et BOURGEOISES
C'est fête au Cours-la-Reine!
On y rit, on y boit à la santé du Roi.

LES VENDEURS
Tenez, Monsieur!
Prenez, Monsieur!
Choisissez! prenez! choisissez!

LESCAUT
Choisir! Et pourquoi?
Donnez, donnez, donnez! donnez encor!
Ce soir j'achète tout!
C'est pour la beauté que j'adore,
je m'en rapporte à votre goût !

LES VENDEURS
Tenez, Monsieur! tenez! prenez!

LESCAUT
À quoi bon l'économie
quand on a trois dés en main,
et que l'on sait le chemin
de l'hôtel de Transylvanie!
À quoi bon! à quoi bon l'économie!

LES VENDEURS
Tenez! Monsieur! tenez! prenez! tenez! prenez!

LESCAUT
Assez! assez!
Ô Rosalinde,
il me faudrait gravir le Pinde,
pour te chanter comme il convient!
Que sont les sultanes de l'Inde,
et les Armide et les Clorinde,
près de toi, que sont-elles?
Rien, rien du tout, rien du tout!
Ô ma Rosalinde, etc.
Choisir! choisir! non, ma foi!
À quoi bon l'économie, etc.
Approchez! Ô belles! approchez!
J'offre un bijou pour deux baisers!

Lescaut sort, poursuivi par les marchands.
Poussette, Javotte et Rosette sortent de la salle de danse avec trois jeunes gens.


GUILLOT
les apercevant
Bonjour, Poussette!

POUSSETTE
Ah! Ciel!

GUILLOT
Bonjour, Javotte!

JAVOTTE
Ah! Dieu!

Poussette et Javotte se sauvent.

GUILLOT
Bonjour, Rosette!

ROSETTE
se sauvant
Ah!

GUILLOT
Par la morbleu ! Elles me plantent là!
Coquine! Péronnelle! Et j'en avais pris
trois... Pourtant il me semblait pouvoir
compter, si l'une me trompait, qu'une autre
au moins serait fidèle! La femme est, je
l'avoue, un méchant animal!

BRÉTIGNY
entrant
Pas mal, Guillot, ce mot-là n'est pas mal.
Mais il n'est pas de vous! Dieu, quel sombre visage!
Dame Javotte, je le gage, vous aura fait des traits!

GUILLOT
Javotte, c'est fini!

BRÉTIGNY
Et Poussette?

GUILLOT
Poussette aussi!

BRÉTIGNY
Vous voilà libre alors? Guillot, je vous en
prie. N'allez pas m'enlever Manon!

GUILLOT
Vous enlever?

BRÉTIGNY
Non, jurez-moi que non!

GUILLOT
Laissons cette plaisanterie! Mais dites-moi,
mon cher, on m'a conté, à propos de Manon,
que vous ayant prié de faire venir l'Opéra
chez elle, vous avez, en dépit des larmes de
la belle, répondu: non.

BRÉTIGNY
C'est très vrai; la nouvelle est exacte.

GUILLOT
Il suffit; souffrez que je vous quitte, pour un
instant... mais je reviendrai vite.

GUILLOT
sort en se frottant les mains et en fredonnant
Dig et dig et don!
On te la prendra ta Manon! etc.

Rentrée des promeneurs et des marchands. Parmi eux, des élégantes et leurs escortes.

LES PROMENEURS et LES MARCHANDS
Voici les élégantes!
Les belles indolentes!
Ma”tresses des cœurs
aux regards vainqueurs! etc.

Pendant ce temps, Brétigny s'est avancé avec quelques seigneurs de ses amis et a aidé Manon à descendre de sa chaise.

LES PROMENEURS
Quelle est cette princesse?

LES MARCHANDS
C'est au moins une duchesse!
aux promeneurs
Eh? Ne savez-vous pas son nom?
C'est Manon!
C'est la belle Manon!

LES PROMENEURS et LES MARCHANDS
Voici les élégantes!
Les belles indolentes!
Maîtresses des cœurs
aux regards vainqueurs! etc.

BRÉTIGNY
Ravissante Manon!

LES SEIGNEURS
Ravissante Manon!

MANON
Suis-je gentille ainsi?

BRÉTIGNY et LES SEIGNEURS
Adorable! Divine! Divine!

MANON
Est-ce vrai? Grand merci!
Je consens vu que je suis bonne,
à laisser admirer ma charmante personne!

Je marche sur tous les chemins,
aussi bien qu'une souveraine;
on s'incline, on baise ma main,
car par la beauté je suis reine!
Je suis reine!
Mes chevaux courent à grands pas;
devant ma vie aventureuse,
les grands s'avancent chapeau bas;
je suis belle, je suis heureuse!
Autour de moi tout doit fleurir!
Je vais à tout ce qui m'attire!
Et si Manon devait jamais mourir,
ce serait, mes amis, dans un éclat de rire!
Ah! ah! ah! ah!

BRÉTIGNY et LES SEIGNEURS
Bravo! Bravo! Manon! Bravo!

MANON
Obéissons quand leur voix appelle,
aux tendres amours,
toujours, toujours, toujours,
tant que vous êtes belle,
usez sans les compter vos jours, tous vos jours!
Profitons bien de la jeunesse,
des jours qu'amène le printemps;
aimons, rions, chantons sans cesse,
nous n'avons encor que vingt ans!

BRÉTIGNY et JEUNES GENS
Profitons bien de la jeunesse!

MANON
Profitons bien de la jeunesse,
aimons, rions, chantons sans cesse,
nous n'avons encor que vingt ans! Ah! Ah!

JEUNES GENS
Profitons bien de la jeunesse!
Rions! Ah! Ah!

MANON
Le cœur, hélas! le plus fidèle,
oublie en un jour l'amour, l'amour,
et la jeunesse ouvrant son aile a disparu
sans retour, sans retour.
Profitons bien de la jeunesse,
bien courte, helas ! est le printemps!
Aimons, chantons, rions sans cesse,
nous n'aurons pas toujours vingt ans!

JEUNES GENS
Profitons bien de la jeunesse!

MANON
Profitons bien de la jeunesse!
Aimons, chantons, rions sans cesse,
profitons bien de nos vingt ans! Ah! Ah!

JEUNES GENS
Profitons bien de la jeunesse!
Rions! Ah! Ah!

MANON
à Brétigny
Et maintenant restez seul un instant;
je veux faire ici quelqu'emplette.

BRÉTIGNY
Avec vous disparaît tout l'éclat de la fête!
Ravissante Manon!
Avec vous disparaît tout l'éclat de la fête!

MANON
Une fadeur!
C'est du dernier galant!
On n'est pas grand seigneur
sans être un peu poète!

Manon s'éloigne et se dirige vers les petites boutiques du fond du théâtre, escortée des curieux qui sortent peu à peu.

LES PROMENEURS et LES MARCHANDS
Voici les élégantes! etc.
Les belles indolente! etc.
Ma”tresses des cœurs!
Aux regards vainqueurs! etc.
Les élégantes! etc.

UN MARCHAND
au fond
Poudre, râpes à tabac!

Les promeneurs et les marchands s'en vont peu à peu …

BRÉTIGNY
Je ne me trompe pas, le Comte Des Grieux.

LE COMTE
Monsieur de Brétigny?

BRÉTIGNY
Moi-même, c'est à peine si je puis en croire
mes yeux! Vous à Paris?

LE COMTE
C'est mon fils qui m'amène.

BRÉTIGNY
Le Chevalier?

LE COMTE
Il n'est plus Chevalier,
c'est l'Abbé Des Grieux qu'à présent il faut dire!...

MANON
qui s'est retournée tout en feignant de parler à un marchand
Des Grieux!

BRÉTIGNY
Abbé! lui! Comment?

LE COMTE
Le ciel l'attire! Dans les ordres, il veut entrer.
Il est à St-Sulpice, et ce soir en Sorbonne,
il prononce un discours...

Manon s'éloigne après avoir entendu ces derniers mots.

BRÉTIGNY
souriant
Abbé! Cela m'étonne, un pareil changement...

LE COMTE
souriant aussi
C'est vous qui l'avez fait, en vous chargeant
de briser net l'amour qui l'attachait à
certaine personne.

BRÉTIGNY
montrant Manon qui est au fond
Plus bas!

LE COMTE
C'est elle?

BRÉTIGNY
Oui, c'est Manon!

LE COMTE
Je devine alors la raison qui vous fit, avec
tant de zèle, predre les intérêts de mon fils...
Mais, pardon! Elle veut vous parler.
Elle est vraiment fort belle!

MANON
à Brétigny, le comte se tient à part à quelque distance
Je voudrais, mon ami, avoir un bracelet pareil
à celui-ci... Je ne puis le trouver.

BRÉTIGNY
C'est bien, je vais moi-même.
Il salue le comte et sort.

LE COMTE
à part
Elle est charmante
et je comprends qu'on l'aime!

MANON
au Comte
Pardon! Mais j'étais là près de vous
à deux pas...
J'entendais malgré moi...
je suis très curieuse …

LE COMTE
C'est un petit défault, très petit, ici-bas!
saluant
Madame !

MANON
se rapprochant
Il s'agissait d'une histoire amoureuse!

LE COMTE
Mais oui!

MANON
C'est que je crois...
Pardonnez-moi, je vous en prie,
je crois... que cet Abbé Des Grieux autrefois...aimait...

LE COMTE
Qui donc?

MANON
Elle était mon amie...

LE COMTE
Ah! Très bien!

MANON
Il l'aimait...
Et je voudrais savoir
si sa raison sortit victorieuse,
et si, de l'oublieuse,
il a pu parvenir à chasser de son cœur
le cruel souvenir?

LE COMTE
Faut-il donc savoir tant de choses?
Que deviennent les plus beaux jours?
Où vont les premiers amours?
Où vole le parfum des roses?

MANON
à part
Mon Dieu! Donnez-moi le courage
de tout oser lui demander! etc.

LE COMTE
Ignorer n'est-il plus sage,
au passé pourquoi s'attarder?

MANON
Un mot encore!...
A-t-il souffert de son absence?
Vous a-t-il dit parfois son nom?

LE COMTE
Ses larmes coulaient en silence.

MANON
L'a-t-il maudite, en pleurant?

LE COMTE
Non!

MANON
Vous a-t-il dit que la parjure
l'avait aimé?

LE COMTE
Son cœur guéri de sa blessure,
s'est refermé!

MANON
Mais depuis?

LE COMTE
Il a fait ainsi que votre amie,
ce que l'on doit faire ici-bas,
quand on est sage, n'est-ce pas?
On oublie!

MANON
On oublie!
Le comte salue respectueusement et se retire.
On oublie!

La foule des seigneurs, dames élégantes, promeneurs et marchands revient.
Entrent Brétigny, Guillot puis Lescaut, accompagnés de plusieurs amis.


BRÉTIGNY
Répondez-moi, Guillot!

GUILLOT
Jamais! Mais rira bien qui rira le dernier!

BRÉTIGNY
Monsieur de Morfontaine, vous allez tout me dire!

GUILLOT
À vous, mon ami, rien!
se tournant vers Manon
Mais à vous, ô ma Reine!

BRÉTIGNY
Plaît-il ?

GUILLOT
Eh bien! oui... L'Opéra que vous lui refusiez...
Il sera dans un instant... ici.

BRÉTIGNY
Je dois rendre les armes!
(à Manon)

MANON
Oh! non!

BRÉTIGNY
On dirait que des larmes...

MANON
Folie!

GUILLOT
Allons, Manon,
approchez, s'il vous plaît,
on va danser pour vous notre nouveau ballet!
à Lescaut
Lescaut, venez!

LESCAUT
Je suis là pour vous plaire.

GUILLOT
Veillez... le tout est à mes frais,
à ce qu'on donne
à boire au populaire!
Combien?

LESCAUT
Nous compterons après!
Il prend la bourse et sort.

SEIGNEURS, PROMENEURS, MARCHANDS et BRÉTIGNY
Voici l'Opéra! Voici l'Opéra! L'Opéra!


Préambule: La Présentation

BRÉTIGNY, SEIGNEURS et BOURGEOIS
L'Opéra! Voici l'Opéra! etc.
Tout Paris... tout Paris... etc.
en parlera! en parlera! etc.
C'est le ballet de l'Opéra!
C'est un plaisir... c'est un plaisir... etc.
de souveraine! de souveraine! etc.
Et son rival... enragera! etc.
L'ami Guillot... se ruinera! etc.
Avoir fait venir l'Opéra!

GUILLOT
à part
C'est un plaisir de souveraine,
avoir fait venir l'Opéra!
et son ballet au Cours-la-Reine!
Mon rival enragera!...
Il limite les danseurs

BRÉTIGNY, SEIGNEURS et BOURGEOIS
Avoir fait venir l'Opéra!
Tour Paris en parlera!
C'est le ballet de l'Opéra!

Ballet

Première Entrée
Deuxième Entrée
Troisième Entrée
Quatrième Entrée



MANON
à part
Non, sa vie à la mienne est pour jamais liée!
Il ne peut m'avoir oubliée...
voyant Lescaut près d'elle
Ma chaise, mon cousin...

LESCAUT
Où faut-il vous porter, cousine?

MANON
À Saint-Sulpice!...

LESCAUT
Quel est ce bizarre caprice? Pardonnez-moi
de faire répéter... À Saint-Sulpice?

MANON
À Saint-Sulpice-!

GUILLOT
Eh bien, maîtresse de ma vie, qu'en dites-vous?

MANON
Je n'ai rien vu!

GUILLOT
Rien vu! Voilà le prix de ma galanterie!
Est-ce là ce qui m'était dû?

LA FOULE
C'est fête au Cours-la-Reine
On y danse, on y boit, à la santé du Roi! etc.


DEUXIÈME TABLEAU
La parloir du séminaire de Saint-Sulpice

Des grandes dames, bourgeoises et dévotes sortent de la chapelle.

CHŒUR DES DAMES
louant Des Grieux
Quelle éloquence!
L'admirable orateur! etc.
Quelle abondance! etc.
Le grand prédicateur! etc.
Quelle éloquence!
Et dans sa voix quelle douceur!
Quelle douceur et quelle flamme!
Comme en l'écoutant... en l'écoutant...
la ferveur pénètre doucement
jusqu'au fond de nos âmes...
Ah ! Ah ! Quel orateur ! L'admirable orateur!
Le grand prédicateur!
De quel art divin, etc.
Il a dans sa thèse, etc.
Peint Saint-Augustin, etc.
Et Saint Thérèse, etc.
Lui-même est un saint, etc.
C'est un fait certain! un saint!
N'est-ce pas, ma chère?
C'est un saint, etc.
C'est certain, etc.
C'est un saint! un saint!
Des Grieux apparaît.
C'est lui ! c'est l'Abbé Des Grieux!
Voyez comme il baisse les yeux!

Les dames sortent peu à peu et saluent Des Grieux avec de profondes révérences.

LE COMTE
Bravo, mon cher, succès complet!
Notre maison doit être fière
d'avoir parmi les siens un nouveau Bossuet!

DES GRIEUX
De grâce, mon père, épargnez-moi!

LE COMTE
Et, c'est pour de bon, Chevalier, que tu
prétends au ciel pour jamais te lier?

DES GRIEUX
Oui!
Je n'ai trouvé dans la vie qu'amertume et dégoût.

LE COMTE
Les grands mots que voilà!
Quelle route as-tu donc suivie,
et que sais-tu de cette vie
pour penser qu'elle finit là?
Épouse quelque brave fille,
digne de nous, digne de toi,
deviens un père de famille
ni pire, ni meilleur que moi.
Le ciel n'en veut pas davantage,
c'est là le devoir, entends-tu?
C'est là le devoir!
La vertu qui fait du tapage
n'est déjà plus de la vertu!
Épouse quelque brave fille, etc.

DES GRIEUX
Rien ne peut m'empêcher
de prononcer mes vœux!

LE COMTE
C'est dit, alors?

DES GRIEUX
Je le veux!

LE COMTE
Soit! Je franchirai donc seul cette grille, et
vais leur annoncer là-bas qu'ils ont un saint
dans la famille. J'en sais beaucoup qui ne
me croiront pas!

DES GRIEUX
Ne raillez pas, Monsieur, je vous en prie!

LE COMTE
Un mot encore! Comme il n'est pas certain
que l'on te donne ici, du jour au lendemain,
un bénéfice, une abbaye, je vais dès ce soir
t'envoyer trente mille livres...

DES GRIEUX
Mon père…

LE COMTE
C'est à toi, c'est ta part sur le bien de ta mère.
Et maintenant … adieu, mon fils.

DES GRIEUX
Adieu, mon père!

LE COMTE
Adieu... reste à prier!
Il sort.

DES GRIEUX
seul
Je suis seul! Seul enfin!
C'evt le moment suprême!
Il n'est plus rien que j'aime
que le repos sacré que m'apporte la foi!
Oui, j'ai voulu mettre Die même
entre le monde et moi !
Ah! fuyez, douce image, à mon âme trop chère;
respectez un repos cruellement gagné,
et songez si j'ai bu dans une voupe amère.
que mon cœur l'emplirait de ce qu'il a saigné!
Ah! fuyez! fuyez! loin de moi!
Que m'importe la vie et ce semblant de gloire?
Je ne veux que chasser du fond de ma mémoire...
Un nom maudit! … ce nom … qui m'obsède, et pourquoi?

LE PORTIER DU SÉMINAIRE
C'est l'office.

DES GRIEUX
J'y vais!... Mon Dieu!
De votre flamme
purifiez mon âme...
Et dissipez à sa lueur
l'ombre qui passe encor dans le fond de mon cœur!...
Ah! fuyez, douce image, à mon âme trop chère!
Ah fuyez! fuyez! loin de moi! etc.
Il sort.

LE PORTIER DU SÉMINAIRE
Il est jeune … et sa foi semble sincère …
il a fait grand émoi parmi les plus belles de nos fidèles!

Manon entre.

MANON
Monsieur... je veux parler...
à... l'Abbé... Des Grieux!

LE PORTIER
Fort bien!

MANON
lui donnant de l'argent
Tenez!
Le portier sort.
Ces murs silencieux... Cet air froid qu'on
respire... Pourvu que tout cela n'ait pas
changé son cœur!... Devenu sans pitié pour
une folle erreur, pourvu qu'il n'ait pas appris
à maudire!...

VOIX DANS LA CHAPELLE
au fond
Magnificat anima mea Dominum, etc.
Et exsultavit spiritus meus, etc.

MANON
Là-bas on prie... Ah! je voudrais prier!
Pardonnez-moi, Dieu de toute puissance!
Car si j'ose vous supplier,
en implorant votre clémence,
si ma voix de si bas peut monter jusqu'aux cieux, ah!
C'est pour vous demander le cœur de Des Grieux!
Pardonnez-moi, mon Dieu!

VOIX DANS LA CHAPELLE
In Deo salutari meo, salutari meo, etc.

Des Grieux entre.

MANON
C'est lui !

Manon se retourne tandis que Des Grieux s'avance vers elle.

DES GRIEUX
Toi! Vous!

MANON
Oui, c'est moi, moi!

DES GRIEUX
Que viens-tu faire ici?
Va-t-en! Va-t-en! Éloigne-toi!

MANON
Oui! Je fus cruelle et coupable!
Mais rappelez-vous tant d'amour!
Ah! dans ce regard qui m'accable,
lirai-je mon pardon, un jour?

DES GRIEUX
Éloigne-toi!

MANON
Oui ! Je fus cruelle et coupable!
Ah ! Rappelez-vous tant d'amour!
Rappelez-vous tant d'amour!

DES GRIEUX
Non! j'avais écrit sur le sable
ce rêve insensè d'un amour
que le ciel n'avait fait durable
que pour un instant, pour un jour!

MANON
Oui! je fus coupable!

DES GRIEUX
J'avais écrit sur le sable...

MANON
Oui! je fus cruelle!

DES GRIEUX
C'était in rêve
que le ciel n'avait fait durable
que pour un instant, pour un jour!
Ah! perfide Manon!

MANON
Si je me repentais...

DES GRIEUX
Ah! perfide! perfide!

MANON
... est-ce que tu n'aurais pas de pitié?

DES GRIEUX
Je ne veux pas vous croire.
Non! Vous êtes sortie enfin de ma mémoire
ainsi que de mon cœur!

MANON
Hélas! Hélas! L'oiseau qui fuit
ce qu'il croit l'esclavage,
le plus souvent la nuit
d'un vol désespéré revient battre au vitrage!
Pardonnez-moi!

DES GRIEUX
Non!

MANON
Je meurs à tes genoux.
Ah! rends-moi ton amour si tu veux que je vive!

DES GRIEUX
Non ! il est mort pour vous!

MANON
L'est-il donc à ce point que rien ne le ravive!
Écoute-moi! Rappelle-toi!
N'est-ce plus ma main que cette main presse?
N'est-ce plus ma voix?
N'est-elle pour toi plus une caresse,
tout comme autrefois?
Et ces yeux, jadis pour toi pleins de charmes,
ne brillent-ils plus à travers mes larmes?
Ne suis-je plus moi?
N'ai-je plus mon nom?
Ah ! regarde-moi! Regarde-moi!
N'est-ce plus ma main que cette main presse,
tout comme autrefois? etc.

DES GRIEUX
Ô Dieu! Soutenez-moi dans cet instant suprême!

MANON
Je t'aime!

DES GRIEUX
Ah! Tais-toi!
Ne parle pas d'amour ici,
c'est un blasphème!

MANON
Je t'aime!

DES GRIEUX
Ah! Tais-toi!
Ne parle pas d'amour!

MANON
Je t'aime!

DES GRIEUX
C'est l'heure de prier...

MANON
Non! Je ne te quitte pas!

DES GRIEUX
On m'appelle là-bas...

MANON
No ! Je ne te quitte pas!
Viens!
N'est-ce plus ma main que cette main presse,
tout comme autrefois?

DES GRIEUX
Tout comme autrefois!

MANON
Et ces yeux, jadis pour toi pleins de charmes,
n'est-ce plus Manon?

DES GRIEUX
Tout comme autrefois!

MANON
Regarde-moi!
Ne suis-je plus moi?
N'est-ce plus Manon?

DES GRIEUX
Ah! Manon! Je ne veux plus lutter contre moi-même!

MANON
Enfin!

DES GRIEUX
Et dussé-je sur moi faire crouler les cieux,
ma vie est dans ton cœur, ma vie est dans tes yeux!
Ah! Viens! Manon! Je t'aime!

MANON
Je t'aime!

DES GRIEUX
Je t'aime!



QUATRIÈME ACTE
L'Hôtel de Transylvanie

Une grande et luxueuse salle de l'Hôtel de Transylvanie, séparée par de large baies des autres salons. Des tables de jeu sont installées dans cette salle et dans les autres salons. Au lever du rideau, une foule de joueurs entourent les tables.

CROUPIERS
Faites vos jeux, Messieurs!

PREMIER JOUEUR
Mille pistoles!

DEUXIÈME JOUEUR
C'est tenu!

PREMIER JOUEUR
Je double!

DEUXIÈME JOUEUR
Brelan!

PREMIER JOUEUR
C'est perdu!

PREMIER JOUEUR
à la table de dés
Deux!

DEUXIÈME JOUEUR
Cinq!

PREMIER JOUEUR
Sept!

DEUXIÈME JOUEUR
Dix!

UNE VOIX
au fond
Cent louis!

LESCAUT
Quatre cents louis!
Vivat ! J'ai gagné!

UN JOUEUR
Je vous jure que l'argent m'appartient!

LESCAUT
Du moment qu'on l'assure avec autant
d'aplomb...

UN JOUEUR
J'avais l'as et le Roi!

LESCAUT
Recommençons alors,
ça m'est égal à moi!

LES AIGREFINS
s'avançant pridemment
Le joueur sans prudence
livre tout au hasard,
mais le vrai sage pense
que jouer est un art!
Pour la rendre opportune
nous savons sans danger,
nous savons sans danger,
nous savons quand il faut corriger
l'erreur de la fortune!

LESCAUT
Tout en jouant honnêtement,
je n'ai jamais fait autrement! etc.

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
allant et venant dans la salle en suivant les joueurs et les aigrefins
À l'Hôtel de Transylvanie,
accourez tous, on vous en prie ;
à l'Hôtel de Transylvanie,
passez vos jours, passez vos nuits!

POUSSETTE
L'or vient tout seul aux plus belles!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Et c'est nous qui gagnons toujours!

LES AIGREFINS
Le joueur sans prudence
livre tout au hasard, etc.

Lescaut revient triomphant. Il est entouré des aigrefins, de Poussette, Javotte et Rosette.

LESCAUT
C'est ici que celle que j'aime
a daigné fixer son séjour,
et je vous dirai quelque jour
certains couplets que j'ai, moi-même,
faits en l'honneur de notre amour!
bruit de monnaie venant de dernière
Et c'est ce bruit, ce bruit charmant
qui lui sert d'accompagnement!
C'est ce bruit, ce bruit charmant, ce bruit charmant
qui lui sert d'accompagnement !
Celle que j'aime...
Je me pique d'être plein de discrétion…
Pourtant... Je vous dirai son nom... son nom...

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Oui, son nom!...
LESCAUT
C'est Pallas, la Dame de pique!
Et là s'arrête ma chanson!

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, LESCAUT et LES AIGREFINS
Et c'est ce bruit, ce bruit charmant
qui lui sert d'accompagnement!... etc.

GUILLOT
qui vient d'entrer
Bravo, mon cher!

LESCAUT
Merci!

CROUPIERS
Faites vos jeux, Messieurs!

Tandis que Guillot félicite Lescaut, les croupiers regagnent leurs places à la table du pharaon. Guillot garde Poussette et les
autres filles avec lui.


GUILLOT
J'enfourche aussi Pégase
de temps en temps,
ainsi, moi, j'ai sur le Régent
fait des vers très malins,
mais en homme prudent...
Je gaze...
et passe les mots dangereux...
Vous allez voir, on ne comprend que mieux!
Quand le...
C'est le Régent...
Va voir...
C'est sa Maîtresse...
Il dit...
On me comprend.
Elle répond...
De votre Altesse...
Tra la la! la la la! etc.
Ah! c'est badin, c'est léger!

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE et LESCAUT
Et l'on ne court aucun danger!

GUILLOT
Ah! c'est piquant! C'est badin! c'est léger!
Tra la la la la! etc.

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, GUILLOT et LESCAUT
Chut!

Grand tapage. Tout le monde se lève pour regarder les personnes qui entrent, dont Manon et Des Grieux.

GUILLOT
Mais qui donc nous arrive et fait tout ce
tapage?

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
C'est la belle Manon avec son Chevalier!
Elles sortent.

DES GRIEUX
M'y voici donc?
J'aurais dû résister...
Je n'en ai pas eu le courage!

GUILLOT
Le Chevalier!

LESCAUT
à Guillot
Vous changez de visage et quelque chose,
ici, paraît vous irriter?

GUILLOT
À bon droit je fais la grimace car j'adorais
Manon, et je trouve blessant et froissant
qu'elle en aime un autre à ma place!

Lescaut entraîne Guillot dehors, les autres retournent aux tables de jeu. Manon reste avec Des Grieux. Le voyant triste, elle s'approche de lui.

CROUPIERS
Faites vos jeux, Messieurs!

MANON
De ton cœur, Des Grieux,
ne suis-je plus souveraine?

DES GRIEUX
Manon! Manon! Sphinx étonnant,
véritable sirène!
Cœur trois fois féminin!
Que je t'aime et te hais!
Pour le plaisir et l'or!
Quelle ardeur inouïe!
Ah! folle que tu es...
comme je t'aime!

MANON
Et moi... Comme je t'aimerais... si tu voulais...

DES GRIEUX
Si je voulais?...

MANON
Notre opulence est envolée...
Chevalier, nous n'avons plus rien!
Mais ici, quand on le veut bien...
Une fortune est vite retrouvée!

DES GRIEUX
Que me dis-tu, Manon?

LESCAUT
se rapprochant de Manon
Elle a raison!
En quelques coups de pharaon,
une fortune est vite retrouvée.

DES GRIEUX
Qui? Moi? Jouer?
Jamais! Jamais!

LESCAUT
Vous avez tort,
Manon n'aime pas la misère.

MANON
Chevalier, si je te suis chère,
consensm consens et tu verras qu'après
nous serons riches!

LESCAUT
C'est probable!
La fortune n'est intraitable
qu'avec le joueur éprouvé
qui contre elle souvent a lutté!
Elle est douce, au contraire, à celui qui commence!

MANON
Tu veux bien, n'est-ce pas?

DES GRIEUX
Infernale démence!

LESCAUT
Venez!

DES GRIEUX
à Manon
Je t'aurai tout donné...

LESCAUT
Vous gagnerez!

DES GRIEUX
... mais qu'aurai-je en retour?

LESCAUT
Vous gagnerez!

MANON
Mon êztre tout entier, ma vie, et mon amour!

DES GRIEUX
Manon! Manon! Sphinx étonnant!
Véritable sirène!

LESCAUT
Votre chance est certaine!

MANON
Repose-toi sur ma tendresse!
Ne doute jamais de mon cœur!
Ah ! c'est là notre bonheur!
Ne doute jamais! Ah ! jamais!
À toi mon amour!
À toi tout mon être!
Ah! à toi!

DES GRIEUX
Cœur trois fois féminin!
Que je t'aime et te hais!
Pour le plaisir et l'or
quelle ardeur inouïe.
Ah! folle que tu es,
comme je t'aime!
Ah! faut-il donc que ma faiblesse
te donne jusqu'à mon honneur!
Tout jusqu'à mon honneur!

LESCAUT
Jouez toujours! jouez sans cesse!
Jouez toujours! c'est le bonheur!
Jouez! jouez encore! Venez!
Ah! vous gagnerez! Venez! vene !
Jouez! toujours! jouez! toujours!
Ah! Venez!

GUILLOT
à Des Grieux
Un mot, s'il vous plaît, Chevalier,
je vous propose une partie...
Nous verrons si sur moi vous devez l'emporter toujours...

POUSSETTE
Bravo, Guillot, pour vous, moi, je parie!

JAVOTTE
Et je parie alors, moi, pour ce Chevalier.

GUILLOT
à Des Grieux
Acceptez-vous ?

DES GRIEUX
J'accepte!

GUILLOT
Commenons!

POUSSETTE
Nous parions toujours!

JAVOTTE, ROSETTE
Nous parions!

GUILLOT
Mille pistoles!

DES GRIEUX
Soit, Monsieur, mille pistoles!

LESCAUT
avec admiration
Mille pistoles! À moi, Pallas, à moi!

Il va se mettre à une autre table de jeu.

MANON
Ces ivresses folles... C'est la vie!
Ah! c'est la vie!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
C'est la vie!

MANON
Ou du moins
c'est celle que je veux!

CROUPIERS
Faites vos jeux, Messieurs!

MANON
Ce bruit de l'or, ce rire et ces éclats joyeux!
À nous les amours et les roses!
Chanter, aimer, sont douces choses!
Qui sait si nous vivrons demain!
À nous les amours, à nous les amours et les roses!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Chanter, aimer, sont douces choses!

MANON, puis POUSSETTE
Qui sait si nous vivrons demain! etc.

MANON
La jeunesse passe,
la beauté s'efface ;
que tous nos désirs
soient pour les plaisirs!
L'amour et les fièvres
sur toutes les lèvres!
Pour Manon encor,
de l'or! de l'or! encor! de l'or!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
De l'or!

MANON
À nous les amours et les roses!

MANON, puis POUSSETTE, etc.
Chanter, aimer, sont douces choses!
Qui sait si nous vivrons demain! demain!
À nous les amours, à nous les amours et les roses!
Pour nous de l'or! de l'or!

MANON
De l'or!... de l'or!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
De l'or!
Qui sait si nous vivrons demain!
Pour nous de l'or! de l'or!

LES JOUEURS et LES AIGREFINS
Au jeu ! Au jeu!

LESCAUT
Permettez-moi de jouer sur parole,
je suis de bonne foi!

LES JOUEURS et LES AIGREFINS
Au jeu! Au jeu!

LESCAUT
Plus un louis! pas même une pistole!
Plus rien! ils m'ont volé... moi! moi!

GUILLOT
à Des Grieux
Vous avez une chance folle!
Mille louis de plus!

DES GRIEUX
Soit! Monsieur! Mille louis!

GUILLOT
J'ai perdu!

MANON
s'approchant des joueurs, à Des Grieux
Eh bien, gagnes-tu?

DES GRIEUX
Regarde!

MANON
C'est à nous?

DES GRIEUX
C'est à nous!

MANON
Je t'adore!

GUILLOT
Le double! Voulez-vous?

DES GRIEUX
C'est dit!

GUILLOT
Je perds encore.

MANON
Je te l'avais bien dit que tu devais gagner.

DES GRIEUX
Manon! Manon! je t'aime! je t'aime!

GUILLOT
quittant la table de jeux
J'arrête la partie!

DES GRIEUX
se levant aussi
C'est comme vous voudrez.

GUILLOT
Ce serait duperie de s'obstiner.

DES GRIEUX
Plaît-il ?

GUILLOT
Il suffit, je m'entends;
vous avez vraiment des talents!

DES GRIEUX
Que dites-vous?

GUILLOT
Quelle furie!
Vouloir encor battre les gens
quand on les a volés!

DES GRIEUX
Infâme calomnie! Misérable!

Chacun se précipite.

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, LESCAUT et LES AIGREFINS
Messieurs! voyons! voyons, Messieurs!

LE CHŒUR et LES JOUEURS
Messieurs! voyons! voyons, Messieurs!

POUSSETTE, etc.
Messieurs! Voyons! Messieurs!

LE CHŒUR et LES JOUEURS
Messieurs! Messieurs!

TOUS
Quand on est dans le monde,
il faut se tenir mieux! Messieurs!
Voyons, Messieurs!

GUILLOT
Je prends à témoin, Messieurs,
Mesdemoiselles,
à Des Grieux et Manon
pour vous deux,
vous aurez bientôt de mes nouvelles!
Il sort.

LE CHŒUR et LES JOUEURS
La chose ne s'est jamais vue!
Non, non! jamais! certainement!

LESCAUT
Voyons, Messieurs! Calmez-vous! Messieurs!
à Des Grieux
Ah! Quel ennui!
Qu'avez-vous fait? Messieurs! Messieurs!

LES AIGREFINS
à part
Le maladroit! Ah! Quel ennui!
La chose ne s'est jamais vue!
Non, non, jamais! certainement!
aux joueurs
Faites vos jeux, Messieurs!

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Non, non, jamais!
Jamais on n'a volé!
Voyons, Messieurs! Messieurs!
aux joueurs
Faites vos jeux, Messieurs!

LE CHŒUR et LES JOUEURS
On n'a volé jamais pareillement!
Non, non, jamais! jamais! etc.
indiquant Des Grieux
On a volé! c'est lui! etc.

MANON
Partons, je t'en supplie! Partons vite!

DES GRIEUX
Non, sur ma vie!
Si je partaism peut-être croirait-on
qu'en m'accusant cet homme avait raison!

En ce moment, on frappe fortement à la porte.

POUSSETTE, JAVOTTE, ROSETTE, LESCAUT et LES AIGREFINS
à part
Eh mais... qui frappe de la sorte?...
On frappe de nouveau.

LE CHŒUR et LES JOUEURS
Vite! Vite! Cachez l'argent! cachez l'argent!

MANON
à part
Qui frappe à cette porte?
Je tremble... je ne sais pourquoi...

UNE VOIX
Ouvrez! au nom du Roi!

LESCAUT
Un exempt de police! Gagnons vite le toit!

Lescaut s'enfuit. Un exempt de police et des gardes font irruption dans la piéce.

GUILLOT
montrant Des Grieux
Le coupable est Monsieur...
et voilà sa complice!

MANON
à Guillot
Misérable!

GUILLOT
à Manon
Mille regrets, Mademoiselle... Mais la partie
était trop belle! Je vous avais bien dit que je
me vengerais!
à Des Grieux
J'ai pris ma revanche, mon maître!
Il faudra vous en consoler...

DES GRIEUX
J'y tâcherai ! Mais je vais commencer par
vous jeter par la fenêtre!

GUILLOT
Par la fenêtre!

LE COMTE
à Des Grieux
Et moi... m'y jetez-vous aussi?

DES GRIEUX
Mon père! vous, ici… vous!

MANON
Son père!

LE COMTE
Oui, je viens t'arracher à la honte
qui chaque jour grandit sur toi;
insensé! Vois-tu pas qu'elle monte,
et va s'élever jusqu'à moi!

MANON
Ô douleur! L'avenir nous sépare!
Et d'effroi mon cœur est tremblant!
Un tourment trop cruel me dévore à jamais!
Est-ce donc fait de mon bonheur?

POUSSETTE, JAVOTTE et ROSETTE
Ah! cédez à ses pleurs!
Pour sa jeunesse! Grâce!
Tant de beauté mérite que l'on ait pitié!

DES GRIEUX
Ah! comprends ce regard qui t'implore,
qui voudrait fléchir ta rigueur...
Le remords, tu le vois, me dévore à jamais!
Ne peux-tu sauver mon honneur?

GUILLOT
Me voilà donc vengé!
Ma vengeance est terrible, elle est prompte!
Non! pas de pitié!
Vous appartenez à la loi.

LE COMTE
Oui, je viens t'arracher à la honte!
Et malgré ton regard qui m'implore...
Pas de pardon!
Non ! pas de pardon!
Je dois veiller sur notre honneur!

LES AIGREFINS, LE CHŒUR et LES JOUEURS
Ah! cédez à ses pleurs!
Pour sa jeunesse! Grâce!
Tant de beauté mérite que l'on ait pitié!

LE COMTE
montrant Des Grieux
Qu'on l'emmène!
Plus tard, on vous délivrera.

DES GRIEUX
montrant Manon
Mais elle ?

GUILLOT
Le guet la conduira
où l'on emmène ses pareilles!

DES GRIEUX
s'approchant pour protéger Manon
N'approchez pas!
Je saurai la défendre!

MANON
Ah! c'en est fait! je meurs!
Grâce!

DES GRIEUX
Ô douleur! l'avenir nous sépare, à jamais!

MANON
Ah! pitié!

GUILLOT, LE COMTE
Non! jamais!

TOUS LES AUTRES
Ah! pitié!

 

CINGUIEME ACTE

 

DES GRIEUX
(seul; assis)
Manon! Pauvre Manon!
Je te vois enchaînée avec ces misérables!
Et la charrette passe!
O cieux inexorables,
Faut-il désespérer?

(apercevant Lescaut)
Non! C'est lui!
(allant à lui; fiévreusement)
Prépare ton escorte!
Les archers sont là-bas... ils arrivent ici.
Tes hommes sont armés?
Ils nous prêtent main forte
Et nous la délivrons!

(voyant que Lescaut ne lui répond pas)
Quoi? N'est-ce pas ainsi
Que tout est convenu?
Tu gardes le silence!

LESCAUT
(honteux et avec effort)

Monsieur le chevalier...

DES GRIEUX
(anxieux)
Eh bien?

LESCAUT
Je pense...
Que tout est perdu!

DES GRIEUX
Quoi?

LESCAUT
(piteusement)
Dès qu'au soleil ont lui
Les mousquets des archers,
Tous ces lâches on fui!

DES GRIEUX
(éperdu)
Tu mens! tu mens!
(avec âme)
Le ciel a pris pitié de ma souffrance!
C'est l'instant de la délivrance...
Tout à l'heure Manon va tomber dans mes bras!

LESCAUT
(tristement)
Je ne vous trompe pas!

DES GRIEUX
(faisant le geste de le frapper)
Va-t'en!

LESCAUT
(se courbant devant lui)
Frappez!
Que voulez-vous?
On est soldat... le roi paie assez mal!
Alors, bien malgré soi,

(tout en larmes)
On devient un coquin, un homme abominable!

DES GRIEUX
(violent)
Va-t'en!
(Ils écoutent, interdits.)

LES ARCHERS
(au loin; très léger, gai et rythmé)
Capitaine, ô gué,
Es-tu fatigué
De nous voir à pied!
Mais non! mais non!
La Ramée,
On n'est pas trop mal
Sur un bon cheval
Pour mener l'armée!

DES GRIEUX
(écoutant)
Qu'est-ce là?

LESCAUT
(allant sur le chemin)
Ce sont eux, sans doute...
Je les vois sur la route!

DES GRIEUX
(voulant s'élancer)
Manon! Manon!
(Lescaut l'arrête.)
Je n'ai que mon épée,
Mais nous allons les attaquer tous deux!

LESCAUT
(se récriant)
Quelle folle équipée!

DES GRIEUX
Allons!

LESCAUT
Vous la perdrez!
Croyez-moi,
Il vaut mieux prendre un autre moyen...

DES GRIEUX
Lequel?

LESCAUT
Je vous en prie,
Partons!

DES GRIEUX
(résistant)
Non, non!

LESCAUT
Vous la verrez, je le promets!

DES GRIEUX
Partir! Lorsque son coeur me crie:
«Viens à moi... »
Non, jamais!

LESCAUT
Si vous l'aimez, venez!

DES GRIEUX
Ah! si je l'aime!
Quand je veux tout braver;
Quand je voudrais mourir pour elle!

LESCAUT
Venez!

DES GRIEUX
Quand la verrai-je?

LESCAUT
A l'instant même!

(Il entraîne Des Grieux derrière le boissons. Les Archers de très près et toujours en se rapprochant.)

LES ARCHERS
(très léger gai et rythmé)
Capitaine, ô gué,
Es-tu fatigué,
De nous voir à pied,

(La voix des Archers se rapproche peu à peu.)

Mais non! la Ramée,
On n'est pas trop mal
Sur un bon cheval
Pour mener l'armée!
Capitaine, ô gué,
Est-c'que je boirai au gué!
Capitaine, ô gué!

(Les Archers paraissent.)

UN ARCHER
(au Sergent)

Après chanter, il faut boire!

LE SERGENT
C'est bien le moins.
Car ce n'est pas la gloire
D'escorter l'arme au bras et de faire embarquer
Des demoiselles sans vertu!

LES ARCHERS
C'est se moquer
De nous!

LE SERGENT
N'importe! C'est le métier!
Et que disent là-bas
Les captives?

L'ARCHER
Oh! rien! Elles ne bougent pas!
L'une d'elles est déjà malade, à demi morte.

LE SERGENT
Laquelle?

L'ARCHER
Eh! celle qui cachait son visage et pleurait
Quand l'un de nous cherchait
A lui parler.

LE SERGENT
Manon, alors?

DES GRIEUX
(derrière le feuillage)
O ciel!

LESCAUT
(le retenant)
Silence!
Laissez-moi faire...

(au sergent, de loin)
Hé, camarade!

LE SERGENT
Un soldat!

LESCAUT
Mieux, je pense, un ami!
(à Des Grieux, bas)
Avez-vous de l'argent?
(au Sergent)
Vous êtes obligeant,
J'en suis sûr!
Je viens donc réclamer un service...

LE SERGENT
Et lequel?

LESCAUT
C'est... rien que pour un instant
De me laisser causer avec la pauvre fille
Dont vous parliez...

LE SERGENT
Pourquoi?

LESCAUT
Je suis de sa famille...

LE SERGENT
Impossible!

LESCAUT
(Il lui donne une pièce de monnaie)
Ah!

LE SERGENT
(regardant si on l'a vu)
Pourtant...

LESCAUT
(nouvelle pièce d'argent)
En insistant?

LE SERGENT
Peut-être?

LESCAUT
(lui donnant encore)
On insiste!

LE SERGENT
Ah! ma foi, si vous parlez en maître!
Accordé!

(haut)
Je ne suis pas si noir
Que j'en ai l'air!
Là-bas est le village,
Vous l'y ramènerez vous-même, avant ce soir!

(aux Archers)
Détachez-la!

LESCAUT
Merci, mon cher et bon voyage!

LE SERGENT
N'allez pas, pour me remercier,
Essayer de nous l'enlever!

LESCAUT
(levant la main)
J'en fais mon grand serment
En faut-il davantage?

LE SERGENT
Non, d'ailleurs quelqu'un restera
Qui de loin vous surveillera!

LESCAUT
Merci, mon cher, et bon voyage!

LE SERGENT
En marche, allons!

DES GRIEUX
(caché)
Merci, Dieu de bonté!

(Les Archers sortent et disparaissent. On entend leur chanson de marche qui se perd peu à peu dans le lointain. Des Grieux et Lescaut les suivent du regard avec anxiété.)

LES ARCHERS
Capitaine, ô gué,
Es-tu fatigué
De nous voir à pied.
Mais non! mais non!
La Ramée
On n'est pas trop mal
Sur un bon cheval
Pour mener l'armée!

DES GRIEUX
(encore caché, à Lescaut avec transport)
Manon! je vais la voir!

LESCAUT
Et bientôt, je l'espère
Vous pourrez l'emmener,

LES ARCHER
(plus loin)
Capitaine, ô gué!
(plus loin)
Es-tu fatigué!
(très loin)
Pour mener l'armée...

DES GRIEUX
(montrant l'archer laissé là par le Sergent)
Ce soldat?

LESCAUT
J'en fais mon affaire!
(faisant sonner ce qui reste, dans la bourse)
J'ai très bien fait de ne pas tout donner!
(Lescaut remonte. Manon parait, elle descend péniblement et comme brisée par la fatigue, le petit sentier.)

MANON
(elle pousse un cri de joie en voyant Des Grieux)
Ah! Des Grieux!

DES GRIEUX
(avec ivresse)
O Manon!
(presque sans voix)

Manon! Manon!
(avec émotion)
Manon!
Tu pleures!

MANON
(pleurant)
Oui... de honte sur moi;
Mais de douleur sur toi!

DES GRIEUX
(tendrement)
Manon!
Lève la tête et ne songe qu'aux heures
D'un bonheur qui revient!

MANON
(avec amertume)
Ah! pourquoi me tromper?

DES GRIEUX
Non, ces terres lointaines,
Dont ils te menaçaient,
Tu ne les verras pas!
Nous fuirons tous les deux!
Au delà de ces plaines
Nous porterons nos pas!

(Silence de Manon)
(avec affection)

Manon, réponds-moi donc!

MANON
(avec une tendresse infinie; en cédant)
Seul amour de mon âme!
Je ne sais qu'aujourd'hui la bonté de ton coeur,
Et si bas qu'elle soit, hélas!
Manon réclame
Pardon, pitié pour son erreur!

(Des Grieux veut l'interrompre)
Non! non! encor!
Mon coeur fût léger et volage
Et, même en vous aimant
Éperdument,

(très accentué)
J'étais ingrate!

DES GRIEUX
Ah! pourquoi ce langage?

MANON
(continuant)
Et je ne puis m'imaginer
Comment... et par quelle folie...
J'ai pu vous chagriner
Un seul jour de ma vie!

DES GRIEUX
(avec effusion)
Assez!

MANON
(tout en larmes)
Je hais et maudis en pensant
A ces douces amours par ma faute brisées,
Et je ne paierais pas assez de tout mon sang
La moitié des douleurs que je vous ai causées!
Pardonnez-moi!

(comme étouffée par les sanglots)
Ah! pardonnez-moi!

DES GRIEUX
(attendri et passionné; très déclamé)
Qu'ai-je à te pardonner...
Quand ton coeur à mon coeur...

(avec élan)
... vient de se redonner!

MANON
(avec un cri d'ivresse)
Ah!
(comme transfigurée)
Ah! je sens une pure flamme
(avec élan)
M'éclairer de ses feux,
(s'attendrissant)
Je vous enfin les jours heureux!

DES GRIEUX
(avec transport)
Ô Manon! mon amour, ma femme,
Oui, ce jour radieux
Nous unit tous les deux!
Voici les jours heureux!

MANON
Ah! je sens une flamme
Qui vient m'éclairer de ses feux!
Voici les jours heureux!
Ah! je sens une pure flamme.

(avec élan)
M'éclairer de ses feux!
Je vois les jours heureux!

DES GRIEUX
Ah! Manon, mon amour, ma femme!
(avec élan)
Oui, ce jour radieux
Nous unit tous les deux!
Le ciel lui-même
Te pardonne... je t'aime!

MANON
(avec sensibilité)
Ah! je puis donc mourir!

DES GRIEUX
Mourir! non... vivre!
Et sans dangers désormais pouvoir suivre,
Deux à deux, ce chemin où tout va refleurir!

MANON
(comme dans un rêve)
Oui... je puis encore être heureuse...
(très émue et presque sans voix; doux)
Nous reparlerons du passé...
(entrecoupé)
Du l'auberge... du coche...
(tendre et lent)
... et de la route ombreuse...
(plus agité)
Du billet par ta main tracé...
(très ému)
De la petite table... (grave) ...et de ta robe noire
A Saint Sulpice...

(avec un sourire triste)
Ah! j'ai bonne mémoire...

DES GRIEUX
C'est un rêve charmant!

(avec joie)
Tout s'apprête pour notre liberté!

MANON
(de même)
Partons! Non...
(faiblissant peu à peu)
Il m'est impossible...
D'avancer... davantage...
Je sens le sommeil qui me gagne...

(à part, avec effroi)
Un sommeil... sans réveil!
(plus haut, malgré elle; presque parlé)
J'étouffe... je succombe!

DES GRIEUX
(vivement avec inquiétude)
Reviens à toi...
Voici la nuit qui tombe...
C'est la première étoile!

MANON
(rouvrant les yeux et regardant le ciel avec un sourire; lentement)
Ah! le beau diamant!
(à Des Grieux)
Tu vois... je suis encore coquette!

DES GRIEUX
On vient! partons!

(doucement)
Manon!

MANON
(d'une voix éteinte)
Je t'aime...et ce baiser c'est un adieu... (suffocant) suprême!

DES GRIEUX
(avec désespoir)
Non! je ne veux pas croire! écoute-moi! rappelle toi!
(avec tendresse et émotion)
N'est-ce plus ma main que cette mais presse?

MANON
(vaguement)
Ne me réveille pas!

DES GRIEUX
N'est-elle pour toi plus une caresse?

MANON
Berce-moi dans tes bras!

DES GRIEUX
Reconnais ma voix à travers mes larmes!

MANON
Oublions le passé!

DES GRIEUX
Souvenirs pleins de charmes!

MANON
(en serrant beaucoup)
O cruels remords!

DES GRIEUX
Je t'ai pardonné!

MANON
Ah! puis-je oublier (à volonté) les tristes jours de nos amours!
Oui, c'est bien sa main que cette main presse,
Ah! c'est bien sa voix! oui, c'est bien son coeur! c'est bien la tendresse des jours d'autrefois!

DES GRIEUX
Tout est oublié!
N'est-ce pas ma main que cette main presse,
N'est-ce pas ma voix! n'est-elle pour toi plus une caresse tout comme autrefois!
Bientôt renaîtra le passé!

MANON
(en défaillant)
Ah! je meurs!

DES GRIEUX
(avec effroi)
Manon!

MANON
(à volonté)
... il le faut... il le faut!
(en murmurant)
Et c'est là l'histoire...de Manon (parlé) Lescaut!

(Elle meurt. Des Grieux jette un cri déchirant et tombe sur le corps de Manon.)